Perdre son innocence

Je veux faire comprendre à ma fille que lutin ou pas, la vie peut être une jolie histoire, mais un jour, malheureusement, ça devient un choix d’y croire.

Photo : L'actualité

J’ai fait éclater son cœur en mille morceaux et je m’en suis voulu. L’autre fois sur Twitter, j’ai partagé un GIF qui, à mon sens, résumait l’annulation de Noël. Une petite fille qui joue avec son nouveau cadeau, une fée qui vole, une sorte de toupie qui virevolte dans les airs et qui finit malencontreusement par atterrir dans le foyer familial. Jouet kaput. Magie de Noël éteinte. Drame.

Mon ami Phil Roberge, réalisateur de La soirée est (encore) jeune et fier père de trois enfants dont des jumeaux (on salue l’énergie que ça prend), a commenté récemment à la suite de ce tweet qu’avant, cette vidéo de la petite fille qui perd son jouet dans le feu le faisait rire, mais que maintenant, il ne pouvait que vivre l’horreur de la scène et du père qui tente d’attraper le jouet de la petite avant que drame s’ensuive.

Quand tu deviens parent, normalement, si t’es pas un animal, ton empathie envers les enfants grandit. En fait, ton empathie tout court grandit. À partir de ce constat de vulnérabilité accrue, t’as le choix : soit t’assumes que tu seras désormais celui qui pleure devant les annonces cute, soit tu fais semblant. Je préfère l’option 1 personnellement, mais ça vient avec un prix. Celui d’être très sensible. De ressentir, pour le meilleur (et Dieu sait que le meilleur quand t’as des enfants est irremplaçable) et pour le pire.

Ce qui fait que lorsque ma fille de six ans m’a regardée avec ses grands yeux marron et m’a demandé : « Maman, mais dis-moi la vérité, est-ce que c’est toi qui fais bouger le lutin ? Dis-moi la vérité », j’ai bien été obligée de répondre. Sa question était tellement claire. Elle me demandait la vérité. J’essaie de lui apprendre à ne pas mentir, alors pourquoi, face à cette demande, aurais-je pu lui inventer n’importe quoi ? J’aurais dû.

J’ai osé, d’un coup, lever le drap sur les mécanismes de la magie de Noël et j’ai vu son cœur éclater en mille miettes. C’était a-troce. Une scène cauchemardesque surtout en cette année où nous avons tant besoin de nous raccrocher à un bout de magie quelconque pour ne pas sombrer dans la noirceur, le froid, les couches de merde qui s’accumulent dans notre monde… Nous avons tous besoin ces temps-ci d’une lueur, ou même d’un soleil d’espoir. Et moi, mère ignoble, à sa demande, je venais de lui retirer ce fantasme.

Je venais de mettre le clou dans le cercueil de l’innocence de son enfance. L’horreur. Elle a fondu en sanglots. De gros sanglots purs, comme la fois où on lui avait annoncé que le chien de sa grand-mère était mort. La tristesse même. La confusion de ne pas comprendre, mais en même temps de comprendre, mais d’être mélangée. Je ne pouvais que pleurer, pleurer de la voir vivre ça, pleurer de devoir faire ce deuil. Mais c’était trop vite. Trop vite. Elle est encore petite et je l’ai vécu avec ses frères, l’âge de raison ne s’appelle pas comme ça pour rien, on voit bien qu’à sept ans, ils se mettent à raisonner. À réfléchir au pourquoi des choses. Et qu’une certaine logique s’installe en eux peu à peu.

La question du père Noël et de ses lutins est souvent au centre de cette réflexion, parce que le mirage s’efface peu à peu. Chacun se souvient peut-être de comment il a fini par se faire une idée de la fin de cette croyance. Je sais que mon mari, vers six, sept ans, avait regardé un globe terrestre, et en voyant le pôle Nord il s’était dit : « Nah, si le père Noël existait, vu tout ce qu’on indique sur un globe, à côté de pôle Nord, ce serait écrit “Royaume du père Noël”. » Je me souviens que moi, cette même année, j’avais conclu, en regardant toutes les maisons dehors, que c’était impossible que le bonhomme ait le temps en une seule nuit d’entrer dans toutes les cheminées du monde. Le raisonnement avait fini par prendre place.

