Que sont mes amis devenus ?

Querelles, mésententes, déceptions, éloignement… La pandémie abîme sérieusement nos amitiés, commencent à constater les chercheurs. Certaines ont volé en éclats, d’autres sont sous respirateur, la plupart souffrent de la perte de contacts réels. Comment rebâtir les ponts ?

Illustration : Anne-Julie Dudemaine

Julie a rencontré Patricia dans le cours Enseignement moral et religieux, en 1992, à l’école Fernand-Lefebvre, à Sorel. Depuis le début du secondaire, l’adolescente se terrait à la bibliothèque pendant les périodes libres, après que des élèves eurent collé une boîte de barres diététiques sur son casier pour se moquer de sa corpulence. Patricia non plus n’était pas populaire — c’était une fille timorée au physique atypique qui ne disait jamais un mot en classe. Mais l’humour décapant de Julie est venu à bout de sa carapace, et les deux brunettes frisées sont devenues l’une pour l’autre un rempart contre les harpies qui faisaient la loi à l’école.

« Chaque soir, on se téléphonait pour parler de nos kicks », se rappelle Julie, 43 ans, depuis une salle de conférences à son travail, à Québec. « Le moindre événement — Martin qui m’avait demandé un crayon en arts plastiques, le ténébreux qui avait effleuré Patricia dans l’autobus — se transformait en saga. » Les souvenirs déboulent : les après-midis passés à espionner les beaux gars dans la section des disques du magasin Zellers, les virées au billard La Baguette, le voyage sur le pouce pour revenir du Festival de la gibelotte… Leur amitié a survécu au bal des finissants, à l’entrée dans la vie professionnelle, aux amours, à la maternité, aux horaires surchargés. Mais pas à la pandémie. Après 25 ans à partager joies et misères, c’est silence radio depuis mai dernier — conséquence d’un échange acrimonieux sur Messenger.

Julie, qui préfère ne pas révéler sa véritable identité, comme presque tous les interviewés pour ce reportage, fait partie de la trentaine de personnes qui se sont empressées de me contacter quand j’ai demandé, sur ma page Facebook, si la crise sanitaire avait nui aux relations amicales. Le constat est unanime : il y a de l’eau dans le gaz.

Loin d’être anecdotiques, les témoignages recueillis concordent en tous points avec les observations de la sociologue Claire Bidart, qui participe depuis un an à Vico, une étude menée auprès de 16 000 Français, dont les résultats paraissent ce mois-ci chez UGA Éditions sous le titre Personne ne bouge : Une enquête sur le confinement du printemps 2020.

« Un répondant sur six affirme que ses liens se sont dégradés, et la catégorie la plus écorchée, ce sont les amitiés (30,4 %), suivies de près par la famille proche (29,1 %) », explique la chercheuse au Centre national de la recherche scientifique et à Aix-Marseille Université, auteure de multiples ouvrages sur les dynamiques des relations sociales. Le conjoint vient ensuite (21,7 %), puis les collègues (19,4 %) et les connaissances (9,2 %). « Les conflits sont de très loin la cause principale de la détérioration des liens, ce qui est étonnant puisque les pertes d’amitié sont rarement engendrées par des disputes, selon nos études antérieures. » C’est la sorte de relation la plus libre, car elle n’implique ni devoir ni contrat — si bien que la plupart des ruptures se font sans drame. « En temps normal, le plus souvent, on cesse peu à peu de s’écrire et de s’appeler, jusqu’à se perdre de vue. »

Mais depuis un an, c’est une autre paire de manches. Les nombreux stress déclenchés par la pandémie ont fini par étirer l’élastique d’à peu près tout le monde. « Même en des temps heureux, toutes nos relations sont soumises à des stress, car l’adéquation parfaite entre deux esprits n’existe pas », observe l’anthropologue anglais Robin Dunbar, spécialiste des liens sociaux célèbre pour avoir établi qu’en raison des limites de son cerveau, l’humain peut entretenir un maximum de 150 relations stables (le fameux « nombre de Dunbar »). « Les manies et les traits de caractère de ceux qu’on aime nous tombent parfois sur les nerfs, on boude quelques jours, mais on passe vite l’éponge, explique le professeur à l’Université d’Oxford, en Angleterre. Sauf qu’en ce moment, le seuil de tolérance est au plus bas, et des querelles dramatiques éclatent même avec les gens les plus proches. »

