Pour en finir avec le déclin de la langue française

Le français n’est pas menacé au Québec. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le sociolinguiste Calvin Veltman, dont les études montrent que le transfert linguistique des immigrants vers le français est beaucoup plus élevé qu’on ne le croit.

montage : L’actualité

Dans le débat sur le projet de loi 96 qui veut modifier les lois linguistiques québécoises, je suis périodiquement saisi d’une sorte d’abattement presque catatonique. Comme je l’ai déjà écrit, je n’adhère pas du tout aux thèses catastrophistes du démographe Charles Castonguay et de l’essayiste Frédéric Lacroix, qui décrient un français en « chute libre ». Et quand je vois toute la classe journalistique et politique gober leur alarmisme sans nuances, je suis pris de vertige.

Et puis j’aperçois quelques rayons de soleil dans les propos du sociolinguiste Calvin Veltman, professeur retraité de l’UQAM, et du sociologue Jean-Pierre Corbeil, de l’Université Laval, et cela me requinque. Je me dis alors qu’il y a de l’espoir, tant pour le Québec que pour le bon sens.

En fait, de nombreux chercheurs commencent à considérer d’autres données pour faire un portrait beaucoup plus nuancé de la situation du français au Québec. Dans cette chronique, il sera question des idées de Calvin Veltman, et je reviendrai plus tard sur la perspective de Jean-Pierre Corbeil.

Calvin Veltman, un Américain d’origine hollandaise, est venu étudier au Québec en 1972 et il n’en est jamais reparti. Il est sorti de sa retraite récemment pour publier une série d’études qui montrent d’abord que le taux de transfert linguistique des immigrants vers le français est très supérieur à ce qui est généralement admis. Pour Castonguay et Lacroix, la proportion est de 53 %, et c’est ce que tout le monde croit — c’est même l’une des principales motivations du projet de loi 96. Calvin Veltman, en considérant d’autres données des mêmes recensements, arrive à 75 %. Autrement dit, le Québec francise ses immigrants dans une forte proportion. Cet écart entre 75 % et 53 % de transfert linguistique représente une différence majeure qui remet en cause plusieurs a priori du projet de loi 96 visant la refonte des lois linguistiques québécoises, à commencer par la théorie du déclin et l’idée que la francisation bat de l’aile.

À Montréal, où le nombre de personnes dont le français est la langue maternelle est inférieur à 50 % depuis 2006, 66 % des immigrants se dirigent vers le français, selon Calvin Veltman. Cela montre à quel point la politique qui a installé le français comme langue publique, de travail ou d’éducation est assez forte pour contrebalancer l’exode des Canadiens français vers les banlieues. Je résume, mais vous vous régalerez en consultant les études de Veltman, qui sont très claires et faciles à lire.

Calvin Veltman, qui est démographe, sociologue et sociolinguiste, arrive à ces conclusions en faisant parler des chiffres que d’autres choisissent de ne pas considérer. Par exemple, il ne tient pas seulement compte de la langue maternelle et de la principale langue d’usage à la maison, mais aussi de l’autre langue régulièrement utilisée au foyer, lorsqu’il y en a une. Ainsi, un couple d’hispanophones qui élève ses enfants en espagnol sera considéré comme hispanophone. Il est toutefois possible que ces personnes s’expriment aussi en français ou en anglais avec leurs enfants (à cause de l’école), les voisins, les visiteurs, etc. Cette question de l’orientation langagière, que mesure Calvin Veltman, éclaire autrement le portrait linguistique.

« Se limiter à la langue maternelle et à la principale langue d’usage à la maison, c’était valable en 1971, à l’époque où les immigrants étaient moins nombreux et allaient peu vers le français, explique-t-il. Or, depuis ce temps, il s’est passé plusieurs choses. Non seulement les immigrants sont plus nombreux, mais une proportion croissante d’entre eux s’orientent vers le français. On le sait parce que de nouvelles questions aux recensements permettent de s’en faire une idée nette, notamment celle demandant s’ils utilisent une autre langue régulièrement. »

Or, justement, les démographes examinent peu, ou pas du tout, la question de l’orientation linguistique, pourtant cruciale dans l’intégration des immigrants. Cet enjeu est carrément dans le champ d’études des sociologues, qui l’ont longtemps négligé au Québec, et des sociolinguistes. « Dans les années 1970, les facultés de sociologie au Québec étaient dominées par les marxistes, qui considéraient l’analyse statistique comme une hérésie idéologique. Ce sont les démographes qui ont comblé le vide et qui ont capturé le discours. » En effet, la plupart des démographes qui expriment leurs vues sont mathématiciens, économistes ou physiciens.

