Partir dans le Sud… ou pas ?

De plus en plus de Québécois songent à prendre l’avion et bien des experts prévoient une reprise du tourisme international cet hiver. Or, certains considèrent qu’il vaut mieux patienter encore un peu. 

John Coletti / Getty Images

La peur de rester coincé à destination, parce que tous les vols ont été annulés. La peur d’être cloîtré dans un hôtel glauque à Santa Banana, à ses frais, en raison d’un résultat positif à un test de dépistage de la COVID-19 avant le retour. La peur de choper le vilain virus et de ne pas avoir droit à des soins dignes de ce nom à l’étranger. Toutes ces craintes, et tant d’autres, font hésiter encore bien des Québécois, qui voudraient voyager par pur plaisir.

Pour certains, plus question d’attendre et de laisser le passeport s’empoussiérer dans un tiroir. D’autant que 164 pays ont rouvert leurs frontières aux touristes — France, Italie, Costa Rica, Égypte et Argentine, entre autres — , avec des contraintes plus ou moins sévères selon les endroits. Après 19 mois de fermeture, les États-Unis vont aussi rouvrir leurs frontières aux touristes canadiens doublement vaccinés, y compris ceux ayant reçu deux vaccins de marques différentes, à compter du 8 novembre. « Cet hiver, on devrait assister à un boum », croit Paul Arseneault, professeur de marketing à l’UQAM et expert en tourisme. Air Canada a d’ailleurs ajouté 250 000 sièges pour l’hiver 2021-2022, majoritairement des vols vers le Sud, et Transat propose 50 destinations depuis le 1er novembre. Au Mexique, les recettes touristiques de juin 2021 étaient les mêmes qu’en juin 2019. 

« Chez nous, la demande est bien là depuis juillet, et à des niveaux encourageants », confirme Marie-Christine Pouliot, porte-parole de Transat, même si le plus grand voyagiste canadien fonctionne à capacité réduite. 

Mais est-ce une bonne idée de voyager à l’international cet hiver, alors que la situation pandémique est loin d’être jugulée dans bien des régions du monde ?

Les voyageurs ont deux ans à rattraper, et certains « réalisent que la vie est courte et fragile et qu’il est temps de voyager maintenant que les conditions le permettent par endroits », note Jad Haddad, directeur général de Terres d’Aventure Canada, une agence spécialisée dans le tourisme à pied et le voyage d’aventure. La tendance a déjà été baptisée : le revenge travel, ce besoin de reprendre le temps perdu. 

Selon Lynn Lefebvre, conseillère aux Services Direct Travel, une agence située dans l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal, « ce n’est pas encore du gros volume ». Mais elle observe que certains voyageurs s’offrent de meilleurs hôtels, des séjours plus extravagants ou des départs en famille, « parfois jusqu’à 20 personnes ensemble », pour compenser les rendez-vous manqués avec l’étranger. 

Les voyagistes et les transporteurs ont largement assoupli leurs modalités de réservation, avec ou sans supplément. Air France-KLM permet désormais d’annuler ou de reporter un billet sans pénalité et sans donner de raison, jusqu’au jour du départ. « Du jamais-vu dans l’industrie », constate Paul Arseneault, de l’UQAM. 

Les compagnies d’assurances se sont ajustées, mais les tarifs et les couvertures pour soins médicaux d’urgence varient selon une foule de facteurs, dont l’âge : au-delà de 75 ans, il est fort ardu d’être couvert contre la COVID-19. Certaines enseignes, comme le Club Med, couvrent les frais d’hospitalisation éventuels, tandis que d’autres, comme Meliá et Hyatt, hébergent gratuitement leurs hôtes (dans certains de leurs établissements) en cas de quarantaine à la suite d’un test de dépistage qui s’est révélé positif.

