Pornomerta

« Mon chum fréquente des sites pornos », titrait le Elle Québec que ma blonde tenait dans ses mains. Retournant vers elle la couverture du magazine pour y trouver la source de ma soudaine hilarité, puis l’ayant découverte, elle me dit : « Tu la trouves naïve, cette fille ? Avoue, tu penses que tous les hommes font ça. »

Ill : Luc Melanson

Exactement. Tous. Preuve à l’appui : cette histoire d’un chercheur montréalais en quête d’hommes qui ne consomment pas de pornographie et qui aurait été incapable d’en trouver, anecdote qui refaisait alors surface dans les réseaux sociaux. Voilà qui étayait ma thèse, tandis que ma blonde m’accusait de verser, encore une fois, dans cette exagération systématique qui sert un peu trop bien mes points de vue.

Mais j’avoue que je doutais. Si tel est le cas, comment se fait-il que, même entre hommes, nous n’en parlions presque jamais, alors que le sexe s’invite pourtant si souvent dans nos conversations ? Il existerait donc une sorte d’omerta sur la porno ?

Ce qu’on sait, c’est que sa popularité fait de la pornographie un des plus importants agents de changement technologique. On prétend que lorsque les producteurs de porno ont choisi d’adopter le format VHS, cela a tué le Beta. Elle aurait propulsé le Blu-ray, ouvert la voie aux méthodes de paiement sécurisé en ligne et généré la création de nombreux modèles de réseaux sociaux où l’on s’échange des fichiers entre pornocrates amateurs.

Et cela, au bénéfice de tous les hommes qui ont Internet ? Pas exactement.

« Il y a un malentendu à propos de cette affirmation », me raconte le chercheur Simon Louis Lajeunesse, à l’origine (avec Jean-Martin Deslauriers) de la fameuse étude. « Ce que j’ai raconté à une journaliste, c’est que j’ai été incapable de trouver des hommes hétérosexuels qui n’en avaient jamais visionné. Ce n’est pas pareil. » Ce qui n’a pas empêché la nouvelle erronée de faire le tour du monde.

Ce docteur en service social et professeur associé à l’Université de Montréal pose cependant sur la porno un regard essentiel, donnant à voir à l’intérieur des habitudes des consommateurs grâce à une recherche dont les résultats ont ébranlé bien des certitudes.

Selon Lajeunesse, les consommateurs sont beaucoup plus critiques à l’égard de la production pornographique et détachés d’elle que ne le prétendent de nombreux sexologues. « C’est possible que cela les inspire pour certaines pratiques dans leur vie, mais la vérité, c’est qu’on n’en sait rien, parce qu’aucune étude approfondie à ce sujet ne permet de le déduire. » En fait, expose le chercheur, les hommes visionnent de la porno en ne s’en tenant qu’aux extraits qui les excitent, selon ce qu’il appelle des « scripts sexuels ». En langage commun, disons qu’il s’agit des différents scénarios et pratiques qui suscitent l’excitation, et qui seraient présents dès l’enfance, soit avant même que nous entrions en contact avec la fiction sexuelle en 24 images/seconde.

L’extraordinaire popularité de la porno montre à elle seule que si tous les hommes qui en visionnent sont des monstres et des salauds, ça fait beaucoup de monstres et de salauds. Et que s’il s’agissait d’un véritable vecteur de violence et de domination masculine, la société actuelle aurait maintenu les disparités d’avant les suffragettes.

Je ne dis pas que tout est bien ainsi. Je constate cependant que puisqu’on a culpabilisé les jeunes hommes en leur répétant que la consommation de pornographie faisait d’eux les complices d’un système révoltant, ils se cachent, ce qui évacue toute possibilité de dialogue.

Juger la pornographie à travers le filtre de la morale n’empêchera pas les hommes d’en consommer. Et tant qu’on la diabolisera, l’omerta sera maintenue, et des millions de femmes pourront encore tomber des nues lors­qu’elles auront l’indiscrétion de relever l’historique de nos fureteurs Web.