De plus, des facettes insoupçonnées chez ceux qu’on croyait pourtant connaître se dévoilent — pour le meilleur et pour le pire. « Les situations extrêmes nous obligent à montrer notre vrai visage, à révéler nos valeurs profondes », juge Laetitia Monteils-Laeng, spécialiste de philosophie ancienne à l’Université de Montréal. On voit qui pense aux autres et qui est axé sur ses besoins ; qui est pétrifié par la peur et qui monte au front ; qui est matérialiste et qui priorise la santé. « Et parfois, on peut être surpris, voire déçu. »

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L’écrivaine et directrice littéraire Geneviève Lefebvre, une sportive à la chevelure de lionne, a vu s’élever la force, le courage et le dévouement chez des copines, raconte-t-elle lors d’une rencontre par vidéoconférence. Mais elle a assisté à du moins noble aussi — à tel point qu’en novembre, elle a fait une pause de Facebook, elle qui y était pourtant très active. « L’anxiété générale avait monté d’un cran et des amis se sont mis à péter des coches pour des affaires insignifiantes, comme la pénurie de vin orange à la SAQ. » 

D’autres réclamaient que Québec ferme les écoles alors qu’ils n’avaient pas d’enfants eux-mêmes, ou critiquaient les citadins agglutinés dans les parcs depuis le confort de leur domaine en Estrie. « Où veux-tu qu’ils aillent pour jouer dehors, les petits du quartier Hochelaga ? J’ai préféré débarquer du réseau avant de devenir pas fine avec le monde. »

Nombre de participants à mon enquête maison m’ont raconté être tombés de leur chaise en découvrant le militantisme antimasque d’un vieil ami ou son adhésion à des théories abracadabrantes sur la pandémie. Plusieurs se sont également crêpé le chignon lors de rencontres, les uns étant plus rigides relativement aux mesures sanitaires, et les autres, plus permissifs. 

Selon l’étude Vico, 40 % des conflits déclarés par les répondants étaient le fruit de dissensions, en particulier au sujet des consignes à suivre, des traitements, des projections du nombre de cas et de l’action des gouvernements. Bref, la crise est un immense nid à chicane.

Pour beaucoup, l’heure est à « faire du ménage » dans leur réseau, histoire de se concentrer désormais sur les « vrais amis ». Une réaction typique lors de bouleversements importants, observe Roxane de la Sablonnière, directrice du Laboratoire sur les changements sociaux et l’identité à l’Université de Montréal. Quand survient une crise majeure qui secoue le quotidien, les gens se livrent à des exercices de comparaison, remarque la professeure de psychologie, qui a mesuré ce processus scientifiquement. « On soupèse ce que tel copain nous apporte comparativement à l’autre, le rôle que jouait cette amie auparavant par rapport à maintenant, et on fait les choix qui nous procurent un plus grand sentiment de sécurité et de cohérence dans notre vie actuelle. Souvent, on opte pour les personnes qui nous ressemblent, car c’est plus facile à gérer. »

Lorsque Geneviève Lefebvre a décidé de réactiver son compte Facebook, en janvier, elle est passée de 4 700 contacts à 400. Ce tri était le fruit d’un « besoin de sens », précise-t-elle ; elle n’a rien contre ceux qu’elle a retirés de sa liste. « Je veux simplement garder mes forces pour les personnes avec qui je fais des activités dans le réel. » La solitude imposée depuis mars l’a plongée dans de profondes réflexions sur l’amie qu’elle désire être, et sur les êtres dont elle a désormais envie de s’entourer. « La santé publique nous a obligés à faire une sélection — merci, Horacio ! » Au revoir les princesses, les névrosés, les vampires, les gens dont le besoin d’attention est un puits sans fond. « Sur le radeau de la Méduse, je veux des coéquipiers qui opèrent, qui ont l’intention de faire partie de la solution, et moi aussi, je compte assurer la survie des autres. Sinon, qu’on me c… aux requins ! »

