Pour en finir – encore plus! – avec le déclin de la langue française

Pour bien comprendre comment se porte le français au Québec, il faut gratter plus loin que le « Bonjour-Hi! », dit le professeur de sociologie Jean-Pierre Corbeil.

montage : L’actualité

Alors que les députés de l’Assemblée nationale étudient toujours la manière de réformer les lois linguistiques québécoises, la chose qui m’inquiète le plus c’est de voir ce débat réduit à une approche ethnicisante. Dans les faits, cela se traduit par le recours quasi systématique au critère de la langue maternelle ou celui de la principale langue parlée à la maison.   

Dans un milieu linguistiquement complexe comme le Québec, et en particulier comme Montréal, la manière dont on évalue habituellement la situation linguistique évacue plusieurs données essentielles, explique Jean-Pierre Corbeil, un professeur de sociologie à l’Université Laval spécialisé en démolinguistique, qui étudie la situation linguistique au Canada depuis un quart de siècle. « Il faut aller au-delà de critères comme la langue maternelle ou la principale langue parlée à la maison. Ça ne suffit pas. » Ces critères sont néanmoins les deux seuls considérés dans les analyses traditionnelles qui concluent que seulement la moitié des allophones adoptent le français. Et ce sont ces analyses qui servent de justification à la réforme actuelle des lois linguistiques.

Or, le sociolinguiste Calvin Veltman, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a démontré qu’il suffit de considérer la deuxième langue d’usage à la maison pour constater que les trois quarts des allophones s’orientent vers le français, car les nouveaux arrivants doivent être rapidement en mesure de communiquer en français dans leur milieu de travail, à l’école de leurs enfants et partout où ils veulent obtenir des services. « Au recensement, on demande aux répondants de nommer les “langues officielles parlées au travail”. C’est un critère intéressant, qui montre comment les immigrants s’orientent. Et c’est à l’avantage du français. » Même s’il est vrai que plusieurs familles allophones préservent leur langue d’origine pendant une, deux ou trois générations. 

« Si on pense que l’approche législative peut régler un problème mal compris, on est dans la pensée magique », dit Jean-Pierre Corbeil, qui prône une analyse plus complète de la situation en tenant compte d’autres facteurs, comme de la langue au travail, de scolarisation ou de service.

De vieilles perceptions à changer

Le Québec compte 14 % d’allophones (qui parlent principalement leur langue d’origine à la maison). Leurs langues sont peu présentes dans les milieux de travail, à hauteur de moins de 1 %. À la grandeur du Québec, 48,1 % utilisent le français de manière prédominante au travail, contre 27 % pour l’anglais. « Mais ce qu’il y a de remarquable, entre les sondages de 2006 et celui de 2016, c’est une forte augmentation de l’usage du français chez eux », ajoute Jean-Pierre Corbeil.

Et, parmi les 8 % d’anglophones du Québec, le tiers parlent surtout français au travail. « Avec le Bonjour-Hi, on a fait beaucoup de cas du bilinguisme dans l’accueil, mais l’OQLF a examiné la langue de service dans 3 000 entreprises et on peut être servi en français dans 95 % des cas. Si tu veux être servi en français, tu vas l’être », affirme Jean-Pierre Corbeil, qui organise, en marge du congrès de l’ACFAS prévu au début de mai 2022, un colloque sur le choix des indicateurs dans les mesures de l’évolution de la situation linguistique au Québec auquel je participerai comme conférencier. 

Le fait que les statistiques sont basées sur le lieu de résidence fausse également le portrait linguistique de Montréal. « Avant la pandémie, 300 000 personnes partaient des banlieues très majoritairement francophones pour venir travailler au centre-ville. Dans une ville d’un million d’habitants, un tel mouvement influence forcément la situation linguistique. Un portrait linguistique basé sur le lieu de résidence n’en tient aucun compte alors que c’est majeur. » Autrement dit, Montréal est beaucoup plus francophones qu’on le croit, pendant les heures de bureau!

