Pour réussir le retour à l’école

Comment reprendre les classes sans mettre en péril la santé des enfants et des adultes qui les entourent ?

Photo : L'actualité

Les enfants des régions à l’extérieur de Montréal et de Laval reprendront probablement le chemin des écoles et des garderies avant la fin de l’année scolaire, a annoncé le premier ministre François Legault lors du point de presse du 22 avril. Le « quand » et le « comment » seront précisés la semaine prochaine. Chose certaine, les parents frileux à l’idée de sortir leurs petits du confinement auront le choix de les garder à la maison jusqu’à la rentrée cet automne, et des ressources seront déployées pour leur permettre de rattraper leur retard. Une mesure qui rassurera peut-être les nombreux Québécois qui s’opposent à la reprise des classes avant septembre, au nom de la sécurité des enfants et des profs — plus de 240 000 personnes ont signé une pétition en ce sens au cours des dernières semaines.

Ce n’est pas pour relancer l’économie, mais pour éviter une deuxième grosse vague d’éclosion que le gouvernement dit avoir écarté le scénario d’un retour simultané de deux millions de jeunes Québécois dans le réseau scolaire et les garderies après les vacances d’été. Une décision à laquelle adhèrent certains experts. « Pour autant que la courbe de l’épidémie soit vraiment sur une pente descendante, et qu’on prenne d’infinies précautions », avance prudemment Marie-France Raynault, chef du département de santé publique et médecine préventive du CHUM. « C’est qu’on ne peut garder les enfants sous une cloche jusqu’à ce qu’on découvre un vaccin. Il va falloir apprendre à vivre avec le virus. »

Renvoyer les jeunes à l’école permettrait de se bâtir peu à peu une immunité collective sans prendre trop de risque, estime Horacio Arruda, le directeur national de la Santé publique. « Les jeunes qui pourraient attraper la maladie avec presque pas de symptômes, c’est comme si on les vaccinait », a-t-il déjà expliqué il y a 10 jours, arguant que les petits ne développent pas de complications graves après avoir contracté la COVID-19 — du moins c’est « excessivement rare ». Ce qui fait d’eux les soldats idéaux pour atteindre un taux d’immunité à 70 %, jugé suffisant pour protéger la population de la maladie. Pour l’instant, le ministère de la Santé et des Services sociaux estime que moins de 10 % des Québécois ont développé des anticorps contre le SRAS-CoV-2 après l’avoir attrapé (entre 1 et 6 %).

Malgré la réticence de milliers de parents, le Danemark a décidé de prendre le risque du déconfinement en rouvrant une partie des classes de maternelle et du primaire, le 14 avril dernier. La Norvège fait de même depuis le lundi 20 avril. Tous les jours, Marie-France Raynault scrute attentivement les journaux de ces pays pour voir comment ça se passe. « Ils se livrent à une expérience naturelle dont les autorités québécoises peuvent profiter. Si la reprise scolaire provoque d’autres flambées épidémiques là-bas, on aura la chance d’en être averti, et d’ajuster le tir en conséquence. »

Les stratégies de déconfinement dont plusieurs pays européens font l’essai, notamment le retour en classe, apporteront des « résultats empiriques » utiles au Québec, croit aussi le biostatisticien Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. L’expert élabore en ce moment des projections mathématiques sur l’évolution de l’épidémie au Québec, afin de guider le gouvernement dans son choix de renvoyer (ou pas) le monde dans le trafic. Et si oui, quand et dans quel ordre. « C’est difficile pour les autorités de faire des choix éclairés, car on connaît encore peu de choses sur les comportements du coronavirus, concède-t-il. Je comprends les craintes des gens. Mais il faut savoir que le confinement aussi comporte des risques, au-delà des dommages à l’économie. »

