Quitter ou pas ?

Mon compte Twitter est un espace personnel où j’accepte qui je veux. Enfin, personnel… Je suis locataire d’un géant du numérique qui m’impose ses algorithmes et ses caprices.

Photo : Daphné Caron

Au moment où j’écris ces lignes, j’ai mis mon compte Twitter en veilleuse. Lorsque vous me lirez, j’aurai peut-être balancé mes 175 000 abonnés. Ou pas.

Chose certaine, 10 ans après mes premiers pas sur ce réseau social, j’éprouve une réelle lassitude. Tannée je suis de ces débats qui n’en sont pas, des militants de gauche comme de droite qui confisquent la parole, des multiculturalistes vertueux et des nationaleux enragés, qui passent leurs journées à asséner leur vérité.

Je me suis toujours fait un point d’honneur de donner autant que je reçois de mes abonnés. J’ai opinionné, mais aussi diverti, relayé de l’information que je trouvais pertinente, conversé, fait part de suggestions culturelles. Twitter, ça devrait être donnant, donnant : on ne peut pas faire QUE la promotion de ses idées ou projets, il faut aussi nourrir la communauté.

Mais je suis déçue de ce que ça devient : un accélérateur de vulgarité et de méchanceté, un témoin de l’absence grandissante de discussions réelles dans notre société. Je ne parle même pas des trolls ; je les bloque sans états d’âme. Mon compte Twitter est un espace personnel où j’accepte qui je veux. Enfin, personnel… Je suis locataire d’un géant du numérique qui m’impose ses algorithmes et ses caprices. Ça aussi, ça me gosse de plus en plus. J’ai beau m’abonner à des personnes ou à des magazines qui ne sont pas dans mes talles habituelles, l’algorithme me ramène incessamment vers les mêmes activistes !

Cela dit, même les comptes que j’aimais suivre jadis, des contacts avec qui j’ai passé virtuellement des soirées à rire et à détourner des titres de films ou de chansons, se consacrent maintenant à des causes. Plus personne ne semble twitter gratuitement, sans objectif. La bonhomie a foutu le camp.

Quand j’ai annoncé mon envie de quitter Twitter, j’ai eu droit à des réactions du genre : « T’as plein de tribunes, fait que tais-toi, et laisse Twitter aux sans-voix ! » Ainsi, Twitter serait, pour certains, en passe de devenir un réseau soviétique où on favorise les purges idéologiques ? La dérive est bien entamée.

Mais je suis déçue de ce que Twitter devient : un accélérateur de vulgarité et de méchanceté, un témoin de l’absence grandissante de discussions réelles dans notre société.

J’ai par ailleurs beaucoup aimé, j’aime encore (je ne sais plus à quel temps conjuguer cette chronique) la manière dont Twitter a changé notre façon de regarder la télévision. La télé ne rallie plus, on la regarde de moins en moins, et souvent en solo, à la carte. Or, quelques émissions ont su créer une communauté et certains rendez-vous télévisuels sont passionnants à suivre sur le double écran, l’iPhone et la télé. Les commentaires sont drôles, pertinents, audacieux. J’ai beaucoup twitté durant BazzoTV et Y’a du monde à messe, et les communautés de ces deux shows étaient riches, les échanges motivants.

Twitter demeure un fil de presse imbattable et je continue à observer, muette, les soubresauts de l’actualité locale, nationale et surtout internationale, pour être informée rapidement. Car il est difficile de se passer de Twitter — comme de tous les réseaux sociaux. Combien de clics sur cette opinion ? Qui dit quoi à propos de qui ? De quoi parle-t-on ? Néanmoins, mon retrait partiel a fait tomber mon intérêt, de façon inversement proportionnelle au retour de mon goût des livres… Twitter avait érodé ma capacité de concentration, ce qui n’est pas anodin.

Maintenant, j’observe. Je prends épisodiquement des nouvelles, je tâte l’air du temps. Mais je ne m’ennuie pas de nourrir la bête. Twitter est devenu un Walmart de l’opinion. Il y a des marques, des clans, avec leurs produits phares, leurs têtes d’affiche, et ils s’attaquent sans s’écouter. Ce ne sont plus les divertissants tweet fights d’antan, mais d’impitoyables guerres entre chapelles idéologiques. Ça a commencé à se corser en 2012, lors du conflit étudiant qui a divisé la société québécoise en deux camps ; ça s’est creusé lors de l’épisode de la charte des valeurs, puis des élections québécoises de 2018, et du projet de loi 21.

Dorénavant, on tweete derrière le bouclier de son camp.

En cela, Twitter reflète ce qu’est la société actuelle, avec ses clivages de plus en plus prononcés, ses jugements ex cathedra, sa rudesse. Mais en plus cru, avec des avatars et des trolls.

Cher Twitter, si au moment où ce texte paraît je te suis revenue, sache que c’est probablement temporaire. Quelque chose est cassé. Et c’est pas juste moi, c’est pas mal toi aussi ! Je t’ai beaucoup aimé, mais je suis tannée. Ton jupon dépasse, ta mécanique est trop visible. Tu es trop polarisé pour que le plaisir revienne. J’ai comme moins envie d’alimenter la bête. Le party est moins le fun à jeun.

On reste amis, O.K. ?

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2 commentaires
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C’est tellement bien dit. Et tellement ça.: « des militants de gauche comme de droite qui confisquent la parole… »Ça enlève complètement le goût de discuter. Merci pour cet excellent texte.

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Je ne suis pas sur les réseaux sociaux. J’ai bien un compte Facebook mais c’est seulement pour obtenir de les annonces de certains groupes qui utilisent ce canal de communication. J’ai bloqué tout le monde dans mon profil.

Suis-je un dinosaure? peut-être.
Est-ce que je m’en porte plus mal. Surement pas.

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