Concernant la langue de travail, le sociologue est d’avis qu’on persiste à analyser la situation comme si l’économie québécoise était la même qu’en 1977. Or, la situation a changé du tout au tout. « Le Québec représente 40 % des exportations canadiennes de services. En soi, c’est un succès, mais ça fait que l’anglais va forcément être davantage exigé comme critère d’embauche. Et effectivement, les statistiques montrent que moins de gens travaillent uniquement en français. Mais moins de gens travaillent uniquement en anglais aussi. Et c’est peut-être normal dans le contexte d’un Québec qui est une locomotive dans l’exportation de services au Canada. »

Débusquer les vrais problèmes

L’autre chose qui coince, c’est qu’on utilise des définitions rigides – qui est francophone, anglophone, allophone ? – pour examiner une situation dynamique très fluide. En faisant des recoupements à partir des diverses questions du recensement de 2016, Calvin Veltman calcule que  480 000 personnes, soit 27% de la population de l’île, sont bilingues ou trilingues. Pourtant, selon les définitions couramment utilisées, un « anglophone » ne peut pas être aussi « francophone », même s’il parle  principalement le français au travail comme une forte proportion de ses semblables. Les démographes traditionnels, qui ont l’oreille du gouvernement, concluent que le nombre de « francophones » diminue parce qu’il y a plus d’allophones. « L’environnement québécois, et en particulier montréalais, est plurilingue, mais c’est un plurilinguisme qui ne fabrique pas de l’unilinguisme anglais, dit Jean-Pierre Corbeil, en se référant au fait que la plupart des allophones s’orientent vers le français. Il faut sortir de ça. »

Jean-Pierre Corbeil soutient que si l’on examinait mieux la dynamique en place, on pourrait se pencher sur les vrais problèmes, parce qu’il y en a. « Il faut étudier qui sont les 6 % de Québécois qui ne parlent pas le français. Il y a 360 000 anglophones qui ne peuvent toujours pas parler français. Ce n’est pas acceptable. »

Selon lui, on devrait mieux examiner certains facteurs qui retardent l’intégration linguistique, comme la propension d’une partie de la population québécoise à exclure les immigrants dans les représentations de la société québécoise ou dans certains postes de la fonction publique. « Le message qu’ils reçoivent est qu’ils ne sont pas francophones même s’ils parlent français. S’ils se font dire toute leur vie qu’ils sont en dehors de la société québécoise, à quoi voulez-vous qu’ils s’intègrent ? Ça en décourage certains. Dans quelle mesure ? On l’ignore. »

Le faux problème du postsecondaire

Jean-Pierre Corbeil est sévère quant au discours actuel sur la situation du français au Québec. Juger de l’efficacité de la Loi 101 sur la base de la langue maternelle et de la principale langue d’usage à la maison, comme on le fait actuellement, équivaut à un détournement. Parce que l’objectif de la Loi 101 était plutôt de faire du français la langue publique. « Or, que fait-on ? On part des statistiques sur la langue maternelle et la principale langue parlée à la maison pour conclure que le français se porte mal comme langue publique alors que, au contraire, tout indique que le français se porte bien comme langue publique et que cela influence la tendance comme langue à la maison. »

Quant à l’enseignement postsecondaire en anglais, qui suscite l’engouement, Jean-Pierre Corbeil se demande si on n’est pas en train de créer un problème là où il n’y en a pas.

« La logique qui sous-tend tout ce débat est qu’une éducation postsecondaire en anglais marginalise le français et favorise l’assimilation vers l’anglais », dit-il. 

Jean-Pierre Corbeil explique que si l’on croise les données du Système d’information sur les étudiants postsecondaires (SIEP) avec celles du recensement, il se dégage un tout autre portrait. Ainsi, 80 % des 6 000 étudiants de langue maternelle française qui ont reçu leur diplôme de l’Université McGill entre 2010 et 2015 déclarent parler français le plus souvent à la maison, et 14 % déclarent parler le français à égalité avec l’anglais. On n’est pas dans l’assimilation.

La question mérite qu’on l’étudie en profondeur, puisque qu’une étude récente de Statistique Canada a montré que le fait d’avoir étudié en anglais au Québec (ou en français ailleurs au Canada) influence bel et bien la langue de travail de ceux qui ont fait ces études – 23% des diplômés francophones et 46% des diplômés allophones utilisent principalement l’anglais au travail. Mais l’étude nuance aussi ses conclusions en précisant que seulement 5% des francophones et 33% des allophones du Québec avaient obtenu leur dernier diplôme d’une institution anglophone. Si on se rappelle que les allophones forment 14% de la population québécoise, on parle encore ici d’environ 5% de la population. Et c’est à l’intérieur de ces deux tranches relativement petites que porte l’étude en question.  