Calvin Veltman explique que le transfert linguistique est un problème de nature sociolinguistique et psycholinguistique que la démographie a du mal à saisir. Cela est dû au fait que les démographes examinent des évolutions lentes sur une longue période en fonction de critères constants, alors que la mobilité linguistique s’effectue très vite selon des critères changeants dans les cinq premières années d’un immigrant dans le pays, autant chez les adultes que chez les enfants. « C’est un phénomène bien connu et documenté dans tous les pays occidentaux. »

Les démographes québécois vont considérer que le transfert linguistique a eu lieu quand un allophone déclare que le français est sa principale langue d’usage à la maison. C’est en fait une approche très modérée et même réductrice : il faut qu’un locuteur ait renoncé à sa langue d’origine pour devenir francophone. En réalité, explique Calvin Veltman, la mobilité linguistique est un processus qui se fait par étapes, sur toute une vie — et parfois même sur plusieurs générations. L’allophone (ou ses enfants et petits-enfants) est :

1) D’abord unilingue dans sa langue d’origine ;

2) Puis la langue d’accueil apparaît dans l’usage, mais la langue d’origine demeure dominante ;

3) Puis les deux langues se retrouvent à peu près à égalité ;

4) La langue d’accueil devient ensuite dominante, mais la langue d’origine est toujours pratiquée ;

5) La langue d’accueil est finalement l’unique langue.

« Typiquement, le statisticien qui arrive devant des immigrants qui se déclarent bilingues allophones-francophones les répartit à 50/50 entre les deux groupes. C’est bête, parce que dans les faits, ces personnes sont sur un des barreaux vers la francisation complète. Elles sont en transition vers le français. Or, si on se contente de couper la poire en deux, on introduit une erreur statistique qui s’amplifie d’un recensement à l’autre. »

Les méthodes de calcul de Calvin Veltman lui permettent de capter assez précisément la mobilité linguistique vers le français (et vers l’anglais).  

Donc, résumons : Charles Castonguay et Frédéric Lacroix n’hésitent pas à dire qu’il faut refaire les lois linguistiques parce que 45 ans de loi 101 n’ont permis d’atteindre qu’un niveau de transfert linguistique des allophones de 53 % et que ce pourcentage devrait être de 90 % (sans justifier cette cible). Calvin Veltman montre qu’en réalité, ce taux est plutôt de 75 %, soit nettement plus proche de la cible en question. « Par contre, je serais étonné que le taux de transfert linguistique monte au-delà de 80 % pour la simple raison que le quart des immigrants ont l’anglais comme première langue. Ce sera toujours difficile d’amener les immigrants anglophones vers le français. Mais ça montre que la politique de sélection des immigrants est centrale dans leur intégration. » Ce dont conviennent Castonguay et Lacroix d’ailleurs. 

L’autre chose qui est mal étudiée, selon lui, c’est le jeu entre les groupes francophone et anglophone — qui relève lui aussi davantage de la sociolinguistique que de la démographie pure. Depuis 30 ans, le nombre d’unilingues francophones et anglophones diminue très vite, alors que le nombre de personnes bilingues augmente très rapidement. Le remplacement des générations l’explique en partie, mais la demande de bilinguisme est très forte chez les jeunes et les moins jeunes. Cela introduit des jeux de vases communicants mal compris, qui concernent d’abord la sociolinguistique et même la psycholinguistique. « D’une certaine manière, il devient tentant de parler de “non-allophones”. »

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Français d’origine et prof de FLS au Canada depuis la nuit des temps, je suis émerveillé par la vitalité du français dans ce pays. Quand la France nous inflige le fameux «mèl» pour un courrier électronique, je me demande pourquoi ils ne viennent pas voir par ici. C’est un prodige d’inventivité surtout dans le vocabulaire informatique: clavarder. pourriel, didacticiel, fureter, un gazouilli (tweet), un partagiciel, j’en passe et des meilleurs… Une langue vivante au Québec! Allez jeter un coup d’oeil sur le site de l’Office Québécois de la Langue Française.

