Petit écran, grand péril !

Accros à la télévision, votre espérance de vie est réduite de trois ans. Et laisser votre enfant regarder la télé 30 minutes chaque matin est suicidaire, affirme Michel Desmurget, spécialiste du cerveau.

Entrevue avec Michel Desmurget : Petit écran, grand péril !
Ill. : S. Casson

La télé tue?! Voilà la conclusion à laquelle en est venu Michel Desmurget, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), à Lyon, en France. Docteur en neurosciences, spécialisé dans le développement et l’organisation du cerveau, il a passé quatre ans à disséquer 5 000 études épidémiologiques et autres articles médicaux sur les effets néfastes de la télé. Il relate la genèse de son travail dans un livre coup-de-poing, TV lobotomie?: La vérité scientifique sur les effets de la télévision. «?La télé est un problème majeur de santé publique?», affirme l’auteur, qui étaye d’entrée de jeu ses propos par trois exemples percutants?:

  • Chez un enfant de 5 à 11ans, chaque heure quotidienne de télé augmente de 43% la probabilité qu’il devienne un adulte sans diplôme.
  • Une personne de 25ans et plus qui regarde la télé quatre heures par jour court deux fois plus de risques de mourir d’une maladie cardiovasculaire que celle qui la regarde deux heures.
  • Chez un adulte de 40 à 60ans, une heure quotidienne de télé accroît d’un tiers la probabilité de souffrir de la maladie d’Alzheimer.

Michel Desmurget soutient que son ouvrage est une recension objective de ce que l’on trouve dans la littérature scientifique et médicale. «?Sur le développement cognitif et la violence, notamment. Mais aussi sur l’obésité et la sédentarité, l’alcoolisme et le tabagisme, les conduites sexuelles à risque et l’espérance de vie.?» L’actualité l’a joint au Centre de neurosciences cognitives de l’INSERM, à Lyon.

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TV lobotomie a presque l’allure d’un pamphlet tant vos propos sont corrosifs. La télé est-elle si dangereuse??

Elle a un effet délétère tant sur la santé que sur le développement intellectuel. En fait, l’ensemble de la littérature scientifique con­court à démontrer qu’elle est à la source d’un problème de santé publique majeur. D’autant plus qu’elle est partout de nos jours?: sur le Web, dans les cafés, les restaurants, sur nos téléphones, nos portables, nos tablettes, etc.

Un problème de santé publique «?majeur?»??

Oui. Aujourd’hui, il se produit avec la télé exactement ce qui s’est produit hier avec le tabac?: l’industrie télévisuelle continuera de nier ses méfaits jusqu’au jour où elle sera contrainte de les reconnaître. Ce qui va arriver. Parce que les études affirment que chaque heure passée devant la télé coûte en moyenne 22 minutes de vie. Soit presque trois ans d’espérance de vie en moins dans un pays comme la France, où les gens la regardent en moyenne quatre heures par jour. [NDLR?: La moyenne canadienne est de deux heures et 52 minutes, auxquelles il faut ajouter une heure et 23 minutes devant un écran d’ordinateur en dehors des heures de travail.]

Mais comment la télé tue-t-elle, concrètement??

Elle tue de plusieurs façons. En raison de la sédentarité, notamment, car les gens ne bougent pas lorsqu’ils la regardent. Des chercheurs ont calculé son effet sur la sédentarité par rapport au taux de mortalité due à des maladies cardiovasculaires. Conclusion?: la télé multiplie quasiment par deux les risques de décès. Une autre étude montre que plus les enfants et les adolescents regardent la télé, plus ils sont sédentaires. Et plus ils sont sédentaires, moins leur système cardiovasculaire se déve­loppe correctement et moins le diamètre de leurs artères est important. Ajoutez à cela qu’un gamin de trois ans qui passe deux heures par jour devant la télé multiplie par deux ses chances de devenir obèse, et qu’un enfant obèse a 8 chances sur 10 de le rester toute sa vie, et vous comprendrez que la télévision tue, parce que la sédentarité et l’obésité tuent. Et parce que l’inactivité physique est associée aux maladies cardiovasculaires et au diabète.

La lecture doit donc aussi être néfaste pour la santé, non??

Peut-être sur le plan de la sédentarité, mais pas sur les plans intellectuel et cognitif. Et en ce qui concerne les maladies cardiovasculaires et le diabète, connaissez-vous beaucoup de gens qui passent six heures par jour à lire??

Vous écrivez que la télé mène de plus au tabagisme. Même avec les lois en vigueur??

Je ne sais pas pour le Québec. Mais en France, s’il n’y a plus de pub de cigarettes comme avant, il y a encore des gens qui fument dans les films au cinéma et dans les séries à la télé. Et c’est toujours le beau gosse ou la belle nana. Jamais le cancéreux ou celle qui a les dents et les doigts jaunes. Par conséquent, comme les effets négatifs ne sont jamais abordés, le cerveau absorbe le message?: cigarette égale cool. Et c’est pourquoi la télé reste le facteur qui pèse le plus lourd dans le passage vers le tabagisme chez l’adolescent. En fait, si vous enlevez la télé, vous réduisez de moitié le nombre d’ados qui essaient la cigarette et éliminez un tiers des fumeurs chroniques.

Mais les gens savent tout de même faire la part des choses, non??

