Propositions pour une vraie réforme

Réformer l’orthographe est un vaste chantier. Bonne nouvelle : les linguistes savent par où commencer. 

Montage L'actualité

Comme promis dans ma précédente chronique, « Ceci n’est pas le français », je vous reviens avec plus de détails sur les travaux en cours pour rationaliser l’orthographe du français. 

De nombreux linguistes y vaquent, mais je me suis largement basé sur les travaux du linguiste français Claude Gruaz, président de l’organisme Études pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’​hui (EROFA), et des Belges Georges Legros et Marie-Louise Moreau, auteurs d’Orthographe, qui a peur de la réforme ? Mais il serait réducteur de tout ramener à eux seuls, car leurs travaux reposent sur l’effort de très nombreux contributeurs, et ils ont aussi profité des réflexions de leurs prédécesseurs.

En fait, il y a tellement à dire que je vais me borner à vous présenter le fond de ce qu’ils proposent. (Ce qu’il faudra faire pour que ces propositions deviennent des réformes — et pour vaincre les résistances au changement — attendra à la chronique suivante.) 

Un point à souligner à gros traits : « rationaliser » ou « démocratiser » la langue ne signifie nullement de tout « phonétiser ». Cela veut dire simplement de la rendre un peu plus logique. Une « rationalisation » (écrit avec un n) signifie seulement le retour du « rationnel » (deux n).

Comme je l’ai expliqué déjà, chaque génération entre 1600 et 1835 a connu sa réforme orthographique, mais depuis le XIXe siècle, l’orthographe est devenue un fétiche intouchable. Ça donne des étrangetés comme « pomme » (deux m) alors que l’on écrit  « pomiculteur, pomicole, pomifère » (avec un m) — un exemple de non-sens que la miniréforme de 1990 (la nouvelle orthographe) n’a pas osé corriger.

Les propositions qui font quasi l’unanimité chez les spécialistes sont les suivantes : 

1) Élimination des lettres grecques et latines ; 

2) Élimination des x finaux, dont les pluriels en x ; 

3) Élimination des consonnes doubles en fin de mot ; 

4) Simplification de la règle du participe passé (dont j’ai déjà parlé dans le détail). 

Toutes ces propositions ont un point commun : elles sont générales et comportent très peu d’exceptions. La nouvelle orthographe de 1990 concernait 4 000 mots à tout casser. Le Dictionnaire de l’orthographe rationalisée du français, qui synthétise les propositions de Claude Gruaz, en touche presque 15 000 — soit environ le quart de ce que l’on trouve dans le Robert ou le Larousse.

Simplifions l’ortografe 

Le français a emprunté lourdement à toutes les langues sans s’embarrasser d’étymologie, sauf pour le grec et le latin, et souvent n’importe comment. Car si on voulait réellement faire grec ou romain, « rythme » et « vivre » s’écriraient « rhythme » et « uiure ». Quiconque a appris l’italien, l’espagnol ou le portugais sait que ces langues ont passé les lettres étymologiques à la trappe il y a des siècles. 

Donc, pour les lettres grecques, c’est vite expédié : les ph, th, rh et y sont réduites aux sons correspondants : f, t, r et i. Adieu « philosophie, arthrite, rhétorique, orchidée, analyse ». Bienvenue aux « filosofie, artrite, rétorique, orquidée, analise ». Un ch devant une consonne devient un c, comme dans « tecnique ». De même devant a, o et u (« arcaïque, coriste »). Si ch est devant un e ou un i, cela donne « arquéologue » ou « orquestre ». 

Côté latin, c’est pareil : les très rares æ deviennent des é, comme « ex équo ». Pour ce qui est du œ, ça dépend. S’il se prononce « é », ça donne « énologue ». Si on dit « eu » ou « eux », ça donne eu. « Œuf, œuvre et œil » feront « euf, euvre et euil ». Rassurez-vous, le pluriel d’« eufs » rimera toujours avec « beufs » comme « eux ». Les seuls oe maintenus correspondent à deux sons distincts, comme « coefficient » ou « coexistence » (qui ne s’écrivent jamais avec le fameux œ). 

