Quand la distanciation est contre nature

Certaines sociétés carburent à la proximité physique comme d’autres ont besoin de soleil ou de bon vin. A-t-on sous-estimé le rôle de la culture dans la propagation de la COVID-19 ?

Photo : Daphné Caron

Un mal mystérieux m’afflige. Depuis que le Québec se déconfine – depuis qu’on peut à nouveau se réunir à deux mètres les uns des autres, en évitant les poignées de main, les bises et les câlins –, j’ai l’impression suprêmement bizarre de me trouver dans une contrée étrangère.

Passer du temps avec mes parents en me retenant de les embrasser, retrouver de vieilles copines en réfrénant mon envie de passer mon bras autour de leurs épaules, devoir à tout moment vérifier qu’une distance réglementaire nous sépare, cela me plonge dans un état comparable à celui qu’on peut éprouver en voyage. Cet état de déséquilibre et de confusion qui nous atteint quand on ne maîtrise pas les codes du pays et qu’il faut réapprendre des gestes aussi banals que faire la queue ou ouvrir une porte.

Au cours des dernières semaines, il m’est souvent arrivé d’avoir l’esprit embrumé dans des situations sociales : je perds mes bonnes manières, je fonce dans les meubles, je bafouille, j’ai du mal à soutenir une conversation. Vous comprendrez que ça puisse légèrement m’inquiéter, étant donné le métier que j’exerce.

Suis-je la seule à perdre une partie de mes moyens dans notre nouveau régime distancié ? À mesure que les Québécois retournent en classe et au bureau, ce trouble, cet étrange dépaysement ressenti parmi ceux qui nous sont pourtant familiers, pourrait-il se répandre ?

Ce sont les écrits d’Edward T. Hall, un anthropologue américain parmi les plus influents de son siècle, qui m’ont aidée à élucider mon malaise. Et qui m’ont convaincue qu’il n’y a rien de banal dans l’obligation de s’éloigner de ceux qui nous entourent. C’est vraiment l’équivalent d’apprivoiser une nouvelle culture.

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Dans les années 1960, Edward T. Hall a inauguré ce qu’il a appelé la proxémie, l’étude de la manière dont l’être humain organise l’espace : celui des maisons et des bureaux, des quartiers et des villes, mais aussi l’espace qu’on garde entre soi et les autres lorsqu’on interagit avec eux.

Dans son livre The Hidden Dimension (La dimension cachée), paru en 1966, Hall explique que le rapport à l’espace fait partie des traits cardinaux d’une société, de ces normes tacites que tous les membres d’une culture respectent sans pouvoir les expliquer ou avoir le souvenir de les avoir apprises. Au même titre que la gestuelle, c’est une manière de communiquer qui, une fois acquise, devient aussi naturelle que la respiration, et c’est seulement au prix d’un effort soutenu qu’on en prend conscience et qu’on la modifie.

Ses observations sur la distance interpersonnelle, en particulier, ont fait école. Chacun d’entre nous est entouré d’une « bulle » invisible qui délimite son territoire, agissant comme une frontière que nul ne peut franchir sans commettre une intrusion et causer de l’inconfort. La plus importante contribution de Hall a été de décrire nos différentes bulles – dans son modèle, il n’y en a pas une, mais quatre, qu’on peut concevoir comme une série de cercles concentriques qui commencent tout près du corps et s’éloignent progressivement – et d’en mesurer précisément les dimensions.

La zone « intime », réservée à nos proches, autorise le contact physique. La zone « personnelle » est celle où peuvent se tenir nos amis, les gens qu’on connaît bien et en qui on a confiance : elle se situe dans un rayon de 45 à 125 cm, selon les circonstances et la nature de la relation. La zone « sociale » est celle des rapports plus formels, avec un patron ou un professeur, par exemple ; c’est aussi celle où un inconnu peut pénétrer s’il doit nous parler. Elle s’établit au-delà de la portée du toucher, entre 1,25 m et 3,60 m. Finalement, la distance « publique », qui commence à 3,60 m, est celle qu’on maintient avec des étrangers avec qui on n’a pas affaire (sur un quai de métro, par exemple) ou avec les personnalités officielles importantes (comme la reine).

Ces écarts, on les police instinctivement, sans avoir besoin de sortir le ruban à mesurer. Toute violation de ces normes est ressentie viscéralement comme un empiétement et déclenche des signaux d’alarme dans le centre d’alerte du cerveau. L’amygdale, une zone nichée profondément dans l’encéphale qui est responsable d’émotions comme la peur et le dégoût, s’active automatiquement lorsqu’une personne qu’on connaît à peine s’approche trop près de nous.