Sa plus grande préoccupation, mis à part les effets négatifs possibles de l’isolement sur la santé physique et mentale, c’est que les citoyens se lassent d’être encabanés chez eux pour limiter la transmission. « Les mesures préventives actuelles vont à l’encontre de notre culture axée sur la liberté, observe Benoît Mâsse. Or, en bout de piste, c’est toujours la culture qui gagne. Des restrictions qui durent trop longtemps pourraient provoquer de la défiance. » Aux États-Unis, la rébellion a déjà commencé : des milliers d’Américains sont descendus dans les rues le week-end dernier, afin de manifester contre la distanciation physique, qui met à mal l’économie. « Si la population ne suit plus, la propagation deviendra hors de contrôle et aura des conséquences désastreuses, entre autres sur le personnel des hôpitaux. Ils ne seront plus capables de fournir des soins adéquats. »

Bref, si les autorités veulent que les gens continuent d’appuyer les stratégies de contrôle de l’épidémie, il faut leur donner de l’air. « L’ouverture des écoles pourrait permettre à certaines entreprises jugées plus essentielles de redémarrer, par exemple, puisque les employés n’auront plus à rester à la maison pour s’occuper des enfants », explique Benoît Mâsse. Évidemment, cette levée partielle des mesures fera grimper le nombre de personnes infectées, dont des enfants. « Mais l’idée est de garder la transmission à une cadence que notre système de santé est capable d’absorber. »

 

Pour des raisons bien différentes, le professeur émérite et psychologue Camil Bouchard souhaite aussi un « retour à l’école plus hâtif que moins », car il craint pour les petits confinés auprès de parents moins fonctionnels et peu nantis. Ces enfants ont souvent besoin de davantage de stimulation cognitive, de soutien et de services éducatifs, dit cet ancien député du Parti Québécois. Plus la reprise des classes est retardée, plus les déficits seront difficiles à combler. « On va perdre en cours de route des enfants qui auront vécu des situations extrêmement pénibles et pénalisantes. »

Le sort des jeunes victimes de violence et de négligence graves l’inquiète particulièrement. Les cas portés à l’attention de la Direction de la protection de la jeunesse ont baissé depuis le début de la crise sanitaire, mais ce n’est pas une bonne nouvelle, explique l’auteur du rapport Un Québec fou de ses enfants, qui avait fait grand bruit à sa sortie, en 1991. « C’est simplement qu’il manque de guérites dans la tour d’observation. Bon an, mal an, l’école est à l’origine de 20 % des signalements d’enfants auprès de la DPJ. » Pendant ce temps, les appels à la Ligne Parents — un service de soutien téléphonique auprès de mères et de pères à bout — ont augmenté d’au moins 30 %, et les intervenants observent une détresse de plus en plus sévère. « Des parents ne savent plus comment agir avec leurs enfants et craignent de déraper, dit-il. Plus la période de confinement va se prolonger, plus des situations pourraient dégénérer. »

Reste que la reprise des activités scolaires est un énorme casse-tête logistique, conviennent les experts interviewés. « Il y a un niveau de détails inouï derrière cette décision », affirme Benoît Mâsse, qui pense notamment à la difficulté de maintenir la distanciation physique entre les élèves alors que des établissements sont surpeuplés, notamment à Montréal. Même défi dans les autobus scolaires. « Rouvrir les écoles, c’est la phrase qui se dit rapidement! Il va falloir de grands réaménagements. »

Le Québec pourrait s’inspirer de stratégies mises en place ailleurs. À ce jour, tous les pays d’Europe où les cours ont recommencé, ou qui prévoient un retour en mai, ont choisi de le faire graduellement. D’abord dans les régions les moins frappées par l’épidémie, quelques jours par semaine seulement, par exemple, ou par niveau. Cette approche permet de surveiller la propagation du virus — si l’épidémie reste sous contrôle, on intègre d’autres élèves. Le retour des petits en premier est privilégié parce qu’ils ont plus de difficulté à apprendre en ligne et qu’ils sont moins autonomes.

La médecin et chercheure Marie-France Raynault préconise également un « système à deux vitesses » pour les élèves qui pourraient développer des symptômes graves de la COVID-19. « Ceux immuno-supprimés à cause d’un cancer, atteints de fibrose kystique ou d’une maladie auto-immune, par exemple, devraient recevoir de l’enseignement à distance. » Même chose pour les jeunes dont les parents souffrent de troubles respiratoires ou cardiaques. «Ce n’est pas tant pour les enfants que pour les adultes autour d’eux qu’il faut être vigilant, car ces derniers sont plus vulnérables s’ils attrappent la maladie. » C’est pourquoi les enseignants ayant des problèmes de santé devraient aussi rester à la maison.

