Quand le courage s’éveille

Le soulèvement des Iraniennes révèle ce que c’est, vraiment, de vivre sans peur et sans reproche, au nom de la liberté.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Le courage fascine. Relève-t-il de la volonté ou de l’inconscience ? D’un élan qu’on regrettera ou de l’acte pleinement assumé ?

Il y a bien des manières de faire face aux épreuves de l’existence, mais le courage que j’évoque ici est celui du pari suprême : mettre à risque sa dignité ou sa vie.  

L’histoire en donne mille exemples, mais cet automne, le plus éclatant est venu d’Iran. En dépit de la censure exercée par les autorités qui bloquaient Internet, nous avons tous pu voir des Iraniennes manifester tête nue, rapidement appuyées par des hommes, toujours plus nombreux.

Ces foules protestaient contre le décès de Mahsa Amini, battue par la police des mœurs de son pays parce que des mèches de cheveux s’échappaient de son voile. Les jeunes d’Iran s’opposent depuis déjà un bon moment au régime en place, mais cette mort a marqué un tournant.

Comme tant d’autres, j’étais admirative de la beauté du geste de ces femmes et de leur beauté tout court, cheveux libérés. Mais j’étais aussi effrayée, me demandant lesquelles grossiraient le nombre des personnes arrêtées, battues ou tuées durant ces protestations durement réprimées.

Jamais ici nous n’avons à faire preuve de ce courage-là, où protester peut signifier disparaître.

Or, si moi, à l’autre bout du monde, j’avais peur, que pouvaient donc éprouver ces femmes sur le seuil de leur porte, avant de se lancer dans la rue ? Aurais-je pu les imiter ? Je crains que non, et j’ai également peur de ma lâcheté présumée.

Il est vrai que jamais ici nous n’avons à faire preuve de ce courage-là, où protester peut signifier disparaître. Une philosophe française, Monique Castillo, a bien mis en mots la distance que je ressens devant de tels événements. Dans un article de 2013 intitulé « Le courage qui vient », elle écrivait que nos sociétés démocratiques ont professionnalisé le courage en le renvoyant au travail du militaire — ou du policier ou du pompier, pourrait-on ajouter.

La population peut dès lors « se préserver de la nécessité d’avoir du courage » puisque certains choisissent d’affirmer cette qualité dans leur travail et que nous leur faisons globalement confiance, même si leur métier nous laisse parfois perplexes ou critiques, au point qu’ils finissent par être isolés socialement. À l’inverse, le « découragement » est devenu une « caractéristique de la société civile » — une réalité que Castillo nous invitait à secouer.

Dans les régimes répressifs, on peut donc croire que les gens doivent se réapproprier le courage pour survivre. Lorsqu’ils le font, c’est pour des raisons de valeurs, de justice, de solidarité, ou parce qu’ils n’ont plus rien à perdre.

Surtout, contrairement à l’imaginaire occidental du héros, le courage n’est pas une affaire d’individus isolés. Il relève plutôt d’une énergie collective qui n’a rien de spontané, malgré l’impression que nous donnent les événements, comme en Iran. Il émerge de mouvements souterrains qui se sont construits autour de critiques partagées et de résistances quotidiennes (un voile sciemment mal ajusté, par exemple). Un État tyrannique n’arrive jamais à tout étouffer.

Quand la tempête éclate, bien des gens sont ainsi disposés à l’affronter au grand jour. Sont-ils vraiment prêts à toutes les conséquences ? Non, mais l’important est ailleurs.

J’ai ici en tête une magnifique chronique du grand journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud qui a pour titre « Un jeune Syrien, seul dans sa nuit, sous dix mille commentaires ». Elle a été écrite en 2011, au moment où, dans la foulée du printemps arabe, la révolte contre le régime de Bachar al-Assad s’enclenchait en Syrie.

Daoud venait de voir à la télévision un jeune brutalement arrêté durant une manifestation. Un topo de quelques secondes, puis le journal télévisé était passé à une autre nouvelle, laissant ce Syrien « absolument seul dans la douleur ».

Habitué à la répression puisqu’elle sévit également en Algérie, Daoud savait bien ce qui attendait le jeune homme — « comment transmettre à chacun le parfait sens du hurlement du gamin arrêté » ? Et puis, comment empêcher qu’il disparaisse aussi dans les froides statistiques du conflit ?

La chronique de Daoud invitait le public à voir autrement cette brève séquence d’un manifestant embarqué par l’armée : certes « poussé dans le dos vers la tombe, tête baissée, sans nom, croulant sous les coups et dix mille analyses, seul dans la terreur et pourtant éclairé de l’intérieur par le sens qu’il a donné à sa vie et à sa mort ».

Cette lumière brille donc en dépit de la peur, tellement la liberté est un besoin vital. Nous en méconnaissons la puissance tant que la nécessité ne l’a pas éveillée.

Le courage est au fond un souffle et l’on peut puiser loin en soi pour arriver à respirer.

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Ce qui est triste, désolant, décourageant c’est l’isolement de ses courageuses personnes défiant l’entendement. Alors, que le reste du monde bien nanti dans leur petit confort superficiel fait l’autruche en admiration devant leurs propres nombrils en regardant la misère des autres comme une téléréalité.

Encore plus triste et désolant, voir se pavaner, à la face du monde tous ses soi-disant hauts dirigeants mondiaux y compris chez nous au Canada démontrant sans gêne leurs lâchetés face à la déshumanisation des sociétés ou des populations sont sacrifiés voir exterminés pour le bon plaisir de dictature où de soi-disant principes religieux. Notre manque de courage sans gêne, nous, qui sommes des êtres humains. Nous rendons, complice, de cette souffrance, cette cruauté qui hypocritement nous scandalise.

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