Quant à savoir ce qui se passe dans la boîte crânienne quand quelqu’un qu’on aime se tient anormalement loin, je soupçonne que des influx nerveux signalent, là aussi, une aberration, et que cela suffit à mettre à l’épreuve nos ressources cognitives et à nous embrouiller l’esprit. Au point, peut-être, de bafouiller et de foncer dans les meubles.

On peut donc conclure que se placer à deux mètres d’un inconnu à l’épicerie ou dans la rue ne devrait pas poser problème, puisque cet écart correspond à la distance acceptable pour les gens qu’on connaît mal ou pas du tout. Mais en ce qui concerne les gens qu’on aime, c’est une autre histoire. Ces deux mètres se situent bien au-delà de la zone où nous trouvons naturel et agréable de côtoyer nos êtres chers. Pour respecter l’espacement prescrit avec eux, il faut se faire violence.

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Dans ses écrits sur la proxémie, l’anthropologue Edward T. Hall a beaucoup insisté sur le fait que ses mesures ne s’appliquaient qu’aux Nord-Américains, le rapport à l’espace étant propre à chaque culture. La tape dans le dos qui, dans un pays donné, n’appartient qu’aux intimes peut, dans une autre société, convenir aux connaissances ou même aux inconnus. S’asseoir près du seul autre passager dans un bus désert sera acceptable dans une culture, inadmissible dans une autre.

C’est dire que certains peuples plus chaleureux ou tactiles ont sans doute eu du mal à se conformer aux règles de distanciation qui ont été presque universellement imposées pour contenir la pandémie. Pas par manque de volonté, par négligence ou par insouciance. Mais parce qu’on leur demande de réécrire les normes ancestrales qui gouvernent leurs relations sociales et qui font autant partie de leur fibre que le salut pour les Japonais ou le débat pour les Français. Dans l’analyse des facteurs qui ont favorisé la propagation du virus, on a sans doute trop peu tenu compte de ces particularités culturelles.

Des chercheurs turcs viennent de combler cette lacune dans une étude publiée ce mois-ci dans la revue universitaire Disaster Medicine and Public Health Preparedness. Selon leurs calculs, plus les habitants d’un pays privilégient la proximité dans leurs interactions avec les autres, plus la maladie s’est répandue rapidement dans les premiers stades de la pandémie, au printemps. La tendance se confirme notamment en Italie, en Serbie, en Ukraine, en Autriche et en Allemagne, des pays où un certain rapprochement est observé dans les rapports sociaux et qui ont vu leur nombre de cas se multiplier plus rapidement qu’ailleurs. Inversement, la maladie a progressé plus lentement dans des pays plus froids comme l’Estonie, la Hongrie et la Corée du Sud.

Selon les auteurs, les pays plus « colleux » auraient intérêt à adopter des mesures beaucoup plus précoces et draconiennes pour limiter les contacts entre leurs citoyens, afin de contrer leur penchant naturel pour la proximité.

Est-ce que l’éloignement deviendra moins pénible au fil des mois ? À la longue, la pandémie fera-t-elle de nous des gens inapprochables ou, au contraire, deviendrons-nous de plus en plus assoiffés de chaleur humaine au fur et à mesure que nous en serons privés ? Qui sait ? En attendant, un peu de compassion est de mise, envers soi et les autres, considérant la difficulté de la tâche qui est exigée de nous.

