Qui a tué le felquiste Bachand ?

Les archives françaises sur cet assassinat en banlieue de Paris, en 1971, ne seront publiques qu’en 2021. Mais notre journaliste en a lu une partie…

Qui a tué le felquiste Bachand ?
Photo : The Gazette/PC

Le 29 mars 1971, la police française découvre le cadavre d’un jeune Québécois à Saint-Ouen, aux portes de Paris. La victime, Mario Bachand, était membre du Front de libération du Québec (FLQ). Il a été abattu de deux balles de calibre 22 dans la tête. Il venait tout juste d’avoir 27 ans.

Son meurtre, jamais élucidé, suscite toujours la polémique. Deux thèses s’affron­tent. Dans Last Stop, Paris (Viking, 1998, non traduit en français), le journaliste canadien Michael McLoughlin accuse la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Les activités illégales de la police fédérale – elle a publié un faux communiqué du FLQ et posé une bombe, qui a explosé à la figure d’un de ses agents – sont bien connues : deux commissions d’enquête, l’une fédérale (McDonald), l’autre québécoise (Keable), ont cherché à faire la lumière sur ces procédés. Mais la GRC a-t-elle assassiné Bachand ? En 1997, une enquête de l’émission Enjeux, de Radio-Canada, avait privilégié une autre piste : Bachand aurait, pour des raisons nébuleuses, été tué par d’autres felquistes.

Qu’en pensaient, à l’époque, les auto­rités françaises ? Des éléments de réponse se trouvent-ils dans les archives du ministère des Affaires étrangères ? En France, les documents sur les relations exté­rieures sont considérés comme « communicables » après un délai de 25 ans. Il suffit de se présenter aux archives con­servées à La Courneuve pour les consulter. L’actualité a donc demandé le « dossier Bachand », c’est-à-dire les notes qui le concernent.

Malgré la loi qui les rend en principe publics, ces documents n’étaient pas consultables. Grâce à une dérogation accordée par la Direction des archives du Ministère, L’actualité a tout de même pu consulter deux documents d’époque, dont une note de la préfecture de police datée du 30 mars 1971. L’intention de Bachand, explique l’auteur anonyme du document, était « de donner au FLQ à l’étranger, et notamment en France, une structure comparable à celles des comités de soutien qui valorise [sic] la cause des Noirs américains ».

Le document fait valoir que Bachand a rendu visite à la Maison des étudiants canadiens – il y avait à l’époque 600 étudiants du Québec à Paris -, où il soutient que les Québécois sont les « nègres blancs d’Amérique » (thèse du théoricien felquiste Pierre Vallières) et fait le parallèle entre le FLQ et les Black Panthers. Mais, souligne la note de la police, qui rassemble des témoignages, Bachand « paraît avoir effrayé une grande partie de la colonie québécoise par la virulence de ses propos ». Pour l’auteur du document, « ses affirmations répétées du refus du proces­sus démocratique au profit du terrorisme international l’ont, dès le début, fait connaître comme un élément dangereux, plus soucieux d’aventurisme personnel que dévoué à la cause du Québec ».

Bachand aurait cherché à influencer l’Association générale des étudiants québécois en France (fondée par un certain Bernard Landry, en 1966). Mais il a du mal à convaincre. Cette association est plus proche du Parti québécois que du FLQ, dont les sympathisants ont été identifiés par la police française.

La Délégation générale du Québec s’inquiète de la sécurité de Robert Bourassa, attendu à Paris pour la période du 12 au 22 avril 1971. Ce dernier vient de demander à Pierre Trudeau de renouveler la Loi sur les mesures de guerre. « Le durcissement de la situation politique fait craindre aux milieux officiels québécois de Paris un éventuel attentat contre le premier ministre de leurs pays [sic] lors de sa prochaine visite », précise la police dans une note confidentielle datée du 7 avril 1971. L’assassinat de Bachand a ravivé leurs craintes. « Ils croient à une lutte d’influence au sein du mouvement séparatiste. »

Les documents du ministère des Affaires étrangères sur la visite de Robert Bourassa sont toutefois restés secrets. L’actualité a fait appel de cette décision à la Commission d’accès aux documents administratifs, qui a estimé que ces documents, datés du 20 avril 1971, « comportent des informations particulièrement précises sur des personnes détenues à la suite d’affaires criminelles ou soup­çonnées d’avoir commis des infractions ». La Commission d’accès considère par ailleurs que L’actualité n’a pas apporté assez de précisions « quant à la nature et au sérieux de ses recherches ». En conclusion : la divulgation du dossier « porterait une atteinte manifestement excessive aux intérêts que la loi a entendu protéger ». En clair : pour protéger la vie privée de certaines personnes (mais qui ?), ces notes ne seront communicables qu’après un délai de 50 ans.

Dans sa demande, L’actualité s’était pourtant engagé à ne pas divulguer de détails concernant d’autres dossiers que l’affaire Bachand. Le Code du patrimoine précise que la communication des archives doit tenir compte, d’une part, « des droits des personnes physiques ou morales » et, d’autre part, de « la documentation historique de la recherche ». La Commission a estimé que la recherche attendra.