Pour ou contre la chasse ?

La chasse a-t-elle encore sa place dans la société du XXIe siècle ? Le journaliste et auteur Luc Chartrand apporte ses réponses. Qui plairont ou pas.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

Pendant sa carrière de journaliste à L’actualité et à l’émission Enquête à Radio-Canada, Luc Chartrand n’a jamais été du genre à donner des passe-droits à quiconque. Même pas aux chasseurs, confrérie (et de plus en plus sororité aussi) dont il fait lui-même partie. Certains de ses reportages dans les contrées sillonnées par ses pairs, à Parent, en Haute-Mauricie, en 1990 ou en Gaspésie plus récemment, avaient provoqué la colère de bien des disciples de Nemrod, ce chasseur mythique de la Genèse pour qui la liberté n’était pas négociable. 

Il ne tire donc pas à l’aveugle quand il consacre de nombreuses pages de La grande expérience de la chasse (Québec Amérique), son mi-essai, mi-reportage paru en mai, aux débats qui ont cours à ce propos. Cette activité qui remonte aux aurores de l’humanité est-elle légitime, voire morale au XXIe siècle ? Toutefois, ce sont surtout les chasseurs qui discutent dans ce bouquin : la chasse à l’affût avec appâtage est-elle encore de la chasse ? À qui appartiennent les territoires ? À quoi rime la course aux trophées, ces animaux n’étant abattus que pour leurs attributs ? Comment honorer le gibier ? L’auteur décortique cette dernière question, plus spirituelle, notamment avec une jeune Huronne-Wendate.

« J’avais conscience que je pouvais intéresser les non-chasseurs, qui cherchent à comprendre ce qui se passe dans la tête de leur époux, ami, collègue ou voisin chasseur, dit Luc Chartrand. Mais je voulais surtout écrire aux chasseurs, pour qu’ils trouvent des éléments de compréhension de ce qu’ils font et de pourquoi ils le font. »

À une époque où le sort éthique réservé aux animaux préoccupe bien des gens — pensons aux cerfs de Longueuil —, Luc Chartrand se défend de tenter de rendre socialement acceptable une activité qui, aux yeux de certains, constitue pour l’humain le lien absolu avec l’environnement — « une pause de l’humanité », lance-t-il, paraphrasant le philosophe José Ortega y Gasset, auteur en 1942 d’un célèbre traité sur la chasse… bien que n’étant pas chasseur lui-même.

« Voir des animaux en randonnée est une chose ; les comprendre pour être en mesure de les traquer, c’est à un autre niveau. Tu n’es plus un spectateur de la nature, mais un acteur. »

Le portrait du chasseur de 2022 que brosse le journaliste et écrivain est loin de l’image qu’avait laissée le cinéaste Pierre Perrault en 1982 avec son documentaire La bête lumineuse, chronique de la saison de la chasse à l’orignal d’un groupe d’hommes marquée par de la violence, de l’intimidation, des beuveries et de la vomissure. Ça avait fait scandale à l’époque parmi les chasseurs, qui soutenaient que le tableau n’était pas représentatif. « Les chasseurs actuels sont le reflet de leur société, dit Luc Chartrand. Je rencontre des ouvriers, des chefs d’entreprise, des professionnels, des retraités, des étudiants… » De plus en plus de chasseuses aussi : environ 30 % des nouveaux certificats du chasseur délivrés en 2019 par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs étaient destinés à des femmes.

Les récits que l’auteur tire de ses conversations avec des chasseurs — des amis, des quidams des campagnes, de jeunes urbains, des Autochtones, des vedettes du milieu et des guides légendaires — présentent des dimensions de l’activité inconnues du profane. Ça jase d’environnement, de protection des territoires, de gastronomie (beaucoup même), mais également de démarches philosophiques, voire spirituelles.

Luc Chartrand souligne aussi l’arrivée d’une génération spontanée de chasseurs, pour qui le goût de la vie sauvage n’est pas venu par une tradition familiale, comme ç’a été le cas pour lui. « On voit débarquer une jeunesse urbaine, mue par des valeurs écologiques entourant l’alimentation bio et locale, avec des idéaux éthiques, qui cherche à réduire sa consommation de viande d’élevage. La chasse donne une bonne option à ces jeunes. » D’ailleurs, les dimanches matin, plusieurs chaînes télé sont peuplées de ces chasseurs nouveau genre (Hooké à la chasse sur TV5 et Unis TV, Québec à vol d’oiseau et Chassomaniak sur TVA Sports, pour ne nommer que ces émissions) pour qui l’art de vivre lié au bois prend le dessus sur la récolte de gibier.

