Pour aller au-delà des merdias

Le rythme de la fabrication de l’ignorance semble s’accélérer. Le problème, c’est qu’on ne sait pas trop comment atteindre ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent pas.

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Ceux qui travaillent dans les médias d’information aiment beaucoup analyser le travail des médias d’information. J’en suis. Je me passionne pour la critique des médias et du journalisme. Je m’inquiète de la désinformation et je la dénonce. Mais j’ai souvent l’impression de prêcher à des convertis. Ceux qui ne lisent pas les journaux ne liront pas mon texte qui parle de l’importance de lire les journaux. Ceux qui ne croient pas ce que disent les journaux ne liront pas mon texte qui parle de désinformation. Au mieux, ils en profiteront pour me traiter de merdia (un individu peut être un merdia, si je me fie à mon expérience personnelle).

Les médias se sont refait une santé financière dans les dernières années, mais la perception qu’a la population du journalisme est en chute libre. Selon le Digital News Report 2022 du Reuters Institute, seulement 47 % des Canadiens francophones disent faire confiance à la plupart des nouvelles, la plupart du temps, contrairement à 54 % l’an passé. Ça baisse presque aussi vite que le cours du Bitcoin.

Au-delà de ces résultats inquiétants, le même rapport fait état à l’échelle mondiale d’une sorte d’évitement délibéré des informations. En effet, 38 % des sondés admettent éviter d’être exposés à l’actualité parce qu’elle est déprimante, parce qu’elle provoque un sentiment d’impuissance, parce que les sujets sont trop répétitifs, parce qu’ils se sentent submergés ou parce qu’ils ne comprennent tout simplement pas les enjeux. Il y en a sans doute aussi qui fuient les nouvelles parce qu’ils sont tannés des pubs du gars qui mange des sushis dans son spa, mais ça, c’est une autre histoire.

Les médias doivent maintenant se battre pour « le temps de cerveau humain disponible » (tel que l’a décrit un ancien PDG de TF1), et ils se battent contre des applications bâties pour captiver leurs utilisateurs, qui deviennent insatiables. Un peu comme avec les chips au ketchup : il suffit d’en prendre une et vous êtes pris dans l’engrenage. Je suis moi-même accro aux défilements éternels de TikTok et d’Instagram. J’ai toujours l’impression que la prochaine vidéo que l’on m’offrira sera une perle encore meilleure que la vidéo du petit gars qui met un doigt dans le péteux d’un chien-saucisse. Contrairement à lorsque je lis les journaux, je n’ai pas besoin de réfléchir devant cette succession d’inepties. Et des fois ça fait du bien de ne pas réfléchir, sinon on n’aurait pas inventé l’expression « imbécile heureux ».

Je ne dirais toutefois pas que je suis du genre à pratiquer l’évitement sélectif de l’information. Au contraire, de l’information, j’en mange. Ça n’empêche pas que ma confiance envers les médias soit légèrement en baisse (rassurez-vous, je partais de haut). D’abord parce que je trouve qu’il y a beaucoup trop de crème fouettée sur l’information que « je mange ». J’en viens à ne plus savoir ce qui est vraiment une nouvelle ou pas. Par exemple, je me pose des questions lorsque, au Québec, on me présente une nouvelle sur le fait qu’à Paris, dans certaines écoles, dans certaines classes, certains enseignants ont décidé de remplacer la fête des Pères par la « fête des Gens que j’aime », pour être plus inclusifs. Un phénomène « difficile à quantifier », selon l’AFP. Je ne peux pas m’empêcher, devant cette nouvelle, de me dire que tout ça n’est qu’un piège à clics. Un piège à clics qui sera ensuite instrumentalisé par des chroniqueurs (comme je le fais en ce moment) pour générer encore plus de clics. J’en viens à être confus quant à l’importance du phénomène : ces quantités non quantifiables d’enseignants sont-elles significatives ?

L’autre raison de ma perte de confiance réside dans la banalisation de l’idiotie. On dirait que l’émergence de Donald Trump a fait qu’on ne sait plus trop comment couvrir les personnages loufoques. Il y a des politiciens en ce moment qui jouissent d’une couverture médiatique « ordinaire » alors que leurs méthodes sont extraordinaires. Les mensonges qu’ils colportent et les propos qu’ils tiennent devraient les discréditer totalement. Or, dans les médias traditionnels, on parle presque uniquement de leur montée ou de leur baisse dans les sondages, ou des nouveaux candidats qu’ils présentent. Si un candidat dit quelque chose de complètement faux, il me semble que ça, c’est une nouvelle. Mais pour certains de ces politiciens plus marginaux, c’est tellement devenu la norme que les médias cessent d’en faire grand cas.