C’est un deuil que de perdre son innocence. Le choix que les petits enfants n’ont pas, c’est d’être dans la magie ou de ne pas l’être. Ils sont par défaut dans le présent, dans ce que la vie a de beau, dans l’instant, dans le jeu, dans l’importance d’interrompre un trajet pour casser la glace d’une flaque d’eau. Ils sont attirés par cette magie. Ce que l’on perd en innocence, c’est cette posture naturelle. En grandissant, le mystère reste le même, la beauté de la vie, l’instant, l’espoir, la curiosité, la dimension poétique de l’histoire sont encore là, mais le voir, y croire devient un choix. Un effort, presque. Il est facile de devenir cynique, déprimé, négatif. Il est facile de sombrer dans le beige et de cesser de voir aussi cette magie dans la vie. C’est l’effort que nous demande le fait d’être grand.

Mais je pense que grandir doit venir à point. Le pansement n’a pas à être retiré d’un coup. La transition vers la raison peut se faire en douceur. Nous continuerons donc de faire le lutin cette année, mais ses jours sont comptés. Je veux faire comprendre à ma fille que lutin ou pas, la vie peut être une jolie histoire, mais un jour, malheureusement, ça devient un choix d’y croire.

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C’est presque le dilemme d’Hamlet : « Croire ou ne pas croire. Aïe. V’là le problème… ». Mon fils, vers l’âge de 6 ou 7 ans, a bien compris que le Père Noël n’était qu’une fabulation. Mais il a CHOISI d’y croire. Il a choisi de garder vivant le message, comment nous lui avions toujours représenté le Père Noël : un symbole de don, de partage, d’amour. Jusqu’à l’aube de l’adolescence, il a choisi la magie, même s’il avait compris le concept, pour sa petite soeur bien entendu, mais aussi un tout petit peu pour ne pas risquer ne pas avoir de cadeaux. Le petit doute qui persiste mais qui grandit au point d’effacer l’innocence. Et il y a nous, les grands, qui savons mais qui perpétuons tout de même le mythe. Parce que, pour nos enfants, on aime y croire aussi, non?

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Si nous nous efforçons de regarder les choses pragmatiquement, on pourrait dire que le père Noël existe, tout autant que la mère Noël dont on ne parle pas assez souvent. Et, ce papa Noël et cette maman Noël, ce sont nos parents. C’est seulement lorsque nous les perdons que le père Noël et la mère Noël cessent d’exister.

Tant qu’ils existent, ce peut être Noël 365 jours par ans.

Les lutins, ce sont les enfants de maman et papa Noël.

Ce qui est source de stress, chez l’enfant, c’est de prendre conscience que leurs parents ne seront pas toujours là pour eux. Le plus difficile pour un parent, c’est de savoir qu’il ne sera pas là pour l’éternité.

Le plus dur, ce sont encore tous ces enfants qui n’auront pas de Noël, qui n’ont plus de parents ou dont les parents ne sont plus aimants. Cette prise de conscience de la froideur des jours est en quelques sortes un déchirement.

Notre erreur selon moi, c’est que nous voulons circonscrire Noël à un seul jour par an. Ce qui fait la magie des jours ou des soirs, c’est leur extraordinaire pouvoir de renouvellement. La permanence de la Lune et du Soleil, c’est ça qui est magique. Que serions-nous si ça ne luisait qu’un seul jour par an ?

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he oui cela les vfait pleurer de perdre cette croyance ,mais la magie des fetes reste dans leur tete et yeux ,je suis sure qu ils y croitent encore parfois un peu

Pour mes petites filles, ce fut l’importance de garder à l’esprit la beauté que procure ces croyances. Leur faire remarquer que pendant tout le temps qu’elles y ont crues, c’était beau et enchanteur et que souvent ce sont nos pensées qui noircissent nos bonheurs.

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