Prière de ne pas appeler après 22 h

Lorsque les convives sont arrivés avec les baguettes, le jambon au foin fleurait dans l’appartement une douce odeur de campagne. La liste de musique jouait déjà ; avec plus de 13 heures de Louis-Jean Cormier et autres Plants and Animals en MP3, la trame sonore pouvait nous accompagner jusqu’au passage du camelot.

Ill : Marie Mainguy

J’étais persuadée d’être une hôtesse vraiment exemplaire.

Jusqu’à ce que le magazine Smithsonian m’apprenne que quémander du pain aux invités était une infraction aux règles de l’hospitalité. Mon impolitesse ne s’arrêtait pas là, Le guide Marabout du savoir-vivre de tous les jours (1951) en remettait. « Si vous avez réuni vos amis « pour les voir », pensez que la conversation devient impossible autour d’un pick-up et que les invités les mieux disposés peuvent avoir envie de fuir à partir du troisième disque. » J’étais dévastée. La poésie burlesque de ce qui ressemblait à une savoureuse fiction domestique révélait un profond décalage entre ces règles établies et les actions de ma génération.

La bienséance a foutu le camp avec les révolutions sociales des années 1960, quand l’autorité et les règles se sont mises à irriter autant que le contact de l’étiquette d’un chandail neuf sur l’épiderme. Depuis, les deux dernières générations errent dans le far-ouest du « quand y a de la gêne, y a pas de plaisir ». Les avocats, les fiscalistes et les comptables sont les pires, ils sont allergiques à toutes les règles, confie la papesse québécoise de l’étiquette, Louise Masson, Chicoutimienne impayable et pas snob pour deux sous.

Même la Société de l’assurance automobile du Québec doit rappeler par des campagnes télé que la courtoisie a un réel effet sur la vie des gens et qu’elle a le pouvoir d’illuminer les journées les plus grises.

Le savoir-vivre serait aussi un baume sur les sources de stress. N’est-il pas reposant de savoir que les gens vont retenir la porte pour nous, que le téléphone ne sonnera pas après 22 h et qu’une âme charitable nous donnera un coup de pouce pour descendre la poussette dans l’escalier ?

Et la règle de base est toute simple. Inutile de faire du Guide Marabout sa bible et de mémo­riser chacun des codes par cœur, tels des versets ; il suffit de rendre la vie agréable autour de soi et de veiller à ne pas nuire aux autres. Un beau pari, dans le « chacun-pour-soi » ambiant.

Avant que Mme Masson entreprenne la traversée de l’Atlantique qui allait la faire vivre pendant 30 ans à l’étranger et marier un diplomate, son père lui donna ce conseil : « Pour t’assurer de choisir le bon amoureux, mange d’abord avec lui. Tu ne pourras jamais te tromper. » « Il avait absolument raison, mon père, dit-elle. L’égoïsme, les grimaces, vous voyez tout à table ! » Pensez-y avant de remplir votre verre de vin ou de plisser le nez sur ces tripes milanaises au prochain souper. Bien que la bienséance s’adapte à la modernité, elle a aussi ses classiques.

Malgré tout, Louise Masson s’attend à ce que s’évanouisse l’étiquette de l’escalier, règle stipulant que l’homme doit prendre la suite de la femme à la montée et les devants à la descente pour amortir une chute potentielle.

Nos descendants se bidonneront de celle-là, mais pas autant que moi à la lecture de celle-ci, tirée du Handbook for Husbands (and Wives), guide sur le bonheur conjugal publié en 1949 : « Prenez garde : rien ne peut être plus catastrophique que l’achat par la femme de sous-vêtements au rabais pour réaliser des économies. Comment une femme vêtue de soutifs datés et de couleur unie espère-t-elle renvoyer une image séduisante à son mari ? »

Vous l’aurez appris ici.

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« En plus d’être impolie, la « double trempette » est une règle du savoir-vivre pénible à absorber ; le poète Giovanni della Casa condamnait déjà ce comportement dans un traité sur les bonnes manières… il y a 500 ans. »