Plaines d’Abraham : le début d’un monde

 

La défaite des régiments français lors de la bataille de Québec, en 1759, n’a été ni un hasard ni une malchance : les jeux étaient faits depuis longtemps.

Cinquante ans avant la bataille de Québec et le traité de Paris, qui allait céder le Canada à l’Angleterre, cette issue était prévisible, et certains voyaient même très loin : en témoigne cet extrait d’un long mémoire de 1706 qui met la France ruinée en garde contre la tentation de céder Terre-Neuve et l’Acadie à l’Angleterre pour mettre fin à l’épuisante guerre de Succession d’Espagne :

« Si l’on considère avec attention la progression des Anglois dans leurs Colonies de la Nouvelle Angleterre, on aura lieu de trembler pour celle de Canada, il n’y a point d’année qu’il ne naisse parmy eux autant d’enfans qu’il y a d’hommes dans tout le Canada, en peu d’années ce peuple sera dangereux et redoutable, et le Canada ne sera guères plus peuplé qu’il n’est aujourd’huy, soit douceur de climat qui favorise la culture de leurs terres, la progression de leurs bestiaux et qui leur permet de naviguer en tout tems, soit industrie particulière, il est certain que leurs colonies sont établies de ce côte-là comme l’Angleterre même.

« Il est encore tems de prévoir et de prévenir les suites inévitables de cette supériorite des Anglois, on ne doit pas douter qu’elle ne leur inspire enfin quelque jour, le dessein de se rendre maîtres du Canada et par là de toute l’Amérique septentrionale, quoy que le Canada ne paroisse pas fort important à ceux qui ne le connoissent pas à fond, il est certain néantmoins que la France perdroit avec ce pays-là […]. » (Archives coloniales, C11, Amérique du Nord, Vol. 8)

« Perdrait » quoi ? L’Amérique, la mer, ses colonies, sa position de première puissance mondiale. Perdrait l’avenir, en somme… Mise en garde inutile puisque les traités d’Utrecht, de 1713, allaient confirmer la cession à l’Angleterre de Terre-Neuve et de l’Acadie ainsi que, par l’Espa-gne, de Minorque et de Gibraltar. L’Empire français, qui s’étendait jusqu’en Inde, s’effondrait. L’Empire britannique naissait. La carte du monde était faite pour 200 ans.