Plaidoyer pour la délicatesse

Nous agissons tous parfois en parfaits innocents. Cela devrait appeler à un peu plus d’indulgence au moment de condamner son prochain en un clic.

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(Illustration: Alain Pilon pour L’actualité)

Il suffit désormais d’une émoticône pour faire tomber un homme.

L’homme, c’est l’animateur de radio Jeff Fillion. L’émoticône, celle d’un personnage à lunettes et à longues incisives, qui sert à désigner quelque chose d’un peu niais.

Résumons : l’homme d’affaires Alexandre Taillefer était un soir d’avril à la télé et y parlait du suicide de son fils. Un journal, relatant en direct sur Twitter les faits saillants de l’émission, a relayé un commentaire du père éploré à propos de la responsabilité des entreprises du Web, qui connaissent tous nos désirs, y compris ceux de mort. Jeff Fillion argue qu’il n’a lu qu’un bout de ce compte rendu en ligne, qu’il a aussitôt ridiculisé à l’aide de l’émoticône en question. Man­que de jugement.


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En moins de 48 heures, il avait perdu son poste. Une punition compréhensible : on ne touche pas aux parents endeuillés par le suicide de leur enfant. L’acca­blant contexte décuplant le poids médiatique déjà immense d’Alexandre Taillefer, celui-ci n’a eu qu’à évoquer la responsabilité sociale de l’employeur de Fillion — Bell Média, qui mène des campagnes de sensibilisation au sujet de la santé mentale — pour faire sauter l’animateur.

Ce tweet n’était pas monstrueux. Mais ce qu’il dit sur l’épo­que, c’est l’indélicatesse généralisée qui la marque. Et la rapidité avec laquelle la grossièreté banalisée est distribuée dans les médias et réseaux sociaux. Cette constatation n’a rien de nouveau. Elle n’en est pas moins navrante.

Ce qu’on dit moins souvent, c’est que cette indélicatesse sem­ble avoir comme effet pervers de faire souffler contre elle un vent de rectitude politique qui enfle parfois jusqu’à l’exagération.

LAT08_CHAMP_encadreL’humoriste John Cleese, cofondateur des Monty Python, disait en janvier qu’il n’ira plus se produire sur les campus américains. Il est devenu impossible d’y faire de l’humour, tant la rectitude est devenue puissante, jusqu’à taxer d’intolérance toute forme de critique d’un groupe le moindrement marginalisé.

À l’industrie de la méchanceté qui manufacture l’injure et le mépris de la différence et de toute nouveauté, on oppose le javellisant de la rectitude politique. Tandis qu’on fédère par milliers les réactionnaires sous une bannière politique, médiatique ou autrement commerciale à force de préjugés, de blagues sexistes, homophobes ou racistes, la rectitude interdit toute forme de cri­tique d’une minorité. Toute bla­gue. Tout ce qui pourrait choquer.

On pourrait confondre cela avec de la délicatesse, mais c’est surtout un rempart contre la bêtise. Une volonté de pureté qui relève de l’hygiène morale plutôt que du respect de la différence.

La délicatesse est affaire de nuances, d’une empathie qui se réclame d’un jugement nécessitant du recul et une compréhension des circonstances. Elle taille de la dentelle dans le mur de la rectitude. De quoi voir à travers, se parler. Quitte à choquer parfois. Parce qu’il peut y avoir des motifs nobles pour le faire.

On n’a qu’à penser au nouveau spectacle de Fabien Cloutier. De loin ce que j’ai vu de plus méchant dans le genre. Mais aussi de plus brillant. Car lorsque s’estompent nos rires de hyènes au fil des monstruosités qu’il aligne, c’est l’écho de la bêtise ambiante qui résonne dans nos têtes.

L’humour de Cloutier a la délicatesse de n’épargner personne et l’intelligence de rendre tout le monde punissable pour des raccourcis intellectuels qui nous reconduisent dans nos réconfortantes ornières. En cette époque où l’on rejette la faute sur l’autre, où l’on se déresponsabilise de tous les maux du monde, peut-être que cet humour de la terre brûlée est l’unique voie de sortie.

Une brutalité dans la livraison, mais une délicatesse dans ce minutieux inventaire des torts de chaque groupe pour en faire un petit baluchon de l’ignominie commune. Le verdict est sans appel : nous sommes tous coupables d’agir parfois en parfaits innocents. Cela devrait appeler à un peu plus d’indulgence au moment de condamner son prochain en un clic. À de la délicatesse, quoi.