« Pendant la période de déconfinement, les médecins de famille auront un rôle essentiel à jouer afin de déterminer si la condition des enfants et de leurs parents permet un retour à l’école », dit l’experte, qui forme présentement des omnipraticiens en vue de cette étape critique. « Ils pourraient notamment évaluer si le type d’asthme d’un petit le met à risque de complications. Au moindre doute, il faut consulter. »

La spécialiste de santé publique juge primordial d’instaurer une « brigade sanitaire » qui surveillerait les symptômes liés à la COVID-19 chez les enfants et les profs. « Le premier qui tousse et qui mouche devra retourner à la maison, dit-elle. On doit être extrêmement sévère. Bien davantage que dans d’autres épidémies, le comportement de la population est déterminant. » Une « discipline de fer » devra aussi être respectée en matière d’hygiène. Lavage des mains aux heures, désinfection fréquente des jeux, des bureaux et du matériel pédagogique, entre autres. Et peut-être tenir des classes en plein air plutôt qu’à l’intérieur, comme le font les Danois, puisque les espaces clos sont des nids à virus.

Augmenter la cadence des tests de dépistage est aussi indispensable à un déconfinement sécuritaire, estiment les experts interviewés. Le ministère de la Santé et des Services sociaux a d’ailleurs commandé en mars quatre robots capables de faire l’analyse de plusieurs milliers de prélèvements par jour. Deux de ces automates, fabriqués par l’entreprise pharmaceutique Roche, ont été livrés et sont déjà à l’oeuvre au Centre universitaire de santé McGill et au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. D’autres technologies dont l’efficacité est évaluée par les autorités pourraient également renforcer la chasse au coronavirus, telles que des applications mobiles visant à retracer les contacts d’un individu infecté, par exemple, ainsi que les tests sérologiques, qui permettent la détection rapide dans le sang des anticorps développés par le système immunitaire pour lutter contre la COVID-19.

Enfin, une fois toutes ces précautions mises en place, Marie-France Raynault insiste sur l’importance de se « donner du lousse » à l’école. Mieux vaut mettre de côté les programmes pédagogiques rigides, et la pression de performance qui vient avec. « On est plongé dans une période bien spéciale de notre histoire. Notre objectif de société le plus important en ce moment, c’est que le plus de gens possibles passent au travers, en bonne santé physique et mentale. Il y a toutes sortes de manières d’apprendre. On aura bien le temps de se rattraper plus tard. »

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6 commentaires
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Je suis d’accord avec votre article et le gouvernement doit agir de façon à penser aux conséquences à long terme. Le fait de bien isolé nos ainées avec de bonnes mesures en place sera extrêmement important. Fions-nous aux chiffres accumulés à ce jour. De plus, il faut réfléchir aux faits que nous sommes exposés au virus depuis au-minimum le mois de janvier 2020 et les gens oublies que personnes d’entre-nous avant croyaient devenir des « Zombies de Walking dead »… Prenons des précautions oui; mais intelligemment car n’oubliez pas que l’humanité s’est forgé un système immunitaire efficace suite aux différentes épidémies du passé ( grippe Espagnole, etc..). Il faut rester confiant!

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Bonjour, Dans ce retour à l’école, il faut aussi penser aux enfants et aux enseignants qui vivent dans la même maison qu’une personne immunodéprimée (parents, conjoints, grands-parents, frères et soeurs). Plusieurs enseignants et enfants se retrouvent dans cette situation. Les enseignants devront-ils quand même retourner au travail au risque de contaminer quelqu’un qui pourrait subir de graves conséquences? Comment trouveront-ils les suppléants (qui sont une denrée rare en éducation)?

