Porno juvénile, Zoom et complots : le harcèlement à l’heure du confinement

En confinement, les groupes radicaux continuent d’opérer. Des actes haineux s’organisent publiquement sur les réseaux sociaux et sur la plateforme de vidéoconférence Zoom. Incursion.

Crédit : iStockPhoto et L'actualité

L’organisme Solidarité sans frontières (SSF), qui milite pour les droits des immigrants, tient une conférence de presse virtuelle en ce 19 avril, à laquelle assistent quelques journalistes et autres participants. Confinement oblige, le rassemblement se tient sur la plateforme Zoom, où l’organisme réclame la libération des personnes détenues dans les centres pour migrants durant la pandémie.

Abdoul, un ex-détenu, témoigne sous le couvert de l’anonymat des conditions au centre de surveillance de l’immigration de Laval, où lui et d’autres prisonniers ont tenu une grève de la faim à la fin du mois de mars. 

Puis, tout à coup, à la 14e minute, des pleurs et des cris de bébé interrompent son témoignage, raconte un journaliste présent, dont L’actualité a accepté de taire le nom. L’image d’Abdoul est remplacée par une autre : une vidéo d’un crime sexuel sordide commis sur un bambin occupe l’écran. D’autres participants font jouer des vidéos semblables dans une mosaïque d’images. 

Les organisateurs, les conférenciers et les journalistes ont été témoins, malgré eux, d’agressions sexuelles de jeunes enfants.

« [Les perturbateurs] ont été expulsés de la conférence aussi vite que possible », affirme Solidarité sans frontières dans un communiqué publié six jours après l’incident, « mais les participant-e-s ont été extrêmement choqué-e-s par cette expérience ».

La conférence s’est fait « zoombomber ». Le terme, apparu avec la pandémie et le recours grandissant aux plateformes de vidéoconférence, désigne la perturbation de réunions en ligne, menée par des gens non invités à y participer.

Les incidents s’accumulent, lit-on dans la presse internationale. Leur point commun : Zoom. Un peu partout, des cours en ligne sont perturbés, signale le New York Times. Aux États-Unis, relate le site d’actualités The Verge, les funérailles virtuelles d’un homme juif ont été envahies par des suprémacistes blancs, lesquels ont diffusé des images de propagande nazie et crié des propos antisémites. La conférence de presse d’un espoir de la LNH a été infiltrée par une personne qui a publié des injures racistes, lit-on dans The Guardian. Plusieurs réunions des Alcooliques Anonymes ont connu le même sort, cette fois avec des images d’alcool et d’autres obscénités, rapporte le site d’informations Business Insider.

Quant à Solidarité sans frontières, lorganisme en était le 19 avril à son deuxième incident du genre depuis le début de la pandémie.

Ces conférences sont soit accessibles à tous, soit faciles daccès : les mots de passe sont diffusés sur les plateformes en ligne ou par courriel. Dans le cas de SSF, il était inscrit dans un communiqué publié la journée même de la conférence.

Lactualité a trouvé des dizaines dinvitations à « zoombomber » diverses conférences sur les sites et logiciels de discussion Discord, 4chan, Reddit, Twitter, Instagram, TikTok et Facebook. Lune delles précisait que « seules les personnes racistes » étaient invitées à infiltrer une rencontre. Sur 4chan, un usager anonyme a partagé les coordonnées dune rencontre du groupe chrétien de sa grand-mère.

Toutes ces informations sont toujours publiques et ont été trouvées à laide d’une simple recherche des termes « zoom raid » et « zoombombing » sur les différentes plateformes.

Captures d’écran de publications sur Twitter et 4chan — L’actualité

« Nous avons déposé une plainte contre Zoom, et nous nous sommes joint-e-s à d’autres personnes qui exigent que Zoom convertisse les paramètres sécuritaires en option par défaut, tout en les offrant à un prix abordable », dit l’organisme dans son communiqué.

La plateforme de vidéoconférence est passée de 10 millions d’utilisateurs quotidiens en décembre 2019 à 300 millions en avril dernier. Les nombreuses critiques ont forcé l’entreprise à adopter de nouvelles mesures de sécurité et à rappeler les bonnes pratiques — comme l’utilisation par défaut d’un mot de passe — à ses usagers.

Aux États-Unis, le Federal Bureau of Investigation (FBI) a publié un avertissement à la population après avoir reçu de nombreuses plaintes visant « la perturbation de conférences par des images pornographiques et/ou haineuses et par des propos menaçants ».

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) est bien au courant de la situation, a-t-on mentionné à L’actualité par courriel. « La GRC continue de collaborer avec ses partenaires canadiens et étrangers ainsi que d’autres interlocuteurs des secteurs privé et public afin d’avoir un portrait de la situation concernant les cyberincidents et les tendances en cybercriminalité », a ajouté une porte-parole par courriel.

La Sûreté du Québec et le Service de police de la Ville de Montréal sont aussi au fait de la situation. Toutefois, ils n’ont reçu aucune plainte concernant ce genre d’attaque.

Les autorités invitent les témoins d’une infraction à contacter leur service de police local. 

