Qui a peur d’Antidote au cégep ?

Si les taux de diplomation du cégep sont si mauvais, c’est peut-être parce qu’on a trop tardé à adapter l’enseignement du français aux outils numériques, comme on l’a fait il y a longtemps pour les mathématiques en intégrant la calculette.

Montage: l'Actualité

Des enseignants de français, j’en ai eu des bons. Mais le plus extraordinaire s’appelait Gérald Vézina. Presque tous les étudiants du niveau collégial, au Séminaire de Sherbrooke où je suis passé, peuvent témoigner du profond respect qu’il avait pour la langue et pour ses élèves, qu’il considérait comme des adultes.

Un jour, il est arrivé en classe avec nos dissertations annotées et une pile d’une quinzaine de dictionnaires et de grammaires.

« Vous pouvez consulter tous les ouvrages, vous pouvez demander à vos voisins, vous pouvez même venir me voir. Dans 15 minutes, je reprends vos copies et j’enlève les points pour les fautes oubliées ou mal corrigées. »

Malheureusement, le professeur Vézina est décédé prématurément quelques années plus tard, et j’ignore ce qu’il aurait pensé des logiciels d’autocorrection et d’aide à la rédaction. Mais sa manière peu orthodoxe de corriger m’a fait voir deux choses : il avait compris qu’on n’enseigne pas le français à des adultes comme à des enfants ; et sa méthode de correction s’apparentait diablement au fonctionnement des logiciels d’aide à la rédaction, dont le plus connu est Antidote.

Le sujet des aides à la correction dans l’enseignement fait polémique actuellement, surtout depuis que la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, a mandaté en juin un groupe d’experts pour se pencher sur la maîtrise du français. Le comité, composé de trois didacticiennes, doit déposer son rapport fin janvier, mais pour ma part, je suis convaincu de longue date que le grand défi de l’enseignement du français présentement consiste à s’adapter à l’environnement technologique. Comme d’ailleurs l’enseignement des mathématiques, qui tient compte de la calculette depuis une génération.

Un grand débat

Au printemps 2021, deux événements ont ouvert la porte à une nouvelle façon de voir l’enseignement du français au cégep.

En mai, la Fédération des cégeps a publié La réussite au cégep : Enjeux et pistes d’action. Parmi ses nombreuses recommandations, le rapport prônait la généralisation de l’usage des logiciels d’autocorrection et l’enseignement de stratégies de correction.

Puis en juin, 16 000 étudiants ont passé l’épreuve uniforme de français (EUF), qui est le sésame pour le diplôme. Traditionnellement, cet examen se fait en classe, au stylo, et les étudiants ont le droit d’apporter deux ouvrages de référence. Or, COVID oblige, ils ont dû le faire en ligne.

Habituellement, le taux de réussite de l’EUF varie autour de 86-87 % à l’automne et 80 % pour la session d’hiver, pour une moyenne de 84 %. Ce test a trois composantes : compréhension et qualité de l’argumentation, structure du texte et maîtrise de la langue (orthographe, syntaxe, vocabulaire). Pour les deux premiers, le taux de réussite dépasse 98 %. C’est donc le critère « maîtrise de la langue », dont le taux de réussite est dans les 70 %, qui tire les résultats vers le bas.

Or, pour l’EUF de juin 2021, surprise ! le taux de réussite est passé à 96,3 %. Scandale au Ministère : les étudiants réussissent trop bien ! On a donc décidé que la prochaine EUF, celle de décembre 2021, se ferait en classe, au stylo, avec les dictionnaires. C’est après la publication de ce résultat que la ministre McCann a mandaté son comité d’expertes pour examiner la maîtrise du français.

Le principal argument contre les logiciels d’autocorrection est le suivant : c’est une béquille, et que feront les étudiants si on les en prive ?

Mais je vous le demande, pourquoi leur enlèverait-on leur béquille ? Des béquilles, il y en a partout dans l’enseignement. J’écris aussi avec des lunettes parce que je ne vois pas clair. Est-ce qu’on m’ordonne de m’en priver sous prétexte que les moines du XIIIe siècle n’en avaient pas ? Non, évidemment. Depuis le XIXe siècle, l’enseignement a intégré de nouvelles béquilles appelées dictionnaires et grammaires. Pourquoi alors se contenter de ces vieilles béquilles de nos jours ?

Et puis quand écrit-on à la main ? Presque jamais, sauf pour une ou deux cartes de souhaits ou de condoléances. En France, il est encore d’usage de demander une lettre d’intention ou de motivation manuscrite, mais plus au Québec.

Mais voilà : on enseigne encore le français aux jeunes adultes québécois sur la base de l’écriture de cartes de souhaits, et toute la pédagogie est orientée là-dessus. Il est là, le scandale.

Cet automne, j’ai été horrifié d’apprendre que mes filles jumelles, qui amorcent leur dernière session de cégep, n’avaient reçu aucune formation pour utiliser un logiciel d’autocorrection, qui est pourtant mis à leur disposition. Quel gaspillage de ressources et de moyens ! Certes, il est possible de se débrouiller sans cours sur Antidote ou tout autre logiciel d’aide à la rédaction, mais comme je l’ai découvert moi-même au hasard d’une formation offerte, c’est une tout autre histoire quand on sait s’en servir correctement. On pourrait même croire que si les élèves apprenaient à bien utiliser ce logiciel, le taux de réussite serait voisin du 100 %.