Quant au damné h initial des mots, il sera largement effacé. Les lexicographes déplaceront « harmonie » dans les a et « héritier » dans les e. Les seuls survivants seront les mots débutant avec un h aspiré (« hernie, hibou »), vestige de l’antique prononciation du h, que le dico marque avec un astérisque pour nous signaler qu’on dit « le hibou » ou « la hernie ». L’autre cas de h réchappé sera celui qui sépare deux sons, comme dans « cahier » ou « compréhension ». (Personnellement, je serais pour « caïer » et « compréënsion », pour le petit look scandinave.) 

La fin du x

Un autre grand chantier concerne les terminaisons en x, que l’on propose de toutes uniformiser en s. 

Il n’y a pas beaucoup de logique à devoir écrire des « cheveux », mais des « pneus ». Des « clous », mais des « choux ». Et je ne parle pas des masculins incohérents comme « généreux ».

Ce x découle en fait d’une coutume sans rapport avec la langue. Au Moyen Âge, le pluriel d’« animal » était « animaus » (prononcé « animaws »), mais les clercs utilisaient beaucoup d’abréviations. Les terminaisons latines en -us étaient marquées d’un caractère qui ressemblait à ceci : χ. Donc anima χ, cheva χ. La convention s’est perdue, et d’autres y ont lu un x. Et c’est comme ça qu’on est arrivé avec des pluriels en x pour « animaux » et « chevaux ». Incidemment, « je veus », transcrit « je ve χ », est devenu « je veux ». Ça fait toujours 16 points au Scrabble. 

Donc, tout est ramené au s : « chevaus, animaus, je veus, tu peus ». Et vous ne ferez que sept points avec « je veus ». 

Le x final des masculins sera aussi ramené au s, par exemple « généreux, choix, croix » qui deviendront « généreus, chois, crois ». La logique ici est celle de la série : l’« épous » sera le mari de son « épouse » qu’il avait de toute façon « épousée » aux « épousailles ». Même logique pour « crois », qui donne « croisade, croiser, croisière », etc. 

Il n’y aura que quelques exceptions : d’abord les mots dont le x final se prononce (« box, détox ») et ceux avec une série où le x est prononcé , comme « crucifix, crucifixion » et « flux, fluxion ». 

On en profite aussi pour rationaliser « doux, douce », qui se transformeront en « dous, dousse », et la série « doussement, dousseur ». Quant au chiffre 2 devenu « deus », je dis bravo. Moi qui n’ai jamais su s’il fallait écrire « deuxième » ou « deuzième », ça ne pourra plus être que « deusième », comme ça se prononce. Yesss ! 

La consonne devient consone

Le troisième grand chantier s’attaque aux consonnes doubles. Ici, on considère séparément la question des féminins, des dérivés, et des consonnes doubles précédées de e. 

Commençons avec les féminins. Prenez « paysan, patron, artisan ». Le féminin va donner soit « paysanne, patronne » (deux n), soit « artisane, matrone » (un n). Allez donc savoir. 

Tous les féminins ne prendraient qu’une seule consonne. Donc « canadiène, parisiène, chiène, paysane, patrone ». 

Historiquement, les consonnes doubles marquaient une voyelle nasale qui a disparu. Par exemple, « pomme » (du latin « pomum ») a pris deux m pour la simple raison que l’on prononçait jadis « pon-me ». « Année » était un « an-née ». La graphie « pomme » ou « année » ne correspondant plus à la prononciation, on écrira « pome » ou « anée ». Par contre, pas question d’amputer la double consonne pour « enneiger », « emmener » ou « ennuyer », car l’écrit doit correspondre à la prononciation. 

