Pas l’temps de niaiser

Nous savons désormais comment nous gaspillons notre temps : tout est noté depuis que les minuteurs et les barres de progression s’immiscent dans nos vies. Des comptes à rebours accompagnent les pubs télé et Web, des écrans annoncent le prochain passage du métro…

niaiser
Illustration : Catherine Lepage

Il est parfois très à propos de faire une pause pour nous rendre compte à quel point certaines de nos décisions sont absurdes. La dernière fois que ça m’est arrivé, j’étais au rayon des pâtes alimentaires. En lançant un paquet de capellinis (trois minutes) dans le panier au lieu de spaghettis (huit minutes), j’ai pris conscience que je n’achetais plus les pâtes d’après leur goût ou leur coût, mais selon leur temps de cuisson. Douze minutes pour des tortiglionis ? Qui a le temps pour ça ?

Si on fait fi du fait que je venais de visionner deux fois plutôt qu’une Brune de ta bouche, version parodique d’un clip d’Éric Lapointe (2 x 2 minutes 18 secondes), j’avais très bien assimilé cet important concept qui qualifie les Nord-Américains. Comme les billets verts, le temps est un trésor qui s’« économise » et se « dépense ».

Nous savons désormais comment nous le gaspillons : tout est noté depuis que les minuteurs et les barres de progression s’immiscent dans nos vies. Des comptes à rebours accompagnent les pubs télé et Web, des écrans annoncent le prochain passage du métro. Quand nous appelons à Hydro, une voix automatique estime même le temps d’attente. Toutes les occasions sont bonnes pour nous rappeler l’inéluctable et anxiogène finalité de l’homme : son temps est compté.

Dans ces 24 heures top chrono qui nous sont offertes chaque jour, nous devons coincer 7 heures de travail, 8 de sommeil, tout en nous alimentant trois fois (de façon « saine et équilibrée ») et en faisant 30 minutes d’activité physique. Sur Internet, une phrase a circulé ces derniers mois : « Dans une journée, vous avez autant d’heures que Beyoncé. » Merci, le Web, de nous rappeler que tu es notre source préférée de temps perdu.

Tiens, combien de temps avez-vous perdu sur Facebook depuis votre inscription ? Le magazine Time a conçu une calculatrice pour répondre à la question (time.com/6107/how-much-time-have-you-wasted-on-facebook). Faites le test. Pour ma part, j’ai passé 28 jours, 15 heures et 39 minutes à y flâner. Une éternité que j’aurais pu utiliser à meilleur escient. Pour apprendre ce qui différencie le chou frisé du chou d’ornement ou encore pour appeler ma mère, par exemple.

Dans The Book of Times, la journaliste Lesley Alderman s’est amusée à recenser notre utilisation du temps. Alors qu’une accolade dure 3 secondes, nous consacrons 27 secondes à contempler la toile d’un grand peintre. Vous faites la queue ? Si le caissier vous accueille par un sourire, l’attente vous paraîtra avoir été trois fois moins longue. Vous avez l’impression de n’avoir jamais autant poireauté au service à l’auto du McDo ? Vous avez du pif : 189,5 secondes en moyenne, selon une étude de QSR, revue américaine spécialisée en restauration rapide et exploitation de services alimentaires. Depuis que les wraps et autres smoothies alourdissent les menus, le prêt-à-manger demande de prendre son mal en patience.

Même l’instant présent est chronométré ; dans une étude publiée en 2008, Google l’estime à une durée de 250 millisecondes. À peine clignez-vous des yeux que « maintenant » est depuis longtemps de l’histoire ancienne.

* * *

À l’instant même où je tapais ces lignes sur le temps qui passe, ma mère m’a annoncé que ma grand-mère vivait les derniers instants de sa vie. Mamie n’avait plus le luxe des minutes. En silence, je les ai regardées s’échouer à chaque tour de cadran.

Les psychologues estiment qu’il faut au moins un quart de seconde à l’être humain pour se décider à entreprendre quelque chose.

N’importe quoi.

Vite comme ça, pourquoi ne pas essayer les tortiglionis ?

Après tout, pas l’temps de niaiser.

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Amateur de Coke Diète ? De tous les sodas, c’est le plus long à verser à 10 000 m dans les airs, selon le livre Cruising Attitude. Vous doutez ? Bah, essayez ! En vol, ce n’est pas le temps qui manque. Une vie à vivre !

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Moi, j’essaie de vivre ma vie comme si elle était la dernière. Et j’aime lire vos sujets et y mettre un commentaire. Oui, l’ordinateur et ces réseaux nous coupent du monde qu’on aime. Il y a plus de virtuel que du gestuel; affection, accolade, présence de quelqu’un qu’on aime. Cet écran et ce clavier prend toute notre temps. Avec mon iPhone, je peux prendre mes messages et écouter la musique partout où je vais. Je veux être le moins possible devant ce clavier et cet écran, et être plus dehors, voir du monde, faire plus du gestuel que du virtuel. C’est plate le virtuel parce qu’on est loin du monde, on est pas **tellement** dans la réalité de la vie. Merci de m’avoir lu…..