En ce qui concerne les enfants des niveaux primaire et secondaire, il y a d’excellentes raisons d’imposer l’écriture au crayon — j’en parlerai dans ma prochaine chronique. Mais au cégep, la pédagogie devrait être orientée vers la nécessité de produire un texte potable, quel que soit le moyen.

Acceptons la modernité

Je me range donc complètement du côté de la Fédération des cégeps à ce sujet. Il est urgent que l’enseignement du français intègre les outils modernes d’écriture. Le rapport de la Fédération des cégeps s’inscrit dans une réflexion beaucoup plus large sur le taux de réussite médiocre des étudiants, auquel on s’était peu intéressé jusqu’ici. En sciences humaines, le taux de diplomation en deux ans est de… 31 % ! Sur quatre ans, ça monte à 64 %. Les raisons de ces pourcentages peu reluisants sont complexes, mais parmi les 10 avenues que propose la Fédération, deux concernent la réussite en français. Et c’est normal, puisque le français est noté dans toutes les matières et que l’obtention du diplôme est conditionnelle à la réussite de l’EUF. 

Un concert de critiques a accueilli la recommandation du rapport de la Fédération concernant la formation aux logiciels et aux stratégies de correction. Mais le PDG de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, défend sa position. « Qu’est-ce qu’on peut faire à notre niveau ? On ne veut surtout pas abaisser les critères, mais il faut quand même avoir la franchise de nommer les choses si la diplomation est freinée par la qualité de la langue. » La question est donc de savoir comment le cégep pourrait accomplir en 2 ans ce que 11 ans de primaire et de secondaire n’ont pas su faire.

Dans les établissements anglophones, le taux de réussite du premier cours d’anglais est de 12,6 points de pourcentage supérieur à celui du premier cours de français dans les établissements francophones. L’anglais n’est pas une langue simple — son orthographe est même plus compliquée que celle du français —, mais cet écart pose la question des attentes démesurées par rapport au français, et tient peut-être d’une culture différente de la faute et de l’évaluation. Est-ce qu’on n’en fait pas un peu trop en corrigeant le français pour tous les cours tout en imposant un examen barrière, l’EUF, qui devient une condition supplémentaire et sine qua non du diplôme ? Il est vrai que les étudiants anglophones sont soumis aux mêmes contraintes, en principe, sauf qu’il y a des différences. Par exemple, pour l’Épreuve uniforme d’anglais, les étudiants anglophones doivent produire un texte de 750 mots, au lieu de 900 pour les francophones. 

Qui trop embrasse mal étreint, dit le proverbe. Il est donc légitime de se demander à quel moment la valorisation du français devient néfaste. Est-ce qu’on valorise vraiment quand on pénalise partout ?

La généralisation des logiciels présenterait plusieurs avantages, à la fois pédagogiques et psychologiques. Sur le plan de la pédagogie, le logiciel ne corrige rien ; il signale des erreurs possibles et propose des solutions, mais son utilisateur ne peut choisir la bonne que s’il comprend la règle. Il arrive même que le logiciel relève des fautes potentielles qui n’en sont pas. L’étudiant pourra se servir du correcteur seulement s’il a fait l’effort de comprendre. Bienvenue dans le reste de votre vie !

Mais j’arrête ici sur la question du logiciel, car la technologie a ses limites. Et c’est d’ailleurs pourquoi le rapport de la Fédération insiste, plus largement, sur un enseignement autour des stratégies de correction (dont les logiciels ne sont qu’une partie). On en revient à Gérald Vézina et à ses méthodes. 

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L’écriture manuscrite a des conséquences cognitives différentes de l’écriture par ordinateur. Le fait qu’on l’abandonne n’est pas un signe de modernité, mais d’ignorance de ce que l’écriture implique. Ensuite, dépendre de la technologie doit avoir une limite, sinon on passe dans la catégorie personne augmentée (ou plutôt diminuée, mais c’est un autre débat) et il s’agit là d’un choix philosophique qu’on n’a pas le droit d’imposer à l’ensemble des humains. Votre article est typique d’un vision étriquée, vue par le prisme de son expérience personnelle, mais surtout de son confort. On peut accepter que la complexité de la langue française soit disproportionnée. Mais il est certain que le sens subtile des mots, lui, est extrêmement important pour la richesse des échanges et la bon intercompréhension. Or, si l’orthographe est un problème, c’est sa complexité qui aide la mémoire. Sans parler de l’importance de la mémoire visuelle qui fonctionne bien mieux quand elle est asservie au geste de la main qui écrit. Bref, vous manquez de culture, mais évidemment vous avez le droit à une opinion. Le problème c’est que vous êtes bien plus autorisé que d’autres à la donner publiquement et c’est dommage pour tous ceux qui auraient la naïveté de vous prendre pour une référence.

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