Raconte-moi ta guerre

Parfaits inconnus, un soldat québecois en Afghanistan et une antimilitariste à Joliette s’écrivent pendant cinq ans. De quoi causent-ils ? Un livre étonnant, En terrain miné, révèle la correspondance entre Patrice Kègle et Roxanne Bouchard et témoigne de l’ambivalence des Québécois à l’égard de la guerre.

Photo : Olivier Hanigan

Le caporal Patrick Kègle avait 29 ans, trois enfants et le mal du pays. Posté depuis des mois au quartier général de la brigade multi-nationale à Kaboul, en Afghanistan, il combattait le spleen en écoutant Les Charbonniers de l’enfer, un groupe de musi-que traditionnelle québécoise.

Au printemps 2004, à l’aide d’un des rares ordinateurs de la base, il a envoyé un courriel aux membres du groupe. « Leur musique me rappelait chez nous, j’ai eu envie de leur dire merci », dit-il.

Son message a abouti dans la boîte de courriels de Roxanne Bouchard, alors conjointe d’un des musiciens. Intriguée, cette prof de littérature au cégep, à Joliette, a remercié poliment le soldat esseulé, en prenant soin de préciser qu’elle était antimilitariste.

À sa grande surprise, le caporal du Royal 22e Régiment lui a réécrit, en joignant des photos de lui en uniforme de combat, sur un véhicule blindé.

C’est ainsi qu’a commencé un  échange épistolaire qui s’est échelonné sur neuf années, publié ces jours-ci sous forme de livre (En terrain miné, VLB, en librairie le 20 février).

« Au début, j’étais poussée par ma curiosité, raconte Roxanne Bouchard, longs cheveux bouclés et air d’adolescente malgré ses 40 ans. J’avais beau me dire antimilitariste, j’avais envie d’éprouver mes convictions. »

Elle a donc trempé sa plume dans la plaie, pour voir comment allait réagir son correspondant. « Je ne comprends pas que certains – qui se disent hommes de cœur ! – choisissent de tenir un fusil pour promouvoir la paix », lui a-t-elle écrit sans détour.

« Un autre soldat m’aurait peut-être envoyée chez le diable », dit-elle en riant. Le caporal Kègle, lui, y a plutôt vu une occasion de raconter la vie quotidienne d’un soldat au front.

« Je me suis dit : ça se peut pas que des gens nous aiment pas sans savoir ce qu’on fait sur le terrain. Je vais lui expliquer pour qu’elle sache de quoi elle parle avant de dire qu’on n’a pas besoin d’un gun pour accomplir notre travail », dit ce costaud verbomoteur, dont les vifs yeux bleus s’emplissent parfois d’eau quand il parle de son métier.

Au fil des semaines, le ton des échanges s’est graduellement modifié. Le « vous » a fait place au « tu ». Roxanne Bouchard a peu à peu baissé les armes. Presque malgré elle, ses convictions antimilitaristes se sont effritées. Quand elle restait sans nouvelles de son soldat pendant quelques jours, elle se surprenait à écouter les nouvelles pour s’assurer qu’il n’avait pas sauté sur une mine… Tout à coup, l’armée n’était plus un concept théorique, impersonnel. Elle avait un visage.

Patrick Kègle, lui, se permettait de lui raconter des détails sur sa mission qu’il n’aurait jamais osé révéler à sa femme, « pour lui éviter un stress inutile ». Comme cette journée où le véhicule dans lequel il prenait place avec des compagnons d’armes a explosé sur une mine antipersonnel.

Leur relation épistolaire ressemblait de plus en plus à celles qu’entretenaient les « marraines de guerre » avec les soldats au front pendant la Première Guerre mondiale. Mais là s’arrê-tent les comparaisons, parce qu’en plus de soutenir moralement leurs corres-pondants, les « marraines » ont souvent eu des liaisons avec eux. Ce qui n’est pas le cas du caporal Kègle et de la prof Bouchard, tiennent-ils tous deux à préciser.

Après une première rencontre à l’occasion d’un spectacle des Charbonniers de l’enfer, à Québec, les deux correspondants ont cessé de s’écrire pendant trois ans. Ils n’ont véritablement repris leurs « conversations » qu’en 2009, quand Patrick Kègle a été renvoyé en Afghanistan, cette fois à Kandahar.

Depuis son retour, plus tard en 2009, ils n’ont jamais perdu le contact. Ils continuent de se fréquenter, avec leurs conjoints. Même s’ils habitent à plus de 200 km l’un de l’autre. Et même si leurs amis n’ont pas toujours compris ce qui les avait poussés à se raconter leurs vies.

« Quand je dis à des amis que j’ai correspondu avec un militaire, ils me regardent d’un drôle d’air, dit Roxanne Bouchard. Mais quand je prends le temps de discuter et leur demande, par exemple, s’ils sont d’accord avec le fait que les talibans empêchent les femmes de s’instruire, ils en viennent, comme moi, à remettre en doute leurs convictions antimilitaristes. Parce qu’il est utopique de penser que les choses vont se régler sans militaires. Et on ne peut pas envoyer des soldats désarmés, ils vont se faire taper dessus. »

Les proches de Patrick Kègle ont sursauté quand ils ont lu les premières lettres de Roxanne Bouchard, qui l’accusait d’être au service d’une culture de la guerre. « Ils ont dit : ah, la tabarn… ! raconte le caporal. Mais en lisant ses autres lettres, les gars ont eu envie de lui dire merci. Parce qu’elle a été franche. Ils s’étonnaient de voir qu’un civil puisse avoir envie de discuter et de comprendre l’armée. »

À 38 ans, Kègle porte encore les séquelles de ses séjours au front. « À mon retour de mission, j’ai eu des épisodes de stress post-traumatique. Ç’a été dur », dit le militaire, qui, à titre de chevrier-major, prend aujour-d’hui soin des boucs qui participent à la traditionnelle cérémonie de la relève de la garde à la Citadelle de Québec, l’été.

Il voit la publication de ses correspondances avec Roxanne Bouchard comme un legs à ses trois enfants. Et même s’il n’a pas l’ambition de changer le monde, il espère que ceux qui liront En terrain miné se montreront un peu plus sensibles à la réalité des militaires. « Des fois, je rencontre des touristes américains à la Citadelle, à Québec, et ils me prennent dans leurs bras. Pas des rednecks ou des va-t-en-guerre. Des gens ordinaires, qui savent qu’il y a un certain don de soi à être militaire. Jamais ça ne m’est arrivé de la part de Québécois. »

Êtes-vous pacifistes ?

Roxanne Bouchard

Je ne peux plus me dire antimilitariste. Je me suis aperçue que ce n’était pas le bon terme. Je me décris maintenant comme pacifiste. Je veux promouvoir la paix et toutes les actions susceptibles d’y arriver. Ce qui inclut, au besoin, une action militaire pour renverser des régimes corrompus.

Caporal Kègle

Moi aussi, je suis pacifiste ! Mes collègues militaires aussi. Les gars ne veulent pas aller à la guerre. Partir au front, ça veut dire qu’on ne reviendra peut-être jamais. Mais il faut s’entraîner pour ça, parce que si ça arrive, il faut être prêt. C’est mon engagement comme militaire.

 

Afghanistan : victoire ou échec ?

Roxanne Bouchard

C’était une bonne décision d’y envoyer nos troupes, pourvu qu’on n