Peur, honte, culpabilité

Tout le paradoxe de notre époque est contenu dans ces mots sombres : nous nous dressons, comme société, contre l’intimidation, mais, en toute bonne conscience, les « progressistes » jouent la carte de la peur, de la honte, de la culpabilité.

Photo : Daphné Caron

Le mot de l’année 2019 a été « bienveillance ». Il était sur toutes les lèvres, des vedettes du mieux-être aux politiciens. C’était plus qu’un mot : une volonté, un programme, un espoir. Et c’est vrai qu’on en avait bien besoin ! Mais à voir les résultats, ce fut au mieux un souhait, au pire une mise en marché de la part de personnalités désirant se refaire une façade d’humanité à peu de frais.

En 2020, le mot qui a montré son ombre inquiétante dès les premières semaines est « honte ». Cette fois-ci, pas un désir, mais un mal exprimé à voix haute. « Honte » ne vient pas seul. Il est accompagné de son cortège funeste : « culpabilité » et « délation ». Voyons comment ces mots se sont immiscés dans nos têtes et dans nos vies.

Ça a commencé l’année passée, lorsque Greta a tenu un discours fort mais culpabilisant. Suivie par toute une génération, elle a réveillé une partie de la population en la sensibilisant à l’urgence d’agir pour la survie de la planète. L’effet collatéral de ce message apocalyptique est d’avoir fait de la honte, ce sentiment jadis individuel, un état collectif. Honte de polluer, de consommer. Honte de prendre l’avion. Les Suédois appellent ça le flygskam, la honte de voler. Ces Scandinaves voyagent cinq fois plus que leurs voisins européens, et ils sont les concitoyens de Greta. L’hostilité à l’égard des voyages fréquents et l’Air Miles shaming ont donc fleuri rapidement chez eux. Comme le köpskam, la honte de consommer, critique de la mode et de la consommation jetable.

La honte s’est aussi infiltrée dans le champ de l’intime, qui devient ici politique. Beaucoup de « milléniaux » disent ne plus vouloir d’enfants. Ils et elles refusent de mettre au monde un pollueur potentiel ou de soumettre un humain de plus aux catastrophes vers lesquelles nous nous dirigeons. La décision est hautement discutable, mais elle fait des adeptes.

La honte. La culpabilité. La peur, également, et son amie l’intimidation. On voit de plus en plus de militants véganes attaquer des porcheries et des élevages industriels, ou s’en prendre à des restaurants, en intimidant les propriétaires et les clients. En janvier, certains de ces « crinqués » masqués ont empêché la tenue d’un souper-bénéfice pour financer un petit abattoir artisanal, une voie trouvée justement pour introduire de meilleures pratiques dans la chaîne de production alimentaire, signe que le message passe et que des changements sont possibles. Mais : Honte à vous qui consommez des animaux morts ! Vous avez du sang sur les mains ! Comment osez-vous ?, pour reprendre l’invective gretienne.

Ce qui émerge et « flashe » en néons désespérés, c’est bien l’angoisse et la culpabilité, deux moteurs très puissants.

Nous sommes, avec ces sentiments noirs, quelque part en banlieue de l’apocalypse. Le regard de Greta. Les militants au bout de leur sang. Il y a quelque chose ici qui évoque le sombre et fanatique curé Caron de la série Les pays d’en haut. On est dans le « religieux ». Crois ou crève. Mais surtout, expie tes torts ! Étrange de voir à quel point une chose dont on pensait s’être débarrassés revient nous hanter, avec de nouveaux habits. Les mots, les attitudes sont ceux des croyants, alors qu’on est pourtant dans la science, le rationnel. Mais les arguments raisonnables et les solutions réformistes ne semblent pas être de taille pour rallier les plus allumés des fidèles.

Ces mots de 2020 sont paradoxaux. Pour affronter les défis de demain, on se tourne vers un passé religieux. On est dans le dogme, la chasse aux sorcières digne des années 1950. Ce n’est pas que ces militants soient complètement dans le champ, leurs causes sont souvent justes ; c’est la manière de sensibiliser à coup de massue qui me semble paralysante…

Il y a quelque chose de générationnel dans la forme, une analyse de la situation qui tranche avec des décennies de tête dans le sable en ce qui concerne les questions environnementales. Ça correspond à un changement total de paradigme, de valeurs, de croyances, d’attitude. Et qu’on me comprenne bien : il y a dans ce réveil beaucoup de lucidité. Mais ce qui émerge et « flashe » en néons désespérés, c’est bien l’angoisse et la culpabilité, deux moteurs très puissants.

Tout le paradoxe de notre époque est contenu dans ces mots sombres : nous nous dressons, comme société, contre l’intimidation, mais, en toute bonne conscience, les « progressistes » jouent la carte de la peur, de la honte, de la culpabilité. Sommes-nous dans le progrès social ? J’en doute. On me dira que c’est pour le bien du plus grand nombre… On peut donc être contre l’intimidation, mais en faire un outil de progrès social dans certaines circonstances ? Les temps sont résolument bizarres. Et l’intimidation n’est pas une pédagogie.