Péril en la bourse?

Si tous les baby-boomers partent à la retraite à 65 ans et se mettent en mode économie, une forte débâcle boursière est à prévoir. Mais ce scénario apocalyptique est contesté…

Richard Savage l’avoue d’emblée: il était un conseiller financier bien ordinaire lorsqu’il a débuté dans le métier, il y a une vingtaine d’années, à Vancouver. Comme beaucoup de ses confrères, il passait le gros de ses journées à scruter les cours boursiers et à étudier les états financiers de sociétés cotées en Bourse. Jusqu’à ce qu’il découvre, en 1993, les vertus de la démographie pour comprendre l’univers du placement. « Cette science m’a permis de prévoir la direction des marchés financiers avec plus de certitude », dit le vice-président de la succursale vancouvéroise de la maison de courtage First Associates.

Cette stratégie de placement consiste à analyser les données démographiques afin de cibler les secteurs économiques en croissance, principalement ceux qui offrent des produits et services aux baby-boomers, le segment de loin le plus important de la population nord-américaine. Depuis plus d’un demi-siècle, les boomers ont une influence sur les ventes de toutes sortes de biens, des disques des Beatles aux maisons en passant par les fourgonnettes et les accessoires de jardinage.

«La démographie est le seul indicateur économique qui permet de prévoir l’avenir avec autant de certitude», déclarait récemment William Sterling, président de la société de recherche et d’investissement new-yorkaise Trilogy Advisors, au magazine Financial Planning. Ainsi, en connaissant le nombre de personnes aujourd’hui âgées de 15 ans, on peut facilement prévoir combien auront 25 ans dans 10 ans!

Si les investisseurs avaient su tout cela, ils auraient probablement été plus nombreux à miser sur le constructeur d’automobiles Chrysler. Au début des années 1980, son titre ne valait que deux dollars américains et il avait dû faire appel à l’État pour éviter la faillite. Puis, il a lancé la première fourgonnette, la Magic Wagon, en 1983. Quinze ans plus tard, au moment de la fusion avec Daimler-Benz, le titre valait environ 50 dollars américains.

Chrysler était au bon endroit au bon moment, explique l’économiste David K. Foot, professeur à l’Université de Toronto et auteur du best-seller Entre le boom et l’écho 2000 (Boréal, 1999). « Les baby-boomers faisaient des enfants et avaient besoin de voitures spacieuses pas trop chères. »

Richard Savage, lui, a parié sur des entreprises technologiques et médicales. Ces 10 dernières années, les Disciplined Leadership Funds, fonds privés de 600 millions de dollars qu’il gère avec son équipe, ont obtenu un rendement annuel de près de 20 %!

L’avenir risque toutefois d’être moins fructueux. Au cours des prochaines années, des millions de baby-boomers quitteront le marché du travail après avoir généré des revenus, dépensé beaucoup et fait « rouler » l’économie, propulsant les marchés boursiers vers le haut. Lorsque cette cohorte aura atteint l’âge de la retraite, elle dépensera moins et épargnera davantage.

Cela aurait peu de répercussions si les générations suivantes pouvaient prendre le relais, mais le fait qu’elles soient moins nombreuses et moins riches pose problème. En effet, avec des revenus plus bas que leurs aînés, les jeunes dépenseront moins et les entreprises feront moins de profits, explique Harry S. Dent Jr., auteur de The Next Great Bubble Boom (Free Press, 2004). Les conséquences sur les marchés boursiers seront désastreuses. « On se dirige vers la plus grande débâcle boursière de l’histoire », dit-il, en précisant qu’elle ne se produira pas avant 2010.

Le vieillissement de la population complique les choses pour une autre raison. Actifs et en bonne santé, les baby-boomers ont investi en bloc pendant les 20 dernières années pour acquérir des titres financiers, faisant grimper les marchés boursiers. Lorsqu’ils prendront leur retraite, c’est l’inverse qui risque de se produire: ils voudront vendre leurs titres à une génération qui n’aura pas les moyens de les acheter au prix courant, ce qui entraînera les actions à la baisse. Ainsi le veut le jeu de l’offre et de la demande.