Jean-Pierre Corbeil  soutient que le débat sur le français obligatoire au cégep est une cabale inutile et même illogique. « À supposer qu’on imagine que la loi 101 est un échec (ce qu’elle n’est pas) et que l’école ne parvient pas à franciser les immigrants (ce qu’elle fait), comment pourrait-on conclure alors que deux ans de cégep en français corrigeraient le problème ? Le raisonnement ne tient pas. »

« En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les allophones s’orientent très largement vers le français parce que la loi 101 a fait du français la langue publique. L’école fonctionne, la loi fonctionne, et deux ans de cégeps en anglais ne font pas beaucoup de différence sur l’orientation linguistique, qui est résolument vers le français. »

Note

La version originale de ce texte a été modifiée le 28 avril 2022 pour préciser que le colloque auquel participera notre collaborateur Jean-Benoit Nadeau ne fait pas partie de la programmation du congrès de l’Acfas.

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Quand je vois ce qui s’est passé et se passe encore avec la plupart des langues autochtones , j’ai un doute sur les analyses que rapporte Monsieur Nadeau. Cela me paraît en outre un tantinet jovialité. On peut toujours prendre les statistiques des enquêtes sociologiques par un bout rose ou par une bout gris et cela ne reste que des spéculations sans le recul nécessaire pour connaître l’évolution de la place des langues sur le moyen terme.

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Je crois que ce monsieur gagnerait à fermer son livre de statistiques et aller prendre une marche. Il constaterait que sur la rue St-Denis l’affichage commercial se fait de plus en plus en anglais, il pourrait aussi aller voir quelle est la langue de communication dans les corridors écoles secondaires francophones de Saint-Laurent et Dorval. Je lui suggère également d’écouter Star académie et de constater dans quelle langue les futures starlettes du Québec souhaite faire carrière. S’il préfère le hockey, il pourrait se demander comment il se fait qu’après dix ans Carey Price est toujours incapable de dire deux mots dans la langue de ceux qui ont fait de lui un multimillionnaire. Dans les années 1970, les joueurs anglophones s’exprimaient dans la langue de Guy Lafleur.

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Dans les années 1970, les joueurs anglophones s’exprimaient dans la langue de Guy Lafleur…mais le français était beaucoup plus menacé à cette époque.

L’affichage en anglais se retouve également en France ou en Chine. Est-ce une menace pour la langue ?

La musique anglo-saxonne est populaire partout dans le monde aujourd’hui comme au temps des Beatles. Est-ce une menace pour le français?

En quoi est-ce que la langue commune est menacée par la musique anglo-saxonne, l’affichage ou l’uniliguisme d’un joueur de hockey?

Il est évident de constater qu’avant de conclure que le français se porte plutôt bien, M. Nadeau a encore beaucoup de devoirs à faire. Il doit se rendre directement sur le terrain au lieu de se fier aux seules statistiques. Les écoles primaires francophones, entre autres, regorgent de matériel informatique dont la base et souvent les chansons les accompagnant sont en anglais!! À la télé francophone, les chansons sont en anglais, la musique où que l’on soit , en ville ou en région, à la radio ou à la télévision est « in english » négliger le français aujourd’hui c’est la tendance: c’est « in » et tellement « cool »!!

Cette analyse basée sur des statistiques réelles me semble plus proche de la réalité du français au Québec que plusieurs chroniques émotives qui prédisent sa disparition imminente.

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Je souhaite que vous ayez raison. Sans prédire à court terme la disparition de ma langue, je la sens en voie de folklorisation tranquille. De moins en moins utile, confinée à la sphère privée, puis on ne verra plus ses traces que dans les noms des rues et dans quelques chansons que mes arrière petits-enfants écouteront au Jour de l’an.
Les exemples de la Chine et de la France ne tiennent pas la route. Ces pays ont des masses critiques de locuteurs et ils ne sont pas noyés dans un océan canado-américain d’expression anglaise. En Europe, on a des nombres sensiblement égaux de francophones, anglophones, italophones, germanophones et hispanophones, il y a donc un équilibre. Pas ici.

Tiens, un autre son de cloche, que l’auteur rejettera sûrement puisqu’il ne cadre pas dans ses statistiques:

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1881620/enseigner-francais-terrain-hostile-loi-96-cegep-anglophone-quebec

« Le professeur 4 s’en prend à ceux qui disent, dans les médias, que le français n’est pas menacé au Québec. J’aimerais que ces gens viennent dans ma classe quelques semaines et enseignent à des enfants dont un des parents est francophone, mais qui disent, toujours, à la fin de leur cégep : Je suis 18 ans et mon maison est bleue. »

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