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Votre texte est un baume sur mon cœur. Merci pour « Ce sujet » très d’actualité, qui a dû nécessité une recherche exhaustive sur ces rapports existants entre les différentes distances et nous, les humains de notre belle planète (la Terre). Depuis cette date fatidique en mars 2020 où tout notre beau Québec ainsi que la planète entière a été dans l’obligation de se cloîtrer dans son chez-soi pour la santé et sécurité de tous, et par la suite de continuer à les mettre en vigueur à toute heure du jour ou de la nuit, toujours dans le même but commun, j’ai vécu cela comme si je venais d’être catapultée sur la planète XYZ: car ne plus pouvoir embrasser, enlacer, cajoler, flatter ou toute autre toucher émotionnel envers un de mes proches ou un de mes amis et bien cela j’en était devenue quasi allergique à ces mesures sanitaires: Tout en sachant bien qu’elles étaient dirigées vers un bien commun , la santé de tous ainsi que leur sécurité, j’en pouvais juste plus. Que voulez-vous, je suis humaine après tout, mon cerveau n’était plus capable de se retenir d’aller vers les autres, c’était d’agir contre ma propre personne. Par votre recherche didactique sur votre sujet, et je dirais même grâce à celui-ci, je comprends enfin pourquoi je me sens dans les limbes cette année … dans ma profession le toucher et la proximité sont deux bases essentielles sur lesquelles nos actes professionnels se soudent : être infirmière en cette année 2020 c’est hors du commun, c’est un vrai tour de force car, pour pouvoir faire mon boulot adéquatement et de rester en sécurité et en santé, je suis obligée de porter les fameux ÉPI ( équipements de protection individuelle) . Pour moi qui a toujours utilisé le toucher et la proximité Professionnelle avec mes patients pour offrir des soins Caring , c’est une contre nature pour moi de faire ceux-ci à une distance éloignée, et c’est toujours le cas même après 5 mois 1/2; de ne plus avoir le droit de réconforter un patient qui en aurait tant besoin, j’en suis rendue à me voir comme une mauvaise infirmière parce que je les laisse seul dans leur détresse en ne m’approchant pas de mes patients, et ça me bouleverse.
Aujourd’hui, je me sens un tant soit peu rassurée, si je peux m’exprimer ainsi, à l’effet que ce que je ressentais comme une angoisse malsaine, et bien c’est bien juste une réponse physiologique de notre corps envers ces nouvelles normes sociales dites sanitaires qu’on doit apprendre et faire afin de réussir tous ensemble à éradiquer ce fichu virus de « la Covid-19 ». Vivement que cela arrive.

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Merci pour cet article ! Il m’a fait du bien .Je me suis reconnue et le fait de prendre conscience que c’est normal,que c’est la situation Covid qui est anormale m’a rassurée sur mes propres réactions.Je me surprend maintenant à mimer que je serre mon interlocuteur ,j’envoie des bisous à deux mains et je joue du clin d’oeil par dessus mon masque pour marquer mon approbation.Que j’ai hâte pourtant de revenir à la normale !!!

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Merci Noémie Mercier Pour cet article, comme pour tous les autres. Vous portez un regard juste sur notre société. Vous abordez les sujets sans détour, avec mesure, sans violence ni complaisance. Vous nous aidez à réfléchir, à faire notre introspection, à porter un regard sur un horizon meilleur possible à définir ensemble. Vous ne donnez pas la destination, car vous faites confiance à l’intelligence collective. Je vous remercie : du journalisme comme nous en avons besoin.

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Pour en finir avec des embrassades excessives

Même après plus de 40 ans de vie au Québec, je reste surprise qu’une personne que je n’ai jamais rencontrée auparavant, mais qu’une amie, par exemple, connait et me présente m’embrasse sur les deux joues. Je crois que l’on peut être copain sans se bécoter et s’échanger les virus.
Aujourd’hui, c’est la COVID qui est le centre de préoccupations, mais les virus du rhume ou de la grippe se transmettent aussi par le contact rapproché.
Il serait intéressant de voir si l’ampleur des éclosions de la grippe est différente dans les contrées qui divergent dans leur propension aux embrassades.

L’évaluation du risque-bénéfice suggère qu’il est approprié d’embrasser les membres de sa famille et des amis proches pour renforcer les liens affectifs. Consoler une personne en détresse en la touchant ou en la prenant dans ses bras me semble aussi présenter plus de bénéfices que de risques.

Mettre un frein sur les étreintes intempestives pourrait constituer un côté positif de la COVID !

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J’imagine que les relations humaines sont peut-être un peu plus complexes qu’il n’en parait. Ainsi comment passe-t-on de la bulle la plus éloignée à la bulle la plus rapprochée ? C’est peut-être ce passage d’une bulle à une autre qui est un facteur qui facilite la transmission des virus.

Les personnes avec lesquelles nous nous offrons une certaines intimités ne sont pas automatiquement toutes saines. Certaines peuvent être infectées à notre insu, d’autres se savent infectées mais cachent leur jeu, on peut savoir une personne infectée mais l’approcher ou en être approchée. Nous aurions peut-être tendance à minimiser l’état réel de celles ou ceux qui nous sont proches.

Qu’est-ce qui conditionne les relations humaines ? Pourquoi quelques-uns ont plus besoin que d’autres d’être approchés, manipulés ?