C’est ce qui s’est passé au Japon à la fin des années 1980. La Bourse venait de connaître une croissance extraordinaire, quand les retraités ont commencé à se départir de leurs actions. Résultat: de 1990 à 2003, l’indice Nikkei a perdu plus de 80% de sa valeur!

L’avenir est d’autant plus sombre pour les investisseurs que les taux d’intérêt sont historiquement bas et qu’il y a de fortes chances pour qu’ils le restent. Au fur et à mesure qu’ils prennent de l’âge, les baby-boomers s’enrichissent et passent du statut d’emprunteurs à celui d’épargnants. Dans quelques années, ils rivaliseront entre eux pour prêter de l’argent à un groupe réduit d’emprunteurs. « L’offre dépassera la demande », explique David Foot.

Au Québec, les effets du vieillissement de la population pourraient frapper plus vite. Les indicateurs rapprochent en effet le Québec de plusieurs pays européens – le laissant légèrement en marge de ses voisins canadiens et américains – en raison de son taux de natalité particulièrement faible et parce que les plus vieux boomers y sont plus nombreux. Sur les marchés boursiers, toutefois, cela aura peu de conséquences, le Québec jouant un rôle mineur dans l’univers financier, estime David Foot. « C’est la Bourse américaine qui dicte la direction des marchés. »

Même si la démographie est utile pour prévoir ce que feront les gens selon leur âge, elle ne dit pas comment ils agiront. Ainsi, on peut présumer que les baby-boomers prendront leur retraite, mais rien ne garantit qu’ils le feront à 65 ans. C’est à cette idée que s’accroche David Cork, conseiller en placement chez ScotiaMcLeod, à Ottawa, pour prédire que les marchés boursiers ne devraient pas être touchés aussi fortement que certains le pensent. En effet, si les boomers retardaient leurs «vieux jours», cela permettrait à l’économie de maintenir le rythme et donnerait le temps aux générations plus jeunes d’intégrer le marché du travail.

Selon David Cork, auteur de Bulls, Bears and Pigs (Key Porter Books, 2005), les boomers ont toujours fait les choses à leur façon: ils ont obtenu leur diplôme, quitté le nid familial, se sont mariés et ont eu des enfants plus tard que leurs parents. « Il est peu probable qu’ils prennent leur retraite tôt », dit-il.

Un récent sondage de Statistique Canada concluait d’ailleurs que 60 % des retraités souhaitaient retourner sur le marché du travail. Aux États-Unis, un rapport publié en 2004 par l’American Association of Retired People indique que 80 % des travailleurs avaient l’intention de conserver leur emploi au-delà de 65 ans. Parce que l’espérance de vie est en hausse et que les gens âgés sont en meilleure santé qu’autrefois, ils savent que leur retraite pourrait durer 20 ans et plus. Or, beaucoup n’ont pas assez épargné ou craignent de s’ennuyer. «Ils préfèrent rester actifs », explique David Cork.

Harry Dent n’adhère pas à cette théorie. S’il concède que de nombreux boomers reporteront leur retraite, la majorité d’entre eux ne le feront pas, croit-il. À moyen terme, il faut donc se préparer au pire. À court terme, en revanche, il estime que les marchés boursiers connaîtront le plus grand boom de leur histoire, avec un pic vers 2009 ou 2010. « C’est maintenant qu’il faut acheter des actions, dit-il. Dans cinq ans, il sera trop tard. »

L’an prochain, les premiers baby-boomers auront 60 ans. Mais l’âge médian de cette génération n’est que de 47 ans. « C’est la période de la vie où les revenus et les dépenses sont les plus élevés », explique Harry Dent. Il y aura donc une poussée de la consommation, qui devrait coïncider avec une nouvelle vague technologique, encore plus importante que celle de la fin des années 1990, particulièrement dans les communications sans fil, le numérique et Internet à haute vitesse, trois secteurs dont les taux de pénétration laissent beaucoup de place à la croissance.

D’autres domaines devraient aussi avoir la cote en Bourse dans les années à venir, notamment la santé (les boomers vieillissent), les services financiers (ils investissent toujours et ont besoin d’assurances) et les loisirs. Mais attention, prévient David Foot: ce n’est pas parce qu’un secteur est en expansion qu’il faut investir dans toutes les entreprises. « La démographie explique beaucoup de choses, mais elle ne sert à rien lorsqu’une entreprise est mal gérée. »

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