Mais même après un écrémage, entretenir ses relations reste un défi en période trouble. « Il est difficile de répondre aux besoins des autres lorsqu’on est soi-même à bout de ressources », explique Roxane de la Sablonnière, qui a pu observer ce phénomène dans les années 2000 quand elle travaillait au Kirghizistan, une ancienne république soviétique. « Après la chute de l’URSS, la population avait tout perdu et devait cumuler les boulots pour survivre — c’était vraiment la misère. Des tensions survenaient alors entre amis parce qu’ils ne pouvaient plus compter l’un sur l’autre. » L’enquête Vico révèle d’ailleurs que les appels sans suite et les copains trop accaparants sont parmi les causes importantes de la dégradation des liens pendant la crise.

Après trois mois de silence, la qualité de la relation décline doucement, jusqu’à ce qu’un confident se transforme en connaissance dont on ne sait même plus ce qu’elle devient.

C’est justement ce qui a mené au naufrage de la relation entre Julie et Patricia. Elles s’étaient parlé en janvier 2020, puis la pandémie a débarqué et Julie, qui était alors préposée aux bénéficiaires, a enchaîné les heures supplémentaires pour pallier les absences de ses collègues. L’épisode l’a poussée au bord du précipice, témoigne la mère de famille monoparentale : « Je me suis retrouvée à un endroit où je n’étais jamais allée — j’en étais à me demander ce que je faisais sur terre. Mon réflexe a été de m’isoler. » En mai, Patricia a écrit à Julie sur Messenger pour lui dire que son silence des derniers mois prouvait qu’elle ne tenait pas à leur relation. « J’étais au cœur de la tempête pendant qu’elle travaillait depuis son salon, et c’est moi qui aurais dû appeler ? » Julie a répliqué avec mordant. Et le fil qui les reliait depuis l’adolescence s’est rompu.

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Contrairement aux liens familiaux, les amitiés ne survivent pas longtemps sans être arrosées, a découvert Robin Dunbar. Après trois mois de silence, la qualité de la relation décline doucement, jusqu’à ce qu’un confident se transforme en connaissance dont on ne sait même plus ce qu’elle devient. « Parfois, ces complices sont remplacés par d’autres. Mais plus on vieillit, moins on se fait de nouveaux amis — surtout en contexte de pandémie ! Or, l’affaiblissement de son réseau a des conséquences bien plus graves qu’on le pense », prévient l’anthropologue.

Les décennies qu’il a passées à étudier les dynamiques sociales, d’abord auprès des primates, l’ont convaincu de l’apport essentiel de l’amitié à la santé physique et psychologique des humains. « Écrivez “essentiel” en lettres majuscules ! » insiste-t-il. Parmi la tonne de recherches portant sur le sujet, celle qu’il préfère citer est une méta-analyse, publiée par des collègues américains en 2010, qui décortique 148 études menées auprès d’un total de 309 000 participants. 

Cet examen leur a permis de constater que les individus entourés d’amis proches avaient un taux de survie de 50 % supérieur à ceux plus isolés socialement, par exemple à la suite d’un accident cardiovasculaire. Et ce, peu importe l’âge, le sexe et l’état de santé initial. « Avoir de bons copains est un meilleur gage de longévité que la plupart des habitudes recommandées par votre médecin, comme bien manger, faire du sport et limiter la consommation d’alcool. L’effet sur la santé est aussi bénéfique que d’arrêter de fumer. »

Ce serait entre autres parce que l’accolade chaleureuse d’un proche ou sa main sur notre épaule déclenchent la sécrétion d’endorphines, une hormone qui participe à la gestion de la douleur en induisant notamment un sentiment de détente, de confiance et de bonhomie.  

Sur le plan social, les amis servent d’intermédiaires avec le monde extérieur, explique la sociologue Claire Bidart. « Leurs opinions sont souvent plus efficaces pour nous orienter dans nos actions que celles émanant des médias ou des experts ; ce sont des gens comme nous, qui pourraient être à notre place, et dont on pense qu’ils veulent nous protéger — alors on les écoute. » C’est aussi auprès d’eux qu’on mesure l’appréciation de qui on est et de ce qu’on fait. Leurs « t’es belle, t’es bonne, t’es capable » valent de l’or.