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J’ai du mal à comprendre comment le gouvernement peut justifier le choix d’une stratégie d’immunité de groupe. Pour atteindre l’immunité de groupe, il faut que 70% de la population contracte le virus. Sachant que nous somme 8,5 millions au Quebec, il faudrait donc que près de 6 millons de Québécois contract la maladie. Sachant qu’environ 15% des gens qui attrapent la COVID ont besoin d’être hospitalisés, ceci impliquerait presque 900000 hospitalisations. Même si on ne garde que les moins de 60 ans (les parents et professeurs des enfants qu’on envoie à l’école et qui ne manqueront pas d’être contaminé par leurs enfants assymptomatiques) qui représentent 40% des personnes hospitalisées, celà fait 360000 hospitalisations. J’ai du mal à comprendre comment le système de santé peut gérer ce nombre d’hospitalisations. Parlons du nombre de décès maintenant, dans les pays les plus touchés le taux de mortalité est d’environ 3%, il faudrait donc sacrifier près de 180000 personnes pour atteindre l’immunité de groupe… Si on ne garde que les moins de 60 ans qui représentent environ 5% des décès, ceci équivaudrait à 9000 décès. Difficile de trouver du positif dans cette stratégie…
Je comprends que les enfants ne sont pas à risque mais ils ne vont pas manquer de contaminer leurs parents et le personnel enseignant. Les parents n’ont aucun moyen de se ‘proteger’ face à un enfant d’âge pré-scolaire ou primaire, infecté et probablement assymptomatique. Un adulte peut s’isoler dans un coin de la maison pour ne pas transmettre le virus à sa famille, mais pas un enfant de 3 ans, ni même de 10. 1 enfant contaminé = 2 parents et les frères et soeurs contaminés aussi.

Question: Si l’objectif est que les enfants aient le virus, avec en principe peu de conséquences, et deviennent donc immunisés, pourquoi la distanciation sociale dans les autobus, à l’école, etc est elle prescrite? Ne serait-ce pas le contraire qu’on voudrait justement?

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Il y a quelque chose qui n’est pas clair dans ma tête et qui me chicotte.

À moins que je me trompe, me semble que le retour à l’école versus les mesures à prendre renferme une grande contradiction!

D’un côté on dit qu’il est important, voir normal, de vouloir qu’une parti de la population acquiert l’immunité. Donc on se dit qu’il faudrait ouvrir les écoles pour que petit à petit, les enseignant, les élèves et leurs parents (par la force des choses) deviennent contaminés puis immunisés car ils sont peu à risque de développer des complications. Parfait jusque là.

MAIS, pourquoi alors le gouvernement veut-il mettre un plan avec des mesures de distanciations en classe, peut-être le port de masques, se laver les mains aux heures, et j’en passe…? Toutes des mesures visant à éviter la propagation du virus ALORS que c’est ce qu’il dit vouloir faire… mettre une certaine partie de la population en contact avec le virus! On va mettre les jeunes en contact avec l’école mais en faisant tout, finalement, pour pas qu’ils l’attrapent vraiment…

Est-ce vraiment ça? Expliquez-moi quelqu’un svp.

Merci de me déconfuser si possible.

Au plaisir,

Charles-André

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De quel immunité on parle ici? Quelqu’un peut me répondre de façon officielle et sûre? Personne ne connaît encore l’immunité de ce virus et le temps de celle-ci s’il y a lieu! PERSONNE! Il est encore beaucoup trop tôt pour le savoir! Alors maintenant qu’on sait ça qu’est ce qui va se passer si une fois tout le monde contaminé (on s’entend qu’on va créer une méchante vague…. la même qu’on essayait d’éviter….) si jamais limmunité s’avère n’être que de quelques semaines ou de quelques mois? Quand tout ceux qui l’ont eu la résigneront et que nous aurons réellement et totalement perdu le contrôle? Quand toutes les régions seront devenues autant contaminé que Montréal en ce moment? Et comment ferons nous pour protéger les vulnérables (enfants comme ainés!) on n’y arrive à peine en ce moment imaginez avec le virus partout et sans contrôle! Je ne comprend pas du tout cette voie qu’emprunte le gouvernement en fait! Parlez moi concrètement de l’immunité réelle de ce virus et après on me parlera concrètement d’y exposer tout nos enfants du Québec mais pour le moment l’un comme l’autre n’est pas possible alors laissez moi me questionner sur cette décision qui n’a rien de rassurante!

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