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Le français est menacé en France par les français eux-mêmes, spécialement par leur président E. Macron qui n’a pas honte de prononcer les discours en anglais dans les grandes conférences internationales.
Comment d’autres gens comme le peuple ordinaire, les étrangers, etc le valoriseront ?
Beaucoup de pays francophones sont en train de jeter le français au profit de l’anglais.
Félicitations aux québécois qui sont toujours sérieux avec leur langue🙏👏

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Les hispanophones vont adhérer au français, en fait tous les latins vont y parvenir. Chez les asiatiques et les slaves, le français n’est pas la langue d’adoption. Il n’y a qu’à aller dans les écoles secondaires de Montréal pour constater que des que la cloche sonne, si ils se retrouvent entre-eux, ils vont parler leur langue maternelle (ce qui est normal) mais entre élèves de différentes origines ils vont choisir l’anglais.
Le combat est vraiment à Montréal. C’est la que la bataille est perdue. Ma femme est chinoise. Elle a choisi de parler français. Son fils ne me parle qu’en anglais même si il a toujours été dans des écoles francophone. Ma belle a choisi l’anglais. Son fils de 1p ans a toujours été dans des écoles françaises. Il refuse de me parler en français. La réalité c’est que l’anglais règne dans les médias sociaux et c’est là que les enfants passent le plus clair de leur temps libre. Bloquez l’anglais sur les médias sociaux seraient absurde et non souhaitable. Par contre de dire que les immigrants parlent français à un taux de 75% à Montréal est une aberration.
Le français s’en sort bien en dehors de Montréal. D’où je crois qu’il y a nécessité de forcer les immigrants non francophones à s’installer en dehors de Montréal et ses banlieux pour une période minimale de, disons 3 ans afin qu’ils s’intègre à la culture québécoise.

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Je me présente : hispanophone qui a appris le français dans une Alliance française, bien avant de venir au Québec.
On ne peut pas forcer les immigrants à s’installer en région. Cette suggestion reflète une méconnaissance profonde du processus d’immigration qui passe, tout d’abord, par les relations avec la communauté du pays d’origine. C’est les compatriotes qui apprennent aux nouveaux arrivants les rouages de la société d’accueil. Après quelques années, beaucoup s’installeront ailleurs au Québec.
Certes, pour certains immigrants l’apprentissage du français est plus difficile à cause de leur langue maternelle. Pourtant, on ne devrait pas tomber dans le piège du genre « les hispanophones apprendront le français, les asiatiques pas du tout ».
Les immigrants vont adopter la langue qui leur rend plus facile l’intégration, notamment du point de vue économique. S’ils peuvent travailler sans parler un mot du français, ils ne feront pas le moindre effort probablement. Je crois que beaucoup finiront par adopter le bilinguisme (ce qui fait de Montréal la ville la plus trilingue au Canada, si l’on ajoute les langues maternelles). Prenez le temps d’écouter les adolescents à Montréal : le français se mélange avec l’anglais et d’autres langues. Ce mélange ne me fait pas craindre la mort du français.
Le problème avec le « déclin du français » c’est son instrumentalisation par les politiciens. Notre cher premier ministre a déjà annoncé la disparition du français si l’on ne faisait rien. Ça pour gagner quelques votes en région, où presque personne ne connaît la réalité linguistique de Montréal.
Le gouvernement devrait consacrer plus d’efforts à améliorer la connaissance du français parmi les Québécois « de souche ». Le taux d’analphabétisme fonctionnel est honteux. Pour ne pas parler du taux de décrochage scolaire. Malheureusement, ces problèmes n’attisent pas les passions pendant les campagnes électorales.