Ce sont surtout les 15-20 personnes dont on est le plus près, et à qui on consacre environ 60 % des trois heures quotidiennes allouées en général aux interactions sociales, qui ont une incidence critique sur l’espérance de vie, selon les travaux de Dunbar. Mais le reste de notre réseau social — l’usager du train de banlieue qui nous salue tous les matins, les coéquipières au soccer, la barista à qui on n’a même plus besoin de préciser notre commande — participe aussi à notre défense contre les aléas de l’existence, en plus de renforcer le sentiment de faire partie d’une communauté. Et leur absence crée un grand vide en ce moment.

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Après la mort de son deuxième mari, en 2016, Anne, une enseignante retraitée de Québec, s’est mise à jouer aux quilles une fois par semaine, sur l’insistance d’une amie qui voulait la tirer de sa caverne. Elle y est d’abord allée de reculons — mais elle a adoré. « En plus, j’ai du talent ! » raconte l’élégante septuagénaire depuis sa cuisine inondée de soleil. « Je connais plus ou moins mes coéquipiers, mais ce sont des personnes joyeuses, en forme, et on a du plaisir. Ça me manque tellement. » Anne habite seule en appartement. Elle a bien quelques amies avec qui elle échange par écrit, elle voit aussi sa fille de temps en temps, mais sinon, sa solitude est totale. « Je n’ai plus de motivation, je suis devenue paresseuse, confie-t-elle, la gorge nouée. Parfois, je me lève le matin et je me mets à pleurer sans savoir pourquoi. J’ai maintenant toutes sortes de peurs, comme celle de tomber malade, faute d’être assez active. Je me demande si j’aurai la chance de revoir mes amis un jour. »

Pour Jasmine aussi, la pandémie est un chemin de croix. L’étudiante en Lettres françaises et éducation à l’Université d’Ottawa passe toutes ses journées dans sa chambre chez ses parents, à faire des travaux et à suivre des cours en ligne. Depuis septembre, elle n’a eu aucun contact avec ses profs et ses camarades de classe.   

Son quotidien est d’un ennui sans nom. Pendant le premier confinement, elle organisait souvent des rencontres avec ses copines d’enfance sur le réseau social Houseparty, mais plus ça allait, moins c’était drôle. « On ne fait tellement rien de nos journées que les conversations s’essoufflent vite. » Pour tuer le temps, elle s’est mise à s’entraîner et à s’intéresser à l’alimentation — sauf que sa nouvelle passion a dégénéré en trouble alimentaire.

Comme Jasmine ne voit pas ses amies, personne n’a remarqué qu’elle flottait dans ses vêtements. « La plupart du temps, on se contente de se texter des anecdotes, alors je suis gênée de les appeler pour leur dire que je ne vais pas bien. Je ne sais pas par où commencer. C’est comme si je n’étais plus proche d’elles. » Jasmine se demande ce qu’elle aura encore en commun avec ses copines au sortir de la crise, alors que sa petite « gang » était pourtant si soudée avant. « Moi, en tout cas, je ne suis plus la même. J’ai vieilli en accéléré. Les gros partys dans les bars, je n’ai plus envie de ça. J’ai soif de rassemblements intimes pour discuter, échanger. »

Avec les personnes qui vivent seules, comme Anne, les jeunes aux études postsecondaires sont ceux qui souffrent le plus de la perte du lien social, observe la sociologue Claire Bidart en se basant sur les données de l’étude Vico. Car plus qu’à n’importe quel autre stade de la vie, l’amitié joue un rôle fondamental quand on débarque enfin dans la cour des grands. C’est une période « fragile et compliquée » pendant laquelle les adultes en devenir fabriquent et testent des identités possibles au contact de divers groupes sociaux, comme les camarades à la faculté et les associations étudiantes, illustre-t-elle. « À cet âge, les amis sont carrément une façon d’exister dans le monde, et là, ils en sont privés. C’est terrible pour eux. »

Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux, disent toutefois les 16 000 participants à l’enquête Vico — un commentaire récurrent également dans les témoignages recueillis via ma page Facebook. Au-delà du désormais célèbre apéro Zoom, beaucoup m’ont affirmé avoir adopté la vidéoconférence pour regarder des films à deux, colorier, cuisiner ou faire un tour dans le quartier.