Je m’inquiète de la capacité des médias à atteindre ceux qui vivent dans la réalité parallèle de ces mythomanes, ceux qui font de l’évitement sélectif et ceux qui ne suivent tout simplement pas l’actualité. Le rythme de la fabrication de l’ignorance semble s’accélérer et la compréhension de ses mécanismes est nécessaire. D’ailleurs, il y a un nom pour ça : l’agnotologie. Ce n’est pas une recette d’agneau du Québec, mais un mot inventé par l’historien des sciences Robert N. Proctor pour désigner l’étude de la production culturelle de l’ignorance. Je cite Wikipédia : « Plutôt que de demander, de manière classique, ce qu’est la science ou quelles sont les conditions sociales et historiques de notre connaissance, [Robert N. Proctor] demande comment et pourquoi “nous ne savons pas ce que nous ne savons pas”, alors même qu’une connaissance fiable et attestée est disponible. » Socrate parlait de la double ignorance comme « le fait de ne pas savoir et de vivre dans l’illusion que l’on sait », mais je ne ferai pas semblant de me souvenir d’avoir étudié ça au cégep.

Le problème, c’est qu’on ne sait pas trop justement comment atteindre ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent pas, alors que les politiciens et d’autres personnalités publiques, eux, savent très bien comment en profiter. Difficile de toucher des gens à qui on n’a pas inculqué tôt une certaine éducation aux médias. Personnellement, j’ai promis à mes enfants un nouveau téléphone à Noël s’ils lisaient le journal tous les jours. J’ignore si ça va marcher, mais je doute que ce soit une technique viable à l’échelle du Québec (quoique, au rythme où François Legault distribue les 500 dollars, ce ne soit pas si farfelu).

Il reste que, tranquillement, les médias cessent de snober les plateformes qu’ont investies les jeunes, et c’est sans doute un pas dans la bonne direction. Si, après la vidéo du petit gars qui met un doigt dans le péteux d’un chien-saucisse, un adolescent tombe sur celle d’un journaliste qui parle d’un sujet important, on pourra probablement atteindre plus de gens. Selon moi, que la forme n’ait pas l’aura de crédibilité du Téléjournal importe peu, tant que l’information est fiable et se rend au public.

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Très bon commentaire. C’est de plus en plus difficile de décerner l’information crédible et d’établir un lien de confiance avec les magazines et les journeaus qu’on lit. Heureusement je fais confiance aux journalistes de l’actualité et je crois l’information que je lis.
Merci à vous tous.

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Je ne peux être plus en accord.Beaucoup plus facile de diriger de cette façon.Un jour,un vétérinaire enseigne a ma fille comment faire une piqure a son cheval.Il fallait claquer l’épaule droite pendant qu’il piquait l’épaule gauche.Distraire de l’essentiel,etc.etc. »pus » capable de j’en ai plein mon casse ou on a du pain sa planche.

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Merci Olivier
Votre article mérite d’être lu et relu. La désinformation se répand à la vitesse grand V… et n’importe qui a le droit de dire ce qu’il veut…peu importe la vérité ou l’inverse…Merci

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La méfiance envers les médias traditionnels est une conséquence, au moins partiellement, de l’incapacité des citoyens de distinguer les vrais informations, supportées par des faits, des faussetés les plus évidentes. Inondés par l’information et n’ayant pas ces compétences, les gens se fient à leurs proches et ont tendance à chercher ce qui confirme leurs croyances. C’est les fameux « echo chambers » des réseaux sociaux.
On peut blâmer le système d’éducation, qui ne prépare les citoyens à penser d’une façon critique, à lire et comprendre des sujets complexes. C’est la faute aussi à certains médias qui ne se gênent pas à publier des mensonges, dans leurs reportages ou leurs pages d’opinion. Blâmons aussi des politiciens qui cachent à peine leurs mensonges ou demi-vérités pour faire des points dans les sondages. Finalement, les médias sociaux ont aussi une bonne partie de responsabilité. Ils font de l’argent grâce aux algorithmes qui propagent des faussetés.

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Excellent article. Dommage que vous n’ayez pas nommés les Duhaime et Casabonne qui profitent de l’ignorance crasse des gens

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Et surtout les Bock Côté, Martineau, Facal, Bastien ces petits Zemmour en puissance qui se plaignent de ne pouvoir rien dire alors que leur discours réactionnaire identitaire monopolise le paysage politique québécois

» le fait de ne pas savoir et de vivre dans l’illusion que l’on sait » pourrait être la devise de Steeeve de St-Lin qui dans son sous-sol a, lui tout compris avec son diplôme de la vie en poche!

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… Je m’inquiète de la désinformation et je la dénonce… dites-vous!

C’est un bon article aujourd’hui, mais l’article que vous avez écrit sur Elon Musk la semaine dernière n’est pas à la hauteur de vos prétentions sur l’information juste.
Vous avez démontré ce qui est le plus détestable chez les journalistes à clics et cela n’a pas amélioré la crédibilité des journalistes.
Au lieu de donner votre analyse sur ce qu’Elon Musk dit ou raconte LUI-même, votre article ne relate que ce qu’on raconte SUR lui sans contexte. Votre article colporte des opinions mensongères publiées par le Guardian par un prof (commandité par l’industrie du fossile et de l’auto) bien connu pour monter un mur de haine contre Elon Musk et de ses entreprises.
Elon Musk est ce génie du XXI siècle qui détruit beaucoup de certitudes et ça dérange l’ordre établi.
Comme Galilée dans le temps, Elon Musk a ses détracteurs qui aimeraient bien continuer à croire que la terre était plate.

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