Questions d’identité

Notre identité, qu’on croit unique, nourrie de traits de caractère, de liens familiaux, de bons coups professionnels, tout ce qui fait notre unicité, ben, c’est du vent ! Ce qui nous résume, ce sont ces neuf chiffres que le gouvernement fédéral nous attribue à la naissance.

Photo : Daphné Caron

En juin dernier, près de la moitié des Québécois adultes (2,9 millions) découvraient qu’ils étaient victimes d’un vol de données survenu chez Desjardins. Une fraude commise par un employé malveillant, à propos de qui les infos sortent au compte-gouttes, ce qui ajoute au sentiment de frustration des membres floués.

Le 21 juin, j’apprenais que mon compte personnel et celui d’une de mes entreprises faisaient partie des 2,9 millions. Quelques jours plus tard, je saurais que tous mes comptes chez Desjardins ont été piratés. Panique à bord, mais surtout colère noire contre cette entreprise supposément pas comme les autres.

Desjardins est un « mouvement », une coopérative, pas une banque. Desjardins est un morceau de l’identité québécoise. C’est le Québec économique qui s’est pris en main et qui navigue dans la piscine des barracudas. Elle est « nous », son image est (était) réconfortante, maternelle, même. C’est donc la famille qui a trahi les siens, qui a mis ses enfants dans le trouble ! Les patrons ont beau tempérer la situation, la marque est entachée et la confiance rompue. La famille Desjardins est gravement blessée, au moment où, paradoxalement, l’identité québécoise est vague…

Si aux premières heures suivant la révélation au public de la catastrophe, l’inquiétude avait trait à l’argent (Ciel, vont-ils vider mon compte ?), prestement, il est apparu que l’enjeu n’était pas celui-ci. La véritable question concerne l’identité de 3 millions de personnes.

Ce vol en est un de données personnelles. Il illustre à quel point nous sommes vulnérables, démunis et ignorants quant à la protection de nos données, à quel point les sociétés qui cumulent des données sur nous sont inopérantes quand vient le moment de les protéger, et à quel point cette identité vaut de l’or.

Ce fut une leçon égrenée jour après jour : comment, à partir de notre numéro d’assurance sociale, de notre adresse, nom et date de naissance, quelqu’un peut construire un nouveau dossier de crédit, obtenir un passeport, acheter une maison. Notre identité, qu’on croit unique, nourrie de traits de caractère, de liens familiaux, de bons coups professionnels, de souvenirs uniques, de goûts revendiqués haut et fort, tout ce qui fait notre unicité, ben, c’est du vent ! Ce qui nous résume, ce sont ces neuf chiffres que le gouvernement fédéral nous attribue à la naissance.

Coup dur pour l’égo, claque dans la face de la vanité. Nous mettons des années à nous construire et à nous découvrir, et le premier Sébastien de Lévis venu, dans sa malveillance, nous vole ce que nous peinons à identifier ! Avec un peu de malchance et l’aide des mafias, des gangs de rue et du dark Web, de nouvelles Marie-France Bazzo achètent des armes, des maisons, de la drogue ?!? On est bien peu de choses…

Le « ti-coune » de Lévis est haïssable. Il demeure toutefois qu’en matière de protection des données personnelles, nulle entreprise ou institution n’est à l’abri d’employés malfaisants ou de pirates informatiques. Equifax, la transnationale américaine qui établit les cotes de crédit des particuliers, a elle-même été victime d’un mégavol de données en 2017. Des centaines d’entreprises se font arnaquer.

Jusqu’à quel point, nourrissant les réseaux sociaux, ai-je engraissé la bête qui dissipe mon identité aux quatre vents ? L’affaire Desjardins m’oblige à me poser des questions.

Et que dire de notre propension à donner, en toute candeur, des renseignements personnels, voire intimes, à tous ? Donnant notre code postal à la quincaillerie ou notre adresse courriel partout, nourrissant Instagram de détails précis sur nos goûts, nos déplacements, nos amis, fournissant à Twitter et à Facebook un aperçu détaillé de nos opinions politiques et de nos appartenances sociales ; nous nous livrons sans pudeur. Il suffit au voleur de NAS de visiter nos réseaux sociaux pour nous pourrir la vie pendant des années…

Le buzz de cet été fut l’application FaceApp, qui permettait à chacun de voir ce dont il aurait l’air dans 30 ans. Moyennant quoi, on fournissait à des comptes russes des infos sur nous. Plutôt que de regarder nos parents, on préférait nourrir la bête numérique, ce qui en dit long sur notre époque.

On m’a donc peut-être volé mon identité. Ou on le fera. Mais jusqu’à quel point, nourrissant les réseaux sociaux, ai-je engraissé la bête qui dissipe mon identité aux quatre vents ? L’affaire Desjardins m’oblige à me poser des questions.

On a longtemps cru que l’identité était un mélange complexe de confiance, d’acquis, de doutes et de croyances. Au moment où le Québec se demande qui il est, en ces temps où l’individu triomphe partout, il est ironique et troublant de constater que la réelle réponse au mystère éternel de l’identité, c’est au fond neuf chiffres…

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