Le cas des séries s’apparente au précédent. « Nom » a donné « nommer, innommable » (deux m), mais « nominal, innomé » (un m). Pourquoi « chatte, chatterie » (deux t) mais « chatière, chaton » (un t) ? Et que dire de « rubaner » et « enrubanner » ? Donc, tout ce qui se rattache à « nom, chat ou ruban » ne prendra plus qu’une seule consonne, et c’est ainsi pour tout ce qui dérive de « son » ou « donner ». Ça s’adone ! 

Quant au problème des consonnes doubles après e, il s’agissait de régler les incohérences de deux conventions concurrentes jamais départagées. L’introduction des signes diacritiques (les accents sur les lettres) à la Renaissance a fait qu’on s’est mis à écrire « arbalète » ou « comète » tout en maintenant « cassette » et « vedette ». Puis on est venu mêler les cartes en remplaçant des consonnes silencieuses, comme dans « recepte » devenu « recette ».

Il s’agirait ainsi d’éliminer tous les redoublements de consonne après un e. Donc, « voyèle, nètement, férure » plutôt que « voyelle, nettement, ferrure ». Le choix de mettre un è ou un é relève de la présence d’un e muet dans la syllabe suivante. Donc, « tère », mais « térestre ». 

Je sais, ça peut faire drôle, surtout quand mon correcteur ortografique ne le prend pas, mais il va s’abituer.

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C’est fou comme la langue française est compliquée! Pleine de règles et d’exceptions. Pas facile la vie…

Tellement que pour la simplifier, il faudrait inventer de nouvelles règles…

« Un ch devant une consonne devient un c, comme dans « tecnique ». De même devant a, o et u (« arcaïque, coriste »). Si ch est devant un e ou un i, cela donne « arquéologue » ou « orquestre ». »

Ça va nous simplifier la vie, y’a pas à dire…

Quelle perte de temps!´
On va mettre combien d’années avant d’implanter une telle réforme
Pendant des années et des années ….ce sera un vrai fouillis
Ce qui est important…
Parler et écrire et enseigner correctement le français.
CD

Votre système a 2 avantages importants: il propose des règles claires et élimine des incohérences orthographiques qui compliquent considérablement la rédaction en français.

Les changements que vous proposez ont beau être simples et systématiques, ils sont nombreux et je ne suis pas surprise de voir les réactions négatives qu’ils ont suscités et qu’ils continueront de susciter. Ont-ils une chance d’être acceptés? J’ai hâte de lire votre prochaine chronique pour voir quelles mesures concrètes vous proposerez.

Une seule question/hésitation: pourquoi « tère » mais « térestre »? Personnellement, je prononce « terrestre » avec la même voyelle que « terre ». Puisque le Grand Robert accepte « évènement », une orthographe qui reflète la prononciation du « e » de la 2e syllabe, ne pourrait-on pas faire la même chose pour « tèrestre » et « fèrure »?

J’ai toujours été partisan de ce type de réforme. En tant qu’enseignant j’ai toujours regretté que les syndicats représentatifs des professions soient aussi « conservateurs » dans ce domaine.
Maintenant il me semble qu’il faudrait prendre en compte l’orthographe des autres langues latines qui ont ont déjà fait ce travail.
Ex : Pour terre, en italien c’est terra, en espagnol tierra. D’ailleurs les deux r fonctionnent bien et évitent le terrrible choix entre é ou è.

Quelle paresse intellectuelle… j’en reviens pas! Tout ça parce que les jeunes trouvent ça trop difficile… La babyboomer que je suis – «excusé : bébéboumeur» – qui a appris du «Jean Marie Laurence», du Maurice Grévisse, fait de la recherche «Larousse», on nous dit que maintenant on pourra écrire quasi phonétiquement sans règle appropriée. Que feront-ils de toutes ces oeuvres déjà imprimées et parues : on les remaniera et on les réimprimera à la mode du jour pour accommoder ces pauvres petits qui peinent à mettre des efforts à apprendre! On critique déjà notre façon de prononcer les mots (j’entends par nous les québécois) … ça ne s’améliore pas je crois. J’ai hâte d’entendre les autres communautés francophones à ce sujet, Mme Bombardier, Mme Bazzo, etc. Désolée mais j’en reviens pas.

