Prisonniers du présent

« Toutes les autres choses de la vie, simples et belles, et parfois même ses agacements, tout cela nous paraissait alors dérisoire, tout en nous manquant terriblement. »

Photo : Daphné Caron

Chez nous, la première semaine d’isolement s’est conclue par une sorte de long soupir. Pas de soulagement. Pas de désespoir non plus.

Comment dire…

Par-delà son association aux humeurs, le soupir a une fonction biologique. Celle de redonner leur élan (j’image) aux alvéoles des poumons et ainsi rétablir l’équilibre dans leur gestion de l’oxygène et du dioxyde de carbone.

La semaine s’est donc terminée comme ça : par une tentative de recalibrage des fonctions vitales de la maison. Celles de notre vie à deux.

Vendredi soir. Les ballades d’intro du nouvel album du Torontois The Weeknd, paru le jour même, traversaient le salon en faisant glisser leurs traînées de synthé anxiogènes jusqu’à nous, dans l’espace s’ouvrant sur la salle à manger. La musique n’aurait pas pu être plus appropriée pour cette semaine imbibée de tension et de tristesse.

Nous étions assis à table, comme souvent. Face à face. Mais incapables de retrouver le fil sublimement décousu de nos habituelles discussions à bâtons rompus sur tout et sur rien. La bouteille de circonstance avait été débouchée et entamée. Mais même un début d’ivresse qui émoussait doucement nos sens ne parvenait à nous extraire de ce moment présent auquel nous n’arrivions plus à nous arracher.

Comme tant de gens, nous venions de passer la semaine en marge du monde, et en même temps totalement plongés dans celui-ci. Décalés du réel, qui lui-même n’avait plus de sens. Ma fiancée s’était branchée aux réseaux sociaux, assimilant l’information comme une éponge gorgée, saoulée par l’excès de données, effarée par la menace. Je m’étais replié dans le travail comme dans un abri. Je n’ai pourtant pas été plus efficace qu’elle. Sans doute moins encore. Incapable que j’étais de me concentrer plus de deux minutes sur la même chose, mon esprit papillonnant sans cesse d’une pensée à l’autre, sans se poser vraiment.

Au bout de trois jours, nous nous tombions sur les nerfs (mea culpa, je tape comme un enragé sur l’ordi et parle autant au téléphone que si nous étions encore au XXe siècle), tandis que, dehors, la menace fantôme planait. Inquiétante. Comme les traînées de synthé de The Weeknd.

Aucune catastrophe ne nous avait encore frappés, mais nous étions déjà catastrophés. Cloîtrés. Moins mal en point que ces familles qui tentaient de jouer au service de garde tout en s’adaptant au télétravail, et dont l’équilibre psychologique et amoureux s’avérait déjà rudement éprouvé après quelques jours seulement.

Tout de même, nous nous sentions fatigués. Et surtout, incapables de nous extraire de l’unique sujet qui nous préoccupait. L’Italie. La France. Les États-Unis. Les frontières. Les imbéciles qui revenaient de voyage et s’empressaient d’aller à la SAQ malgré la quarantaine. La beauté des gestes de solidarité, aussi. Mais même ceux-ci avaient fini par nous lester en nous ramenant sans cesse au maintenant, aujourd’hui, en ce moment. À la crise. Nos amis. Ma fille. Nos parents. Tout ce monde allait-il s’en sortir indemne ? Mes REER, mon entreprise, nos clients…

Le moment présent était devenu une prison. On avait retourné comme un gant le mantra fantasmatique d’une époque qui s’anesthésie de nostalgie et se dope au futur.

Finalement, c’est ce confinement-là qui nous faisait le plus souffrir. Celui dans nos têtes. Car toutes les autres choses de la vie, simples et belles, et parfois même ses agacements, tout cela nous paraissait alors dérisoire, tout en nous manquant terriblement.

Mais nous nous rendions soudainement compte que la quiétude est un luxe. Notre quotidien ayant de la valeur comme la fragilité du cristal.

J’ignore il était quelle heure au juste. Ce n’était pas l’ivresse, nous n’avions pas même terminé la bouteille. Mais il y a eu un moment de douceur où la conversation a dérivé vers les amis, le récit d’une soirée. Quelques instants volés au présent. Le temps de remettre les systèmes à jour. Un soupir. CTRL-ALT-DEL sur le clavier de l’ordi surchauffé de nos têtes. La sensation d’avoir commis un hold-up sans se faire prendre. Une évasion remarquée par personne. Sauf deux âmes en cavale qui étaient parvenues à goûter un peu de liberté avant d’être reprises par la sourde menace qui nous maintient en cage.

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L’expérience de vie qui nous est ici livrée par David Desjardins, m’inspire le souvenir du professeur Henri Laborit (1914-1995) qui était chirurgien, neurobiologiste et encore ethnologue ; il s’est fait connaitre du public par ses ouvrages de vulgarisation des neurosciences. Il a laissé sa marque au Québec comme professeur invité de l’Université du Québec de 1978 à 1983.

Il a aussi montré avec le concours d’urbanistes, comment et combien l’environnement urbain peut avoir une influence sur notre comportement.

Ce qui a rendu Laborit plus populaire encore, c’est le film d’Alain Resnais : « Mon oncle d’Amérique » sorti en 1980 dans lequel le professeur intervient dans trois récits qui illustrent assez bien le comportement humain.

Ce qui est encore plus intéressant, c’est la vision que le professeur a de la Terre qu’il compare volontiers à un « laboratoire » ; les êtres humains qui ne seraient rien de plus, rien de moins que des petites souris prises dans les cages du gros lab. D’ailleurs entre « lab » et « Lab-orit », il y aurait une sorte d’analogie.

Est-ce que les petites souris voient la face de ceux qui les expérimentent ?

— Sur ce… je vais grignoter quelques petites croutes de fromage. En attendant qu’on pratique sur moi l’expérience ultime.

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