Images choquantes et désensibilisation

Lutilisation dimages choquantes pour perturber et harceler des gens ne date pas du confinement. Dans les espaces de discussion de groupes radicaux, mèmes antisémites, photos de personnes pendues, pornographie juvénile et blagues racistes se côtoient quotidiennement. Le but : désensibiliser les membres de ces forums et, ainsi, élargir leur notion de ce qui est acceptable.

La popularité des théories du complot à caractère raciste et violent, qui incitent à des actions radicales, en est un exemple.

« Les théories du complot alimentent certaines idéologies. Pour l’extrémisme de droite, c’est la peur de l’autre qui, dans le cas de la COVID-19, est validée, parce que le virus vient d’ailleurs », explique Margaux Bennardi, responsable de l’accompagnement au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, à Montréal.

Attention, cependant, avant de tout qualifier de radicalisation. « Pour parler de radicalisation, il faut quil y ait un réel désir de changer le cours des choses par la violence. Quelquun qui partage une image [ou une idée radicale] parce quil la trouve drôle nest pas nécessairement radicalisé », nuance Margaux Bennardi.

En effet, la majorité des « zoom raiders » perturbent des conférences pour rire. Mais ces actions organisées peuvent déraper.

Tout dérape vite : un raid organisé en deux minutes

Lactualité a eu accès à un groupe Discord consacré au « zoombombing » au moment où quelques internautes sapprêtaient à infiltrer une conférence. La majorité des participants étaient des jeunes qui voulaient quon perturbe leurs cours virtuels afin de pouvoir manquer lécole. Plus de 10 messages étaient publiés à la minute, mais celui dun élève a retenu lattention du groupe.

« Cest la classe darts de mon prof », indique Matthew sur Discord. — Lactualité

Contrairement aux autres internautes, Matthew, un élève de 5e année du primaire aux États-Unis, ne se cache pas derrière un pseudonyme. Son nom et son jeu vidéo préféré (Minecraft) apparaissent sur son profil.

Cest lheure de son cours virtuel darts plastiques et il ne veut pas y participer. L’enseignant a envoyé le lien et le mot de passe de sa conférence Zoom à ses élèves. Matthew les publie sur le forum. « Mon cours commence bientôt, venez nous envahir », écrit-il.

Le lien est bon. Deux minutes plus tard, une dizaine de « raiders » sintroduisent dans le cours en ligne. Heureusement, aucune image choquante nest partagée. Toutefois, les perturbateurs samusent à hurler et à faire jouer de la musique très fort. Et puis, une voix masculine crie : « Jai vraiment un gros pénis. »

À lécran, on peut voir lenseignant de Matthew, assis devant une affiche qui dicte les « règles à suivre pour faire de lart à la maison ». « Je ne comprends vraiment pas ce qui se passe », sexclame-t-il.

Pendant ce temps, sur le forum, les perturbateurs se réjouissent de la réussite de leur raid. Puis, lun deux demande : « Est-ce que quelquun a de la porno juvénile ? »

Sur Zoom, la classe disparaît, lenseignant a mis fin à la rencontre avant quelle ne dégénère encore plus. Il enverra un nouveau lien à ses élèves. Matthew a atteint son objectif, il est content. Mais pas pour longtemps.

De retour sur Discord, un autre usager le menace : « Tes mieux de me donner le nouveau code ou je te dénonce », écrit-il. Les informations relayées par Matthew avant le raid sont maintenant reprises par dautres internautes. Des captures décran de la classe « victime », où figurent les noms complets des élèves et de lenseignant, circulent sur le forum.

Matthew se déconnecte.

« T’es mieux de me donner le nouveau code ou je te dénonce », menace un internaute sur Discord. — Lactualité

En voulant jouer un tour à sa classe, Matthew a risqué dexposer ses camarades de 5e année à des images sordides et à des actes haineux.

Tout ça en moins de 10 minutes.

Mise à jour (11 mai 2020) – Après la parution de cet article, l’entreprise Zoom a indiqué qu’elle examine l’incident impliquant la conférence de Solidarité sans frontière « afin de veiller à ce que les mesures appropriées soient prises ».

 

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La solution consiste à adopter des outils réellement sécurisés. Zoom n’en fait pas partie. Son mode de fonctionnement (lien et mot de passe) ouvre grande la porte aux abus de toutes sortes. Et ce n’est pas les soi-disant mesures de sécurité mises en place par l’entreprise qui vont régler le problème. Ne pas oublier non plus que les données personnelles des utilisateurs sont envoyées directement à Facebook.

En revanche, une application comme Facetime est un bon exemple à suivre. Son modèle emprunte celui des conférences téléphoniques où personne ne peut s’immiscer dans une discussion sans l’autorisation de celui ou celle qui l’anime.

Dans beaucoup d’école secondaire, nous utilison TEAMS (microsoft). Nous n’avons jamais eu de problèmes de la sorte.
Très inquiétant et déstabilisant ces zoombombing en lien avec des crimes contre les enfnats. C’est vraiment une facette de l’humanité qui estplus que triste.

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