Porter (ou pas) le turban ?

La décision de la Fédération de soccer du Québec d’interdire le port du turban divise les opinions au sein de la population et du milieu politique. Et le sujet était déjà chaud en 2008, avait observé le reporter Michel Arseneault alors de passage en Inde…

sikh-turban(Article original paru en novembre 2008)

Amritsar, la ville sainte des sikhs, dégage une cacophonie d’odeurs : encens et épices, diesel et immondices. Les pèlerins s’y pressent pour admirer le Temple d’or, un éblouissement. Les murs extérieurs de marbre blanc entourent un grand bassin. Des hommes se laissent glisser dans ses eaux tièdes. Au centre du plan d’eau trône le « saint des saints », dont les murs sont couverts d’or. L’ambiance tient autant du recueillement que de la fête. Des hommes de tous âges me tendent la main en guise de bienvenue. Des turbans noirs ou blancs, roses ou orange, azur ou indigo retiennent la chevelure de nombre d’entre eux. Mais d’autres se couvrent simplement la tête d’un foulard en signe de respect. Comme moi.

Cet arc-en-ciel de turbans ne doit pas faire écran à la réalité : la « couronne » du sikh est en perte de vitesse en Inde. Détail révélateur : à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, à Pékin, des athlètes sikhs de la délégation canadienne ont défilé avec des turbans… mais il n’y en avait aucun dans la délégation indienne !

Un magazine de New Delhi, Outlook, citant des sources religieuses, a estimé que 80 % des jeunes allaient désormais tête nue dans les campagnes du Pendjab, un État majoritairement sikh. C’est aussi le cas à Amritsar. À l’Université Gourou Nanak Dev, qui honore pourtant la mémoire du fondateur du sikhisme, environ 70 % des étudiants sikhs ne portent plus le turban, selon la responsable du Département de sociologie, Gurpreet Bal. Elle s’en dit un peu étonnée. Mais, constate-t-elle, « les forces du changement sont très puissantes ».

L’Inde, république laïque, tolère pourtant le turban. Les sikhs peuvent le porter partout. Même à moto, puisqu’il leur est alors permis de ne pas enfiler de casque. N’empêche, le turban est en net recul. Dans un pays fier de son boom économique (9 % de croissance annuelle) et dont la classe moyenne est, dit-on, aussi importante que la population des États-Unis (300 millions de personnes), cette coiffure semble avoir quelque chose de tout simplement démodé aux yeux de bien des jeunes sikhs.

Fondé par le gourou Nanak Dev au 15 e siècle, le sikhisme plonge ses racines dans les deux grandes religions du nord de l’Inde : l’hindouisme et l’islam. Les sikhs croient en un seul Dieu, à l’instar des musulmans. Ils rejettent le système des castes, auquel tiennent les hindous. Trois siècles plus tard, le dernier des 10 « pères » du sikhisme, Govind Singh, imposera cinq règles de pureté aux croyants. En pendjabi, la lan gue du Pendjab, elles se résument en cinq mots qui commencent tous par la lettre « k » : kes (c’est-à-dire la chevelure, symbole de la perfection de la création divine), kanga (un peigne en bois, utilisé deux fois par jour), kacha (une culotte traditionnelle représentant la chasteté), kara (un bracelet en fer, porté en signe d’unité avec le gourou et les autres sikhs) et kirpan (un poignard, porté comme symbole de pouvoir et de liberté).

Le port du turban, élevé au rang de « couronne spirituelle », ne fait donc pas partie de ces règles. Il s’imposait néanmoins aux sikhs, qui ne devaient pas faire couper leurs longs — et malgré tout encombrants — cheveux. La barbe, de même, ne devait jamais être rasée. De nos jours, toutefois, la vaste majorité des hommes la taillent régulièrement. (En principe, hommes et femmes ont les mêmes obligations religieuses, mais rares sont les femmes qui ne se coupent jamais les cheveux ou qui portent le turban.)