Le cerveau a beau être une super-machine, cela ne l’empêche pas d’être bête. Parce qu’il traite énormément d’information de façon inconsciente. Dès lors, même si l’on répète aux adolescents que fumer n’est pas bien, leur cerveau, lui, ce qu’il voit, perçoit et entend des milliers de fois, c’est l’inverse. Et c’est pareil pour l’alcool et pour la sexualité.

La télé mène donc à des comportements à risque??

On parle sans cesse de l’augmentation de la violence, du tabagisme, de l’alcoolisme, de l’anorexie et des grossesses chez les jeunes, mais personne ne fait le lien avec leur exposition à la télé. Dans mon livre, je mentionne une étude qui établit la présence de scènes à fortes connotations sexuelles dans 70 % à 80 % des séries et des films présentés à la télé. Et dans plus de la moitié des cas, lorsqu’il y a coït, les protagonistes ne se connaissaient pas 10 minutes avant d’avoir cette relation sexuelle?; ce qu’ils font toujours, ou presque, sans préservatif et en faisant abstraction des maladies sexuellement transmissibles. Ainsi, dans la tête des ados qui regardent ces films ou émissions, tout le monde couche. Et si je ne couche pas, je suis nul. Une importante étude effectuée sur plusieurs années auprès de filles de 13 ans montre clairement que les adolescentes les plus exposées à ce type d’émissions multiplient par trois les risques d’avoir une grossesse précoce.

Comme si ce n’était pas assez, vous écrivez que la télé aurait aussi des effets néfastes sur le sommeil et qu’elle serait même un des facteurs de risque dans l’apparition de la maladie d’Alzheimer.

La télé est un des destructeurs les plus certains du sommeil, qui est la colonne vertébrale de notre santé corporelle et cognitive. Dans les faits, la télé retarde non seulement l’heure du coucher, mais elle excite aussi le cerveau, ce qui provoque un sommeil de mauvaise qualité et moins réparateur. De plus, selon la luminosité des écrans, la télé peut avoir un effet direct sur la sécrétion de mélatonine, qui est l’hormone du sommeil. Quant à l’alzheimer, plusieurs études soutiennent que les six ou sept facteurs de risque qui débouchent sur cette maladie dégénérative sont tous liés de près ou de loin à la télé. Comme le tabagisme, la sédentarité, l’obésité, le diabète, l’hypertension, la dépression et le faible niveau d’éducation.

Qu’en est-il de son rôle dans le développement intellectuel??

Aujourd’hui, il nous est possible de prédire le développement intellectuel et le QI d’un enfant en fonction de la stimulation ver­bale des parents et du nombre de mots qu’il entend avant l’âge de trois ans. Selon une étude américaine, un enfant entend environ 13 500 mots prononcés par ses parents dans une journée normale, sans télé. Allumez la télé à côté de lui pendant quatre heures, et il n’en entend plus que 10 000, soit un déficit de 25 %. Ce qui est énorme. Cela revient à faire passer un enfant d’un milieu favorisé à un milieu défavorisé, parce que le nombre de mots entendus est un indicateur majeur des performances linguistiques et cognitives futures. Il y a d’ailleurs une très belle étude réalisée par Linda S. Pagani, de l’Université de Montréal, à ce sujet. Elle démontre, entre autres, les effets de la télé sur le degré d’effort qu’un enfant peut fournir. En fait, plus un enfant est exposé précocement à la télé, plus les probabilités sont faibles pour qu’il fasse l’effort de chercher le sens d’un mot ou d’une chose qu’il ne connaît pas lorsqu’il le rencontrera ultérieurement.

 Devant un constat aussi accablant, les gouvernements ne devraient-ils pas interdire la télé??

Je ne suis pas pour les interdictions. En revanche, il m’apparaît indispensable que les gens, surtout les parents, soient bien informés des effets néfastes de la télé. Ils prendront alors cons­cience qu’ils exposent leurs enfants à une substance toxique, dont les effets négatifs sur la réus­site scolaire, le développement du langage, de l’attention et de l’apprentissage sont prouvés hors de tout doute. Il est aussi important que les parents prennent conscience que leurs gamins passent chaque année plus de temps devant la télé que devant leur enseignant. Ils doivent savoir que laisser un enfant regarder la télé une demi-heure le matin avant qu’il aille à l’école est suicidaire sur le plan cognitif et intel­lectuel, parce que cela épuise ses ressources cérébrales et qu’il lui faudra toute la matinée pour récu­pérer. Enfin, il est tout de même hallucinant de voir les parents dépenser chaque année des sommes considérables pour assurer la réussite scolaire de leurs enfants, alors qu’il leur suffirait de les enlever de devant la télé pour améliorer leurs notes.

LES SEPT AVANTAGES DE VIVRE SANS TÉLÉ >>

LES 7 AVANTAGES DE VIVRE SANS TÉLÉ

– Plus d’interaction entre les membres de la famille.

 – Sommeil de meilleure qualité.

 – Enfants plus calmes et plus attentifs à leur environnement.

 – Hausse des résultats scolaires.

 – Moins d’exigences de consommation, qui, chez les enfants, augmentent le risque de dépression lorsqu’ils n’ont pas accès aux objets convoités.

 – Redécouverte d’activités fondamentales pour le développement de l’enfant, notamment la lecture.

 – Découverte de l’ennui, période où le cerveau est actif et profondément fécond sur le plan de l’imagination créative.

Illustration : Sophie Casson