L’auteur rejoint l’historien Yuval Noah Harari, qui, dans son bouquin Sapiens paru en 2011, fait valoir que les humains ont conclu le plus mauvais marché de l’histoire lorsqu’ils ont sacrifié leur liberté pour plus de sécurité en troquant la chasse contre l’élevage.

« J’ai de l’admiration pour les animaux sauvages, pour la liberté dont ils jouissent. Et quand tu chasses, tu participes à cette liberté. C’est le canal privilégié pour se mettre dans la tête de bêtes libres, pour être empathique envers elles et comprendre l’environnement par leur intermédiaire. » Ce qui en fait, jure Luc Chartrand, une démarche exigeante. « Voir des animaux en randonnée est une chose ; les comprendre pour être en mesure de les traquer, c’est à un autre niveau. Tu n’es plus un spectateur de la nature, mais un acteur. »

L’éthique fait intrinsèquement partie de la chasse, avance-t-il du coup : éviter la souffrance, donner une chance au gibier, honnir le gaspillage, préserver la nature et les écosystèmes, assurer la santé des populations chassées et d’autres espèces dont la survie y est liée. Les lois qui encadrent la chasse sont strictes, même si certaines règles morbides ont suscité plus d’incompréhension que d’adhésion par le passé. Comme l’époque sanglante des têtes d’orignal sur les capots, qui a dégoûté nombre de citoyens. « Il s’agissait d’une obligation légale ! Les autorités voulaient combattre le braconnage avec cette pratique en s’assurant que ce qui était chassé était vu. » Ce règlement n’existe plus.

Si les manifestations contre la chasse sont plutôt rares au Québec, elles sont légion en France. Aux États-Unis et au Canada anglais, les associations de défense des droits des animaux sont plus bruyantes. « Le clivage entre les chasseurs et les antichasses s’agrandit, même au Québec, avec la montée des mouvements animaliste et végane. Je n’ai pas de problème avec ceux qui n’aiment pas la chasse. Mais si ça se transforme en prosélytisme, c’est autre chose. »

Luc Chartrand portait pour l’entrevue une chemise à carreaux vert forêt de circonstance. Déboutonnée, elle laissait apparaître un t-shirt arborant les différentes pièces de boucherie non pas d’un bœuf, comme les images qu’on voit souvent chez le boucher, mais d’un orignal. Deux bêtes aux dimensions semblables, mais aux destins aux antipodes. « Le taux de succès d’une virée à l’épicerie pour obtenir de la protéine animale frise les 100 % », fait-il remarquer, tandis que les chances de revenir d’une partie de chasse à l’orignal avec une prise avoisinent plutôt les 10 %, selon les statistiques fournies annuellement par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

C’est d’ailleurs l’un des aspects qui ressortent de son essai : en 2022, la mise à mort n’est pas essentielle pour que la chasse soit réussie. « Un voyage de chasse qui n’a pas abouti reste une aventure extraordinaire. Mais ramener du gibier est la motivation qui guide toute la démarche. Elle constitue l’expérience de la chasse. »

Est-il un bon chasseur ? « Je suis très moyen. » Et comment se sent-on quand on tue une bête ? « Croire que les chasseurs en tirent un plaisir est une fausse interprétation », répond Luc Chartrand. Un mélange complexe d’émotions émerge après le coup fatal, ajoute-t-il, d’abord le sentiment d’un grand drame. « Puis il y a la satisfaction de l’accomplissement. Parce que ça exige de gros efforts, une longue et difficile quête. »

Dans son livre, son ami Marleu Vincent écrit : « C’est une question morale que tous les chasseurs doivent affronter. Tuer un animal, c’est un geste conséquent, mais c’est la loi de la nature. Tu l’assumes. » Ainsi, si l’homme peut être un loup pour l’homme, il peut l’être aussi pour l’orignal ou le cerf.

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