À Amritsar, le recul du turban embarrasse quelque peu le Shiromani Gurdwara Prabandhak Committee, chargé de la gestion des temples, écoles et hôpitaux sikhs. Jaswinder Singh, un des membres de ce comité, s’en est d’ailleurs ouvert à l’hebdomadaire Outlook : « Comment pouvons-nous nous battre pour le droit de garder nos cheveux longs et notre turban à l’étranger, alors que les gens abandonnent ces pratiques dans le foyer même du sikhisme ? »

Gurbachan Singh, responsable de l’information du comité, me reçoit, me sert le thé, mais ne s’empresse pas de répondre à mes questions sur les jeunes qui renoncent au turban. « C’est la faute de la télévision, se contente-t-il d’affirmer. Mais nous allons tout doucement les faire changer d’avis. » Comment ? En organisant une turban pride, une fête de la fierté enturbannée. Je lui demande ce qu’il dirait à ses fils s’ils voulaient se faire couper les cheveux. Il se renfrogne. « Ils n’auraient pas l’audace de me le demander. »

Curieusement, je ne vois de kirpans nulle part, même lorsque les hommes se dévêtent pour s’immerger dans les eaux du Temple d’or. Au Québec, ce poignard a suscité une véritable controverse lorsqu’en juillet 2006 la Cour suprême du Canada a reconnu à des élèves sikhs le droit de le porter à l’école. À Amritsar, les seuls kirpans que j’ai vus dataient du 18 e siècle et étaient exposés au Musée central du sikhisme.

Le kirpan fut jadis un symbole puissant. Il représentait le rejet des castes, donc la liberté et le plein exercice de la citoyenneté. Mais le rejet des castes est resté… symbolique. Car il y a longtemps qu’elles ont refait surface chez les sikhs. Dans plusieurs grands quotidiens, les petites annonces sont encore classées par caste !

Malgré le ravissement qu’il inspire, avec les têtes coiffées de ses pèlerins, le Temple d’or d’Amritsar n’a pas toujours été un havre de paix. Au début des années 1980, ce fut un champ de bataille. À l’époque, des extrémistes sikhs, qui réclamaient la création d’un État sikh indépendant dans la province du Pendjab, l’ont occupé. Indira Gandhi, alors première ministre, fit appel à l’armée pour les en déloger. Le nombre de victimes reste, encore aujourd’hui, sujet à controverse. Le bilan officiel, cependant, est de 575 morts, auxquels il faudra ajouter Indira Gandhi elle-même, assassinée cinq mois plus tard par deux de ses gardes du corps sikhs qui lui reprochaient d’avoir profané leur lieu saint. Ce meurtre provo quera des émeutes anti-sikhs à New Delhi, où 3 000 personnes seront tuées. Pour échapper aux persécutions, de nombreux sikhs couperont alors leurs cheveux et dénoueront leur turban pour de bon.

La situation est beaucoup plus calme aujourd’hui, particulièrement à Delhi, où, pour moi, ce voyage avait commencé. Un journaliste, Rahul Singh, m’avait invité chez lui à une soirée en l’honneur d’un ami, le Britannique Swaraj Paul, millionnaire socialiste et membre de la Chambre des lords. Dans leurs plus beaux atours, qui en safran, qui en vermeil, les femmes rivalisaient d’élégance. Mais ce n’était pas autour de lord Swaraj qu’elles s’agenouillaient avec bienveillance et affection, c’était autour d’un vieillard un peu sourd, Khushwant Singh.

Cet homme de lettres est une figure de sagesse et d’autorité pour les sikhs. Ses rares cheveux, argentés comme sa barbe, sont retenus par un bonnet. Ni sa vaste connaissance des religions ni son grand âge (92 ans) n’ont fait de lui un croyant. Il a toujours été, insiste-t-il, agnostique. « Le turban n’a qu’une raison d’être : montrer que je suis sikh. En tant que minorité, les sikhs ressentent le besoin d’affirmer leur personnalité. Mais si vous n’avez pas le sentiment d’appartenir à cette communauté, vous n’allez pas vous embêter avec ça ! » Les sikhs sont relativement peu nombreux, même en Inde, où on en compte environ 20 millions sur une population de 1,2 milliard d’habitants.

Rahul Singh, qui ne porte pas le turban, raconte comment il a déjà eu maille à par tir avec des spectateurs qui assistaient à l’enregistrement d’une émission de télé à laquelle il participait. Pendant la discussion, il a brandi un ouvrage où on pouvait apercevoir Govind Singh, le dernier des gourous du sikhisme. L’illustration montrait clairement que sa barbe avait été taillée. Peut-être fallait-il être moins sévère sur la question de la pilosité ? a suggéré Rahul Singh. C’en était trop pour les « fanatiques » qui se trouvaient dans la salle ! Dès la fin de l’émission, ils ont commencé à tabasser le journaliste, qui a quitté le studio sous la protection de la police.