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5 commentaires
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«Le rejet de la faute sur l’autre (maladie carcérale aussi appelée «La Stacause», la déresponsabilisation…» comportements qui étaient miens à mon arrivée en milieux carcéraux. Très rapidement, une brillante agente dite de libération, du prénom de Francine, m’a «toisé» Et de mes comportements s’est tout aussi brillamment occupée. De vertus de l’emprisonnement j’ai bénéficiées. J’en suis reconnaissant à l’égard de celles et ceux m’ayant respectueusement mais fermement confronté voire mis à ma place. Merci monsieur Desjardins. Je me reconnais dans vos propos. Gaston Bourdages – Auteur.

Mauvaise analyse. L’animateur en question a visiblement été renvoyé puisqu’il s’agissait de la goûte qui a fait débordé le vase.

Ces animateurs, comme beaucoup de monde, sont jetables. Leur intérêt dans cette station de radio est lié aux avantages versus inconvénients. Il faut croire que le bilan était devenu nul.

De plus, je me garderais une petite gêne pour associer ce genre d’individu à la liberté d’expression. Ils la brandissent constamment pour dire n’importe quoi mais s’essuient les pieds dessus sans hésitation. Demandez à Valérie Guillotot, ancienne candidate de QS, de vous parler de son expérience avec les radio-poubelles. Encore plus facile: faites une recherche avec les mots clés jeff fillion et Raif Badawi. Après vous viendrez nous faire des articles sur la liberté d’expression des animateurs de radios-poubelles qui sont viiiictiiiimes…

Il y a dans votre texte une phrase qui suivant ma perception explique tout, citation : « Jeff Fillion argue qu’il n’a lu qu’un bout de ce compte rendu en ligne, qu’il a aussitôt ridiculisé à l’aide de l’émoticône en question ».

Que fait Jeff Fillion ? Eh bien ce que font la plupart des gens. Il lit vite, vite, vite, les choses partiellement, toutes choses transitoires qui ne font que passer ; puis il réplique vite, presque du tac au tac. Pas nécessairement intelligemment, pas d’une façon nécessairement très délicate, mais… pas non plus sciemment méchamment. Et puis, il connait bien « sa » publique.

Lorsque je lis les commentaires des internautes, sur les blogues notamment de L’actualité. Je me demande si vraiment la plupart des commentateurs prennent le temps de lire en entier le texte des journalistes. J’en doute personnellement.

Parce que je respecte le travail des journalistes, je lis toujours les textes en entier avant de les commenter, donc cela me prend un certain temps. Pourtant je relève que dans de multiples cas que je ne devrais pas lire une fois, mais deux fois ou trois un texte avant d’en bien comprendre les mots ou pour paraphraser Rabelais : « en extraire la substantifique moelle »….

Ce que je ne fais usuellement pas.

Faut-il s’étonner, si d’une manière générale, le niveau de compréhension de toutes choses dans la population soit faible, que la compréhension soit encore plus faible avec la télévision, la radio, les petites phrases « twitterisées », sans oublier cette maladie du « zapping » qui atteint désormais toutes les générations ? Quand souvent plusieurs médiums sont présent dans notre vie qui plus est simultanément.

Je ne sais pas si demander aux gens d’éprouver un amour infini, de l’empathie et somme toute une certaine délicatesse ne soit pas désormais une cause qu’il faudrait transférer à Saint Jude…. Qui comme chacun sait, est le patron des causes perdues 🙂

PS : J’espère qu’on ne va pas me reprocher ici de faire mal paraître la sainte église catholique romaine. — lorsque peut-être la solution entre toutes serait de viser à un prompt retour de toutes les formes d’inquisitions. C’est dans cette voie que tranquillement pas vite pourraient s’acheminer si bien nos démocraties laïques toutes tellement éprises de liberté… à condition encore qu’elle soit en bonne et due forme… et prestement encadrée.

Monsieur Drouginsky, je salue le ton sage, intelligent et posé de votre propos. Plus encore, je m’y reconnais moi qui suis porté à lire «à toute vitesse». Je gagnerais à vous imiter. Très intéressant et nourrissant exercice que celui de vous lire. Mes respects – Gaston Bourdages – Auteur.

Merci David pour ce billet tout en nuance. Très bonne idée de faire côtoyer l’histoire du congédiement de Jeff Fillion, le phénomène de la grossièreté banalisée et la rectitude politique. Le clic assassin vient parfois effacer les millénaires de civilisation qui font en sorte qu’on n’est pas en train de fesser sur quelqu’un qui nous accroche accidentellement dans un corridor.