Une autre chronique très intéressante de Jean-Benoît Nadeau. Je ne crois pas non plus à la thèse alarmiste du déclin du français au Québec, y compris à Montréal. C’est un mensonge qui, à force de répétitions, passe malheureusement pour une vérité.

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Monsieur Nadeau, sur cette question-là, je vous ai toujours trouvé trop jovialiste. Partout dans le monde, la culture de masse circule en anglais, qui devient une langue normale et quotidienne de communication. Or, c’est Pierre Elliott Trudeau lui-même qui, dès 1974, y allait de la mise en garde suivante : « Le jour où 90 % des Québécois parleront les deux langues, le français sera foutu. Parce que l’anglais est dominant, ça sera la langue forte, le français disparaîtra. Il faut que le Québec soit beaucoup plus francophone qu’anglophone. » Presque 50 ans plus tard, ce constat me semble toujours aussi pertinent.

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Le fait de parler anglais n’empêche pas de conserver le français.
Un Norvégien qui parle aussi anglais n’en est pas moins norvégien et sa langue n’est pas en danger à cause de ce billinguisme.
D’après votre théorie, la langue nationalle des pays oû un grand nombre d’habitant parle aussi anglais serait en danger. Est-ce le cas en Finlande, en Suède ou au Pays-Bas ? Je ne crois pas.
J’espère que vous avez tort sinon il faudrait empêcher les Québécois d’apprendre l’anglais pour sauver le français.

Monsieur Caron, contrairement au Québec (en minorité au Canada), la Finlande, la Suède et les Pays-Bas auxquels vous faites allusion constituent des pays souverains. C’est donc dire qu’ils ont pleine compétence en matière de langue officielle et ne sont donc pas menacés de dissolution linguistique, voire culturelle. Quiconque a un tant soit peu étudié l’histoire du Canada sait fort bien que l’assimilation des francophones à l’anglais est une réalité. De fait, même le gouvernement fédéral l’a admis récemment. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre.

Monsieur Caron, vos comparaisons sont boiteuses, car tous les peuples auxquels vous faites allusion sont souverains et donc possèdent la pleine maîtrise de leur destinée culturelle et linguistique. Tel n’est pas le cas du Québec, dont la population est minoritaire au Canada, voire en Amérique du Nord, d’où la situation précaire de la langue française ici (ce que le gouvernement fédéral reconnaît par ailleurs depuis quelques années). À moins de porter des lunettes roses, cet état de choses est parfaitement perceptible.

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Aller sur le site d’annonce Kijiji et beaucoup , beaucoup……d’annonces de la ville de Montréal sont rédigées en anglais. Beaucoup vous réponde en anglais lorsque vous leur demandez des informations sur le produit qu’ils annoncent. Eux ils sont au Canada . Faut se le dire , nous n’avons pas les pleines compétences sur les lois linguistiques au Québec. Dans la vie , on se doit de controler sa destinée , c’est un principe , pour un être humain et de même pour une multitide d’humains qui composent la nation. Un certain Jacques Grandmaison a déjà dit qu’on était un peuple mou.

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Parlons-en de l’orientation…. Dans une école francophone de Brossard, il fallait rappeler aux élèves qu’ils devaient s’exprimer en français dans la classe. Dans les corridors, à la cafétéria et partout ailleurs la langue commune était l’anglais. Vous pouvez tordre les chiffres pour leur faire dire ce que vous voulez, la réalité c’est que pour les jeunes l’anglais sera toujours plus cool. Et si la langue de socialisation est l’anglais, la simple connaissance du français ne changera rien à son déclin réel.

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Mes parents sont des immigrants et je suis une enfant de la Loi 101. Je suis trilingue. Je parle français tous les jours au travail et en faisant mes courses, mais à la maison je parle ma langue maternelle à mes jeunes enfants pour leur transmettre un peu ma culture d’origine. Pourquoi cette situation est-elle considérée comme un échec de la notre francisation? Nous contribuons à la société Québécoise en français mais ce n’est pas assez. Nous devons renoncer à toute trace de culture non-francophone afin de compter comme des vrais Québécois. Ridicule.

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