Pour une révolte des téléspectateurs

Votre temps est précieux. Vous avez décidé de le consacrer à une série télé captivante. Mais en plein milieu, la série est annulée. Pour qui vous prend-on ?

J’appelle à la création d’une organisation de défense des téléspectateurs. Car s’il est vrai que nous avons le pouvoir de zapper pour fuir ce que nous ne voulons plus voir, rien ne sert d’appuyer sur les boutons de la télécommande si nous désirons continuer à regarder ce qu’on ne diffuse plus.

Ce printemps, par exemple, Radio-Canada a offert à ses téléspectateurs de l’après-midi les épisodes de la série 4 et demi… en rafale. Ils étaient quelques dizaines de milliers à vouloir connaître la fin. Ils en ont été privés. La finale, de deux heures, ne cadrait pas dans la case horaire. Je ne faisais pas partie des victimes de cette décision, mais je suis solidaire, car cet hiver, j’étais parmi les 8,5 millions de personnes qui suivaient, à la chaîne Fox, la fiction Vanished, sur le mystérieux enlèvement de l’épouse d’un sénateur. Après neuf épisodes, la série fut retirée des ondes, sans que l’intrigue soit dénouée. Je comprends que les réseaux sacrifient des émissions dont la cote d’écoute baisse ou déçoit, mais après nous avoir convaincus d’investir neuf heures de notre vie dans cet univers, ne serait-ce pas le moindre des respects de la part des télédiffuseurs que de produire un ou deux épisodes pour raconter la fin ?

La vérité, c’est qu’on nous traite comme du bétail. Sous prétexte que nous sommes passifs, sur notre canapé, on nous croit — euh… — passifs. J’exagère ? Au contraire. Lisez ce qu’expliquait Patrick Le Lay, PDG de TF1, la chaîne de télé la plus regardée en France. « Soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […]. Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances. » Message reçu : il nous faut vendre plus chèrement la disponibilité de notre esprit.

Cet irrespect n’est pas nouveau. La vieille série Les envahisseurs — sur une invasion d’extraterrestres — n’a jamais eu, après 43 épisodes, de conclusion. À telle enseigne qu’une légende urbaine circule quant à l’existence d’un épisode final où le héros, David Vincent, se révèle être un mercenaire à la solde d’une deuxième race d’extraterrestres, qui se bat contre la première. Vous me suivez ? Et vous rappelez-vous comment se terminait la série Perdus dans l’espace, produite dans les années 1960 (je m’adresse aux baby-boomers) ? La famille Robinson, ayant quitté la Terre dans un futuriste 1997, était toujours perdue lorsque l’échec financier du film Cléopâtre, avec Elizabeth Taylor, poussa le studio Fox à supprimer brusquement tous les budgets.

Il arrive que les « patates de sofa » se rebiffent. L’occasion en fut donnée par la série Firefly, également de science-fiction, sur Fox. Son annulation après 13 épisodes, en 2003 — et sans qu’ait été révélée la clé de l’intrigue centrale, dont je vous fais grâce —, mobilisa les amateurs, regroupés notamment dans la Firefly Immediate Assistance Campaign. Leur appui fut suffisamment fort pour que se réalise l’impensable : la transformation d’une série télé en film. Le résultat, Serenity, sorti en salles en 2005, fut un succès commercial et critique. « Les séries télé défuntes ne se transforment pas en films de qualité, a expliqué son auteur, le cinéaste Joss Wheldon, sauf si leur créateur, les acteurs et le public s’y investissent de manière déraisonnable. »

Pour ma part, j’ai adopté quelques principes simples. Je n’entre pas dans une série avant de savoir s’il y aura une fin. Je n’ai regardé Prison Break (La grande évasion), en rafale, que lorsque j’ai su qu’une évasion aurait bel et bien lieu au dernier épisode de la première année. Maintenant que les auteurs de la série Perdus ont annoncé que celle-ci allait durer six ans et boucler toutes les boucles, peut-être vais-je m’y mettre. Cela dit, il y a des moments où le temps est trop long. J’en suis à la sixième saison de 24 heures chrono, avec l’increvable agent Jack Bauer. On nous annonce qu’il sauvera encore les États-Unis d’attaques terroristes, en un jour, pendant au moins deux saisons, ainsi que dans un film (qui, heureusement, ne durera pas 24 heures). C’est trop. D’ailleurs, Bauer est demandé ailleurs.

Lors d’un récent débat, un journaliste soumettait aux candidats à l’investiture républicaine pour la présidentielle le cas hypothétique d’un terroriste incarcéré qui détiendrait de l’information sur une attaque imminente d’al-Qaida. Que feriez-vous ? demanda le reporter. Un des candidats répondit : « J’appellerais Jack Bauer. »

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