Pierre Sormany : Repenser le travail

Au nom de la santé et du bonheur des travailleurs, il est temps de réformer le marché de l’emploi, estime le journaliste Pierre Sormany, qui propose des solutions audacieuses dans Vive le travail libre (Éditions Somme toute).

Photo : D.R.

La majorité d’entre nous vendons notre temps à un employeur. Que reprochez-vous à ce modèle ?

Il y a des avantages au travail salarié. Les syndicats ont fait des efforts pour améliorer les salaires et les conditions de travail depuis la révolution industrielle. Mais il y a un prix à payer. Les gens sont à la merci des décisions des patrons, qui peuvent à tout moment fermer l’entreprise ou la déménager à Taïwan. Ils composent aussi avec des horaires de plus en plus atypiques qui complexifient la conciliation travail-famille. Or, la précarité d’emploi et l’absence de pouvoir créent de la détresse psychologique. Les taux de burnout sont en croissance. Au Québec, c’est le moment idéal de réorganiser le travail pour qu’il soit plus respectueux des besoins des gens. Les finances vont bien, on a les moyens d’explorer.

Que proposez-vous comme solution de rechange ?

La solution qui me semble la plus réalisable est l’instauration de coopératives de travail, encore rares au Québec. Dans ce modèle, les employés sont aussi les propriétaires. Comme ce sont eux qui prennent les décisions clés, leurs préoccupations sont forcément considérées, alors qu’au sein des organisations actuelles, il peut y avoir un conflit entre le désir de rendement des actionnaires et la santé des travailleurs.

Comment favoriser la mise sur pied de ces coopératives ?

D’abord, ça peut nécessiter un appui du gouvernement, sous forme de subvention ou de prêt, pour permettre aux travailleurs d’acheter leur moyen de production. L’État peut aussi leur verser un revenu d’appoint, de 4 dollars de l’heure sur un taux horaire de 30 dollars, par exemple. Ça favoriserait la survie d’entreprises actives dans des secteurs peu rentables, mais utiles à la société, comme l’environnement, la culture, les médias.

Cela semble coûteux…

Bien sûr, il y a un coût, difficile à évaluer pour l’instant, mais ces investissements pourraient avoir un effet structurant sur l’économie. Par exemple, les services de garde subventionnés mis en place dans les années 90 ont fait grimper la participation des femmes au marché du travail. Enfin, j’ai l’impression que ce modèle peut changer notre rapport au travail, voire nos valeurs.

Dans quel sens ?

Il me semble que se consacrer à un travail qui a un sens à nos yeux, tout en étant propriétaire de son temps, est plus valorisant et motivant. Et ça freinerait peut-être l’hyperconsommation, un enjeu criant pour la planète. Par ailleurs, l’augmentation du niveau de vie des sociétés ne va pas de pair avec l’augmentation du niveau de bonheur, démontre l’historien Yuval Noah Harari dans Sapiens : Une brève histoire de l’humanité. En ce moment, plus de la moitié de la planète vit dans des sociétés agraires ou artisanales, selon une autre organisation du travail que celle imposée par la révolution industrielle. Sommes-nous plus heureux que ces gens ? J’en doute.

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