D’un autre côté, la distance n’aide pas toujours à régler les problèmes. Via Internet (par exemple) il est plutôt rare que les personnes se présentent telles qu’elles sont. Il est facile d’être leurré.

Quand je faisais du théâtre, mes professeurs insistaient beaucoup sur cette notion de bulle, c’est en partie grâce à cette bulle que nous pouvons faire porter notre voix. Ainsi la distanciation physique importe finalement peu tant et aussi longtemps que nous pouvons (ou savons) porter le message. Elle devient nécessaire pour se faire entendre….

La biologie montre que chaque cellule transmet des signaux qui leur sont propres, la manière dont s’organise ou se groupe les cellules permet cette transmission. Chez l’humain, il serait concevable que tout dépendamment de la manière dont ils sont positionnés dans l’espace, les signaux se déplacent distinctement suivant certaines variables. Ainsi la notion de foule ou de groupe entraîne diverses interactions. Être seul entraîne d’autres interactions qui peuvent être celle d’une communication avec la nature ou encore toute autre dimension.

Pourquoi l’intimité devrait entraîner des privilèges pour les uns et non pas pour les autres ? En vertu de quelles lois naturelles ?

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@ André Nickell,

Merci pour vos commentaires. Mais devrais-je conclure que vous souffrez d’aveuglement volontaire ou que tout simplement vous êtes de mauvaise humeur ?

J’aimerais pendant que nous y sommes, vous recommander de relire l’article de Noémi Mercier. Peut-être que cela vous aiderait à mieux comprendre.

N’était-il pas entre autre question de distanciation ?

Serge Drouginsky, en plus de dire des banalités qui ne conduisent nulle part, vous réussissez à être méprisable. Bravo.

@Drouginsky : Plutôt que de réponde ma question qui était pourtant simple et de bonne foi, à savoir, de quels privilèges vous parlez, vous décidez de regonfler votre ego, qui était sans doute à plat, avec des insultes, encore une fois, sans rapport.

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@ Cher monsieur Nickell,

J’attache toujours une grande importance aux messages qui me sont envoyés. C’est pour cette raison que je prends le temps de vous répondre.

Je ne vois rien d’insultant dans la nature de mes propos vous concernant. D’ailleurs les propos revêtant un caractère insultant ne sont en principe pas permis par la rédaction de L’actualité.

Vous dites que vos commentaires constituaient une question en sorte que je n’aurais pas répondu à votre question. Votre texte du 28 août 2020, 11h53 : « De quels privilèges parlez-voous. » [Sic]

Désolé, mais je n’avais pas compris en raison de votre propre syntaxe, qu’il s’agissait d’une question. Je peux effectivement répondre. Il y aurait entre vous et moi confusion sur l’usage de mot « privilège ».

Je crois comprendre que vous vous référez au terme juridique (par exemple, le permis de conduire est un privilège) alors que je me réfère au sens commun du mot. En voici une définition : « Avantage, faveur dont bénéficie une personne ou un groupe par suite d’un choix arbitraire, d’une situation ou de circonstances particulières. » (Source : https://www.cnrtl.fr/definition/privilège)

Ainsi sur cette base, vous pouvez constater par vous-même que je me suis efforcé comme à mon habitude de rédiger des commentaires qui étaient en rapport avec le sujet.

Manifestement, vous semblez très à cheval sur le sens des mots. Je ne crois pas que l’égo auquel vous vous référez, qu’il soit à proprement parler comme une baudruche qu’il faut de temps en temps regonfler ou quand il se dégonfle « patcher » avec des rustines. Fallait-il comprendre qu’il s’agissait d’une formule imagée ? Pour exprimer les choses comme je le pense, je ne vous considère pas comme un modèle d’humilité.

C’est avec regret que je remarque que vous nourrissez une opinion plutôt méprisante à mon égard. Cela me rend triste que de savoir que nous ne serons jamais des amis en raison de vos préjugés.

J’aimerais terminer par une requête : Pourriez-vous à l’avenir m’accorder ce privilège de cesser de me lire. Cela nous éviterait ainsi toute forme de malentendus. — Par avance merci. Il y a de bien meilleures choses à lire sur tout le site Web de L’actualité.

C,est vraiment compliqué dans votre tête,voilà pourquoi on a des psychiatres pour vous aider.Pourtant c,est simple on est en pandemie comme a tous les 25-50 ans.Vous êtes pas obligé de suivre la distanciation mais ce faisant vous protégez ceux que vous aimez du virus.Sinon vous pouvez les condamner.Des efforts et sacrifices,? Oui bien sûr.

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