Plus qu’un pont !

Il y a eu 100 ans le 29 août, le pont de Québec s’effondrait. Visite aux milliers de tonnes d’acier tordu qui se sont ajoutées aux vestiges de 10 000 ans d’occupation humaine.

« C’est un endroit extraordinaire. On pourrait en entretenir des étudiants pendant trois ans ! Et pourtant, les gens n’en savent rien… »

Ce lieu méconnu dont parle Jacques Lemieux, ex-professeur de géographie à l’Université Laval et vice-président de la Société d’histoire de Saint-Romuald, c’est l’embouchure de la Chaudière, sur la rive sud du Saint-Laurent, à 500 m en aval du pont de Québec.

Sur la grève, la vue des 12 300 m3 d’eau par seconde du fleuve qui s’engouffrent dans un goulot d’à peine 400 m de largeur nous fait oublier le vacarme des véhicules qui courent sur les deux ponts. Quelle puissance ! C’est tout le bassin versant du Saint-Laurent (les Grands Lacs, la rivière des Outaouais…) qui nous passe sous le nez.

Mais avant la dernière glaciation (la glaciation Wisconsin), les Grands Lacs se déversaient vers le golfe du Mexique par le Mississippi. Le plus jeune fleuve du monde n’a que 12 000 ans ! « Pendant la période de fonte et de recul des glaciers, ces bulldozers naturels ont défoncé le rebord de la soucoupe sédimentaire des Grands Lacs à la hauteur des lacs Érié et Ontario ; c’est ainsi que la rivière Niagara, les chutes Niagara et le fleuve Saint-Laurent sont nés », dit Jacques Lemieux.

Dans cet entonnoir formé par les rives — le « Sault » est le nom que les cartes marines donnent à ce fort courant —, le cours s’accélère. Les épaves, qui défilent à cinq nœuds à marée montante et jusqu’à cinq et demi au plus fort du baissant, trahissent la vitesse du courant. (Un nœud, c’est un mille marin à l’heure. Un mille marin équivaut à une minute de latitude à l’équateur ou à 6 080 pi [1 852 m] : 800 pi [243 m] de plus qu’un mille terrestre.) Un kayakiste doit déployer toute sa force pour franchir l’étranglement. « C’est l’étroitesse de ce passage et ce courant qui ont forcé le développement de Québec », dit Jacques Lemieux. Et c’est pourquoi on a choisi ce lieu, il y a plus de 100 ans, pour construire le pont de Québec.

Adossé au pilier sud du pont cantilever le plus long du monde (le pont du Forth, en Écosse, achevé en 1890, est le deuxième), on est sidéré par la magnificence de la vieille superstructure — encore considérée aujourd’hui comme un prodige d’ingénierie —, par cette musculature d’acier jetée au-dessus du fleuve, par ses coutures de rivets — il y en a plus d’un million !

Mais la marée basse dévoile l’assise d’autre chose : celle du pilier du premier pont de Québec, dont la partie sud s’est effondrée il y a 100 ans, le 29 août 1907, à 19 h 37, après quatre années de travaux. Sur les 86 ouvriers qui s’y trouvaient, 75 avaient péri. Erreur des ingénieurs, a-t-on conclu.

La baisse de 10 cm du niveau du fleuve aidant, la marée basse découvre aussi, à deux mètres de la rive, des restes de cette tragédie : d’épaisses et longues tôles criblées de rivets, toutes tordues…

Des masses de pigeons voltigent sous l’immense meccano du pont de Québec : il y en a peut-être un millier qui ont installé leurs nids dans l’ouvrage, estime le biologiste Yvan Pouliot, qui habite Saint-Nicolas, tout près. « Avec ces pigeons, le vieux pont est devenu le garde-manger de nombreux rapaces : j’y ai observé des buses pattues, des gerfauts, des buses à queue rousse… Il arrive aussi que des oiseaux de proie choisissent le pont comme lieu d’hivernage, comme halte pendant les migrations ou, pour certains faucons pèlerins, comme site de nidification. »

« C’est un carrefour, un lieu de toutes sortes de rencontres, dit Jacques Lemieux. En amont, l’eau douce ; en aval, l’eau salée ; au nord, le granit et les Laurentides, les loups et les conifères ; au sud, le schiste des Appalaches, les forêts de feuillus et les terres colonisées… C’est le seul endroit, en Amérique du Nord, où trois grands systèmes morphologiques se rencontrent. » C’est là que les systèmes morphologiques, écologiques et pédologiques des Laurentides, des Basses-Terres du Saint-Laurent et des Appalaches se côtoient.

« C’est un point de convergence qui exerce depuis toujours un pouvoir d’attraction sur les humains », dit l’achéologue Jean-Yves Pintal, qui a fouillé une quinzaine de sites amérindiens sur les trois kilomètres qui séparent les chutes de la Chaudière de son embouchure. « Les plus anciens, découverts autour de l’estuaire de la Chaudière, ont été occupés il y a 10 500 ans. Il s’agit de l’occupation humaine la plus ancienne de la vallée du Saint-Laurent. » « Six mille ans avant les pyramides de Gizeh ! » commente Jacques Lemieux.

Jean-Yves Pintal explique qu’il y a 10 000 ans le niveau de la mer de Champlain était de 50 m plus élevé que celui du Saint-Laurent actuel. Les sites archéologiques se trouvent donc sur les pitons rocheux qui surplombent la rivière et sautent aux yeux à l’approche des ponts. « La Chaudière était un fleuve qui se jetait dans la mer de Champlain. Son estuaire contenait un chapelet d’îles ressemblant à celles de Mingan aujourd’hui. L’eau salée remontait jusqu’à Ottawa, toute la faune marine y était… »

Pour les Amérindiens, la Chaudière et le Kennebec, qui se déverse dans le golfe du Maine, formaient une véritable autoroute reliant l’intérieur du continent à la côte atlantique. La route entre Québec et Portland, dans le Maine, suit ce passage naturel. L’embouchure de la Chaudière était et reste un lieu stratégique. « C’est le seul endroit de toute la vallée du Saint-Laurent où l’on ait retracé une occupation continue, note Jean-Yves Pintal. Nous avons découvert des foyers, des pourtours d’habitations — dont un wigwam de 9 000 ou 10 000 ans —, des pointes de lances, des couteaux, des perçoirs, des grattoirs, de la poterie, des pipes d’argile de 2 000 ans, des ossements de phoques, d’ours et de tortues de 8 000 ans… Toutes les périodes y sont représentées, sauf celle d’il y a 7 000 ans, parce qu’à cette époque le niveau du fleuve était plus bas qu’aujourd’hui ; ces sites sont donc submergés, et probablement détruits. »

L’embouchure de la Chaudière fut aussi un lieu important pendant le Régime français : c’était un éden de la pêche, exclusivement réservé aux seigneurs ; un grand moulin spécialisé dans la fabrication de mâts de bâteaux y était situé ; il y a même l’épave du Caméléon, navire de guerre emporté avec tous ses canons par la débâcle de 1753…

Sur la rive du Saint-Laurent, en amont des ponts, se trouve l’emplacement de la pêche expérimentale du Parc Aquarium du Québec, qui prend annuellement, en moyenne, 55 espèces de poissons. Plus à l’ouest, une grève de sable rouge qui n’a pas changé depuis Jacques Cartier. « C’est collé à Québec, c’est encore sauvage, c’est exceptionnel. Il faut préserver ce coin ! dit Yvan Pouliot. Il faut le mettre en valeur ! »

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie