Pour que d’autres Einstein naissent

Et si le temps qu’on passe à glandouiller sur le Web était en train de tuer le génie humain ? Le sociologue français Gérald Bronner s’en inquiète sérieusement.

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Dans Apocalypse cognitive, paru en janvier aux Presses Universitaires de France, vous écrivez qu’on dispose désormais de 17 ans de « temps de cerveau libre » dans une vie — un record dans l’histoire. Qu’entendez-vous par là ?

Ce sont les heures qu’il nous reste une fois qu’on a soustrait de nos journées le temps alloué au travail, au sommeil, à l’hygiène et à l’alimentation. Grâce à l’augmentation de la productivité, à la réduction des heures de travail et à l’espérance de vie qui s’allonge, le temps de cerveau libre s’est multiplié par huit depuis le XIXe siècle. C’est un trésor précieux pour l’humanité, car il donne naissance à des œuvres et à des inventions. 

On a pourtant l’impression d’avoir le disque dur saturé !

Vous avez raison — c’est parce que les informations et les sollicitations ont aussi augmenté de façon exponentielle. On a le sentiment d’être plongé dans un brouhaha constant. Notre précieux trésor est volé par les écrans.

Pourquoi sont-ils si attirants ?

D’abord, l’immense majorité des informations que traitent les humains sont visuelles — elles font appel à notre sens principal. Ensuite, les grands opérateurs du Net s’organisent pour nous hameçonner en excitant de vieilles obsessions de notre espèce : la sexualité, la conflictualité, les informations égocentrées, la peur. Ces obsessions ne sont pas mauvaises en soi, mais elles ne devraient pas absorber l’intégralité de notre attention. Hélas, c’est ce qui est en train de se produire. Seulement 3 % du temps passé sur les écrans est consacré à la recherche d’information — et pas forcément de l’information de qualité !

Quelles sont les conséquences ? 

Notre civilisation est entrée dans une phase de perte de chance. Il va falloir beaucoup de temps de cerveau libre pour trouver des solutions aux dangers qui nous guettent — d’autres pandémies, la crise environnementale… Un esprit absorbé surtout par des activités futiles produit moins de connaissances. Une part du génie humain risque de ne jamais émerger, car il aura été détourné de tâches plus arides, exigeantes. Produire du savoir, c’est souffrant. 

Quelles sont les solutions ?  

Il faut réguler le marché de l’information. Sans bannir des éléments du Web, on peut au moins en régir l’ordre d’apparition. Il n’est pas normal qu’en faisant des recherches sur Google, on risque d’abord de tomber sur des informations mensongères plutôt que scientifiques. Je crois qu’il faut aussi aider les jeunes en les formant, dès l’école primaire, au raisonnement et à la pensée critique. C’est devenu nécessaire pour créer des citoyens libres.

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