Vous dites qu’il ne s’agit pas d’écriture au son. Mais c’est exactement ce que vous décrivez.

Le français était ma matière faible à l’école. Je détestais toutes ces règles avec autant d’exceptions. Mai je me suis habitué et lorsque je lis votre proposition de réforme je trouve ça déconcertant. Mais je ne suis qu’un babyboomer, j’imagine que les jeunes n’aurons aucun problème avec ça. Et si ça devait s’appliquer je m’y ferais aussi.

Les langues sont arbitraires. Je ne vois vraiment pas le besoin de cette réforme. Les gens qui écrivent bien le français vont se sentir perdus. Je ne comprends pas le désir de cacher les origines grecques de certains mots. Quand j’ai lu les exemples, j’avais l’impression de lire le créole ou une autre langue apparentée avec le français. Ceux qui font beaucoup de fautes en français vont continuer à faire des fautes et ceux qui maîtrisent la langue vont se sentir mis à l’écart. Je perçois ces changements non pas comme une démocratisation, mais plutôt comme une usurpation.

Pour tout dire, je ne vois pas l’urgence d’une telle réforme. D’ici quelques décennies, le nombre de locuteurs de langue française à l’échelle internationale connaîtra un essor certain, notamment grâce à l’Afrique. C’est du rayonnement de la langue française qu’il faut se soucier, pas de ses incohérences. Quand une langue rayonne, son enseignement et son apprentissage gagnent en popularité, en dépit de ses incohérences. La langue anglaise est pleine d’incohérences othographiques, mais ça n’a jamais nui à son rayonnement.

Jean-Benoit Nadeau fait plus de sens dans cet article que sa logique dans son article sur le Projet de loi 96.

Je ne sais trop que penser de cela. J’enseigne à des universitaires qui n’arrivent pas à maîtriser la langue française. Leurs problèmes vont bien au-delà de l’accord du participe passé et de l’orthographe des mots; la syntaxe est sans dessus dessous, les anglicismes, barbarismes et solécismes pullulent, la ponctuation est aléatoire. Certains écrivent en anglais avec des mots français (un peu comme Justin Trudeau). Je ne crois pas que la simplification de l’orthographe de quelques milliers de mots changera grand-chose.

Rappelons-nous tout de même que nous vivons dans un monde complexe qui exige des compétences et des connaissances nouvelles. Et quand on demande à l’école d’enseigner le vivre-ensemble, le développement durable, la sexualité, la natation, l’informatique… Il faut trouver un moment pour aborder tous ces nouveaux contenus.

Si M. Nadeau aime tellement l’exotisme scandinave, pourquoi ne propose-t-il pas d’intégrer en français le fameux ø? Comme ça on pourrait avoir sør au lieu de sœur ou vø au lieu de vœu, vœux, veut… Le fransè pourè devenir une langue scandinave au liø de romane… Ah non, zut, aller chercher le plus bas dénominateur commun pour accommoder les jeunes en manque de jeux vidéos et de facilité est un peu trop pour moi. On peut toujours communiquer en anglais, hein!

C’est n’importe quoi… La singularité de l’orthographe a toujours fait du français une langue distincte de par cette difficulté, et c’est ce qui fait tout son charme. Cette réforme, c’est juste un prétexte de feignasses qui ne veulent pas se casser le cul.
Et non, ce n’est pas si difficile d’utiliser l’orthographe actuelle : le français n’est pas ma langue maternelle et jamais je n’ai réussi à faire une faute.

Je propose de faire en sorte que le français s’écrive phonétiquement comme il se prononce comme fait l’italien, la langue à l’orthographe la plus naturelle, voilà!

Pourquoi pas remplacer le « ch » grec par « ck » ? Ça aurait l’avantage de ressembler visuellement et d’éviter la multitude de nouvelles règles (« c » devant « a », « o », « u » et consonnes, qu dans les autres cas).