De New Delhi, je me rends à Chandigarh, la capitale du Pendjab. Le train quitte la gare à 17 h 15. Aux passagers de première classe, on sert le thé et un goûter. Par la fenêtre, un bidonville, tel un ruban, se déroule et s’effiloche. Aux maisons de brique succèdent les maisons de bric et de broc. Aux baraques, les bâches.

Chandigarh est-elle la moins indienne des villes de l’Inde ? Beaucoup d’Indiens le disent. Conçue dans les années 1950, elle porte la signature de l’architecte suisse Le Corbusier. Ses constructions, qu’il s’agisse du monumental palais de l’Assemblée ou des maisons les plus simples, exhibent des lignes modestes et modernistes. Mais ce qui frappe surtout, c’est l’aménagement de cette ville utopique, si verte qu’on croirait un jardin botanique. Le long de ses avenues, des arbres grandioses font la plus distinguée des haies d’honneur. Autour de son lac artificiel, les sportifs font du jogging.

Je cours en compagnie de Raja Singh, qui se présente comme un gentleman-farmer . C’est aussi un sportif, ce qui explique pourquoi il a cessé de porter le turban à l’adolescence. Dans son pensionnat de style britannique, il s’est très tôt adonné aux disciplines de l’élite anglophile, le polo et la boxe. Le jeune Raja ne portait pas de turban pendant les combats, mais sa chevelure posait quand même problème. « Chaque fois que je recevais un coup de poing au visage, mon “chignon” se défaisait, explique-t-il. Il fallait arrêter le combat pour qu’on me le rattache ! »

Les sportifs qui choisissent de garder leur chevelure portent ce qu’on appelle un « mini-turban ». Il peut s’agir d’un foulard ou même d’une casquette de baseball. Harbhajan Singh, membre de l’équipe nationale de cricket et véritable héros populaire, porte un bonnet noir, ce qui lui a valu le surnom de « Turbanator ». Il a déjà posé tête nue pour une publicité de whisky, alors qu’un bon sikh ne doit ni boire ni fumer, comme le lui ont rappelé les autorités religieuses. Dans les faits, toutefois, de nombreux sikhs consomment de l’alcool, bien que la cigarette reste taboue, selon le sociologue J.P.S. Oberoi. « Tout en voulant donner l’impression d’être progressistes et modernes, les gens souhaitent conserver leur identité, explique-t-il. Les jeunes qui se font couper les cheveux tiennent à porter un bracelet en fer au bras droit. Les signes d’appartenance religieuse sont redéfinis de génération en génération. » Autrement dit : les gens cherchent des accommodements raisonnables avec eux-mêmes.

Avec ses palmiers, ses fontaines et ses vastes pelouses, le campus de l’Université du Pendjab donne envie d’y faire des études. Il n’y a pas cours aujourd’hui, et les étudiants traînent dans leurs résidences. L’oreille percée, le cheveu coupé, Avinash Singh ressemble à tant d’autres jeunes. Dans ses cours de sciences politiques — des salles où on trouve parfois jusqu’à une centaine d’étudiants, dont la moitié sont des filles —, les turbans se comptent sur les doigts de la main.

Avinash s’est fait couper les cheveux il y a longtemps et il n’a pas l’intention de porter le turban. Cela ne signifie pas qu’il soit un « apostat » ou patit, comme on dit dans le parler populaire. Il continue de fréquenter un gurdwara (temple sikh). « Le turban n’a rien à voir avec la religion ! insiste-t-il. Au contraire, je suis très religieux. Je vais régulièrement au gurdwara, à la mosquée ou à l’église. »

Passer chez le coiffeur permettrait aussi de plaire au sexe opposé, selon Sandeep Thind, un étudiant en géographie. « Les filles préfèrent les garçons aux cheveux courts », constate-t-il, non sans regret : il porte une casquette de baseball en guise de mini-turban. Les filles ont d’autant plus d’influence qu’elles sont peu nombreuses. Le Pendjab est peut- être même l’endroit où le déséquilibre entre population féminine et masculine est le plus important du monde. Et il est loin de se résorber, puisqu’on trouve beaucoup moins de filles que de garçons chez les enfants de moins de six ans. La ville de Chandigarh détient d’ailleurs le record indien en la matière, avec seulement 773 filles pour 1 000 garçons ! La principale raison en est l’avortement des fœtus féminins. Cette pratique se poursuit, bien qu’elle soit interdite par la loi et condamnée par les autorités reli gieuses, lesquelles ont menacé d’excommunication les sikhs qui s’en rendraient coupables.