« Malgré leurs désavantages, les technologies numériques ralentissent la dégradation des liens, même si elles ne peuvent l’arrêter complètement. »

Robin Dunbar, anthropologue

Pour Julie, la socialisation virtuelle a été carrément salvatrice pendant son automne à broyer du noir. « Je fais partie de trois groupes privés sur Facebook dont les participantes sont des connaissances pour la plupart. Et pourtant, celles qui étaient au courant de mon burn-out à la suite de mon printemps de fou comme préposée aux bénéficiaires prenaient le temps de m’écrire juste pour me dire qu’elles pensaient à moi. » 

Elle est encore émue en évoquant un paquet qui l’attendait à la poste en décembre dernier. Des filles qu’elle n’a jamais rencontrées « en vrai » lui avaient cousu une chemise de nuit rouge à pois, sachant qu’elle les adore, et avaient même pris la peine de faire venir de la dentelle de Nice, en France, et un coton tout doux d’une boutique spécialisée en Gaspésie. Leur solidarité l’a aidée à reprendre goût à la vie. « Elles ont été des étoiles dans la nuit. »

Robin Dunbar confirme qu’il est tout à fait possible d’avoir des relations significatives avec des individus qu’on n’a jamais vus physiquement (y compris une figure religieuse ou un personnage de série télé !). L’essentiel est d’avoir le sentiment d’être en « conversation » avec l’entité en question. La plupart du temps, par contre, notre réseau est composé de gens qu’on connaît dans la vie, parce qu’on trouve ces relations plus gratifiantes.

Cela tient en partie aux bienfaisantes endorphines qui s’activent quand un copain nous attrape par l’épaule, nous colle un bisou sur la joue ou nous prend la main. Les humains se touchent beaucoup plus qu’on ne le croit, et ce, dans toutes les cultures, bien que certains peuples soient plus « colleux » que d’autres, a constaté l’anthropologue lors d’une vaste enquête menée un peu partout en Europe et au Japon. Rire, chanter, danser, festoyer et assister à un rituel religieux en groupe procurent aussi un effet semblable sur le plan physiologique. « Ces activités peuvent donner à de parfaits inconnus le sentiment de se connaître depuis toujours. Hélas, tout ça se fait difficilement en ligne. »

Par ailleurs, le langage non verbal passe mal à l’écran, alors qu’il est essentiel à la compréhension de l’autre. La plupart des gens ont peu de talent pour traduire leurs émotions en mots ; le récepteur doit travailler fort pour saisir ce que le locuteur tente de communiquer — ce qu’il fait en s’appuyant sur le ton de la voix, les gestes et les expressions du visage. 

« Cela dit, malgré leurs désavantages, les technologies numériques ralentissent la dégradation des liens, même si elles ne peuvent l’arrêter complètement », dit Robin Dunbar, qui estime qu’il y aura un énorme rattrapage de câlins à faire au sortir du cauchemar de la pandémie. Il est néanmoins optimiste : « Après la grippe espagnole en 1918, il y a eu les années folles, l’une des périodes les plus festives de l’histoire de l’humanité ! »

Certes, des dommages risquent d’être permanents. Mais certains liens valent le coup d’être recousus, par exemple les longues relations qui ont été importantes dans le développement de l’identité d’une personne, explique la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier, professeure associée à l’UQAM. 

Rebâtir les ponts commence par se regarder dans le miroir avec attention, conseille-t-elle. « Pourquoi suis-je sorti de mes gonds ? Est-ce attribuable à mon état de fatigue ? Qu’est-ce qui me perturbe ? Reconnaître ses torts facilitera les échanges. » Après avoir fait amende honorable, on doit tenter de découvrir ce qui se cache derrière les comportements d’un ami. Sauter à pieds joints dans les théories complotistes, par exemple, peut être une réaction à une très forte anxiété — certains se réfugient alors dans le déni et se coupent du réel. « On traîne tous un bagage de vie qui conditionne notre réponse au stress, explique la psychologue. Pour comprendre les agissements de l’autre, il faut s’intéresser à son histoire, à ses blessures passées. Tout le monde cherche à se protéger en ce moment — soyons indulgents. »