Les exigences sanitaires à l’entrée ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Certains endroits exigent la double vaccination (les Bahamas, en plus du test de dépistage), d’autres un simple test avant le départ ou à l’arrivée (la Jamaïque, la Barbade, la Grèce, l’Autriche), parfois réclamé de façon aléatoire, comme en République dominicaine. D’autres encore, comme le Mexique, n’imposent aucune exigence d’entrée, si ce n’est de remplir un formulaire. Quoi qu’il en soit, depuis le 30 octobre, tous les Canadiens doivent être doublement vaccinés pour prendre l’avion ou le train, tant pour se rendre ailleurs au pays qu’à l’étranger. Et ils doivent s’assurer que leurs vaccins seront reconnus à destination, là où la vaccination est exigée.

Sur place, la Russie, la Chine et la plupart des pays d’Europe, tout comme le Canada (hormis les territoires nordiques), exigent au surplus la présentation d’un passeport vaccinal pour accéder à certains lieux, mais pas les États-Unis, l’Inde ni la majorité des pays d’Afrique et d’Amérique latine. 

« Je comprends les appels répétés de l’industrie », dit Alain Grenier, professeur de tourisme et de développement durable à l’UQAM. « Combien de pays qui dépendent du tourisme étranger continuent d’en arracher ? » Le danger est de se laisser berner par l’apparente ouverture d’une destination qui n’est pas nécessairement prête à recevoir des visiteurs internationaux. 

« Le Brésil a beau être accessible, nous refusons d’y envoyer des clients pour l’instant, car le risque de contagion est encore trop élevé », explique Jad Haddad, de Terres d’Aventure Canada. 

De son côté, Cuba n’exige plus de test de dépistage de la COVID-19, mais la situation de la pandémie n’y est pas claire. « On trouve très peu d’informations à ce sujet sur les sites officiels cubains », déplore Chantal Lapointe, directrice de la stratégie de croissance et des relations partenaires à Voyages CAA-Québec.

Paul Arseneault, quant à lui, croit que les destinations du Sud ont trop à perdre pour pécher par négligence. « Quand les vols pour le Mexique ont été suspendus l’an dernier, la destination n’a vraiment pas trouvé ça drôle. » Selon lui, l’économie de ces pays n’a pas les moyens de subir une autre interruption des vols.

Peu importe la destination, le personnel à l’aéroport, les serveurs, les hôteliers, bref, les prestataires de services devraient être doublement vaccinés et conscientisés à l’importance des gestes barrières, et les touristes devraient respecter les consignes de la santé publique. L’ennui, c’est que bien des gens voyagent à l’étranger sans se soucier de rien. « Si des personnes non vaccinées nous appelaient pour partir avec nous, nous ne pourrions les accepter, par respect pour les voyageurs vaccinés de nos groupes, qui forment des bulles une fois à destination », dit Marie-Chantal Labelle, présidente de l’agence Les Routes du Monde, spécialisée dans les voyages sur mesure.

En définitive, choisir de voyager ou non relève présentement du cas par cas, en soupesant le pour et le contre.

Selon de nombreux experts, un voyageur responsable partira seulement pour une destination où la pandémie est maîtrisée, où la population est largement vaccinée et où les ressources hospitalières ne sont pas saturées. Il sera doublement vacciné, passera un test de dépistage avant ou après l’embarquement à bord de l’avion et favorisera les vols directs et sans escale, pour réduire les contacts.

Il privilégiera certains types de voyages, qui minimisent la transmission du coronavirus : activités en plein air ou en région, en solo ou en petit groupe — bien que plusieurs estiment que les tout-inclus peuvent se prêter à des séjours sécuritaires, s’ils forment des bulles et que le respect des règles sanitaires y est irréprochable, relève Alain Grenier. 

« Mais je me sentirais bien mal de me faire soigner au Québec parce que j’ai ramené la COVID en rentrant d’un voyage de loisir, poursuit le professeur. Surtout dans le contexte où le personnel soignant est déjà à bout de souffle. Cette maladie se transmet par la mobilité, et cette mobilité, c’est le voyage. La COVID, c’est nous qui l’avons propagée, et je me garderais une petite gêne pour voyager, même au Canada, tant que les conditions ne s’amélioreront pas. »

Voyagera, voyagera pas ? C’est un pensez-y-bien.

Pour évaluer le niveau de risque des pays face à la COVID : cdc.gov (en anglais seulement)

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