Pour les jeunes gens, tomber le turban n’est pas toujours facile. Les parents s’y opposent encore souvent, quoique les mères, sur qui repose la charge de peigner les enfants, soient souvent plus compréhensives que les pères.

« Les jeunes savent ce qui se passe un peu partout dans le monde », explique Kanwal Singh, journaliste de Chandigarh qui écrit pour des journaux destinés aux sikhs d’Amérique du Nord. « Ils sont plus instruits, plus ouverts, plus curieux, ajoute-t-elle. Ils veulent se libérer, se rebeller. Ils ne se sentent pas d’attachement particulier à la tradition. Et la pression familiale est moins forte qu’avant. » Mais certains ont du mal à s’émanciper. Un jeune sikh a déjà affirmé avoir été victime d’agresseurs pour ne pas devoir avouer à son paternel qu’il s’était fait couper les cheveux de son plein gré. Dans un pays où les affrontements interreligieux entre hindous et musulmans sont parfois meurtriers, la police n’a pas pris ces accusations à la légère, a fait enquête et a découvert qu’il n’y avait jamais eu d’agression.

Même les idoles des jeunes sikhs vont tête nue. C’est le cas du chanteur Jazzy B (Jaswinder Singh Bains), qui a grandi en Colombie-Britannique. Les films de Bollywood montrent d’ailleurs peu souvent des personnages enturbannés, même lorsque l’histoire se passe au Pendjab. « Au cinéma, dans une famille sikhe, seul le personnage du grand-père porte le turban », constate Rupinder Singh, documentariste de Chandigarh.

À son avis, des facteurs politiques ont aussi pesé dans la balance. Dans les campagnes du Pendjab, les ruraux se sont souvent débarrassés de ce couvre-chef afin de ne pas ressembler aux extré mistes qui militaient pour l’indépendance d’une république sikhe, le Khalistan. Dans les années 1980 et jusqu’au début des années 1990, policiers, militaires et paramilitaires ont torturé et tué en toute impunité (plus de 5 000 morts pour la seule année 1991, selon Human Rights Watch). Il était prudent d’adopter une attitude discrète pour éviter les ennuis.

De même, beaucoup de sikhs établis à l’étranger ont retiré leur turban après les attentats du 11 septembre 2001, de peur d’être assimilés aux intégristes musulmans. Aux États-Unis, des centaines d’entre eux ont été importunés par des nationalistes américains, et à New York, le propriétaire d’une station-service a été assassiné.

Le Pendjab s’est aujourd’hui sensiblement apaisé, surtout sa capitale. Chose étonnante pour une ville indienne : la circulation est fluide à Chandigarh. Je me promène, ou plutôt on me promène (puisque ce n’est pas moi qui pédale) en rickshaw. Dans ce vieux cyclopousse, je pourrais m’imaginer transporté au temps jadis, mais mon cellulaire ne cesse de sonner. La compagnie de téléphone locale ne comprend pas pourquoi je ne veux pas profiter d’un forfait qui me permettrait d’envoyer gratuitement 3 000 messages textes. Welcome to India ! Pendant que certains gagnent péniblement leur croûte à la force du mollet, d’autres goûtent les délices de la communication sans fil.

À la fin de mon voyage, dans le taxi qui me reconduit à l’aéroport de New Delhi, je tombe sur un chauffeur qui porte le turban. Hira Singh Sandhu s’est coupé les cheveux pendant le pogrom anti- sikhs de 1984. De « bons hindous », dit-il, lui ont sauvé la vie en le cachant et en lui apportant à manger. « Tout cela était la faute des politiciens, insiste- t-il, pas des hindous. » Il s’est ensuite réfugié dans son village natal, au Pendjab, où il est demeuré quatre ans et s’est fait repousser les cheveux. « Je suis redevenu sikh en 1989. » Ne l’était-il pourtant pas resté lorsqu’il avait les cheveux courts ? « Ce n’est pas pareil », dit-il. Ça y est ! Il a raté la sortie de l’aéroport ! Il s’excuse et fait demi-tour. Le souvenir de cette période l’a-t-il troublé à ce point ? Libre à moi de penser que le turban connaîtra un jour le sort de la ceinture fléchée, du béret ou des castagnettes, mais je ne demanderai pas à un homme qui a failli être lynché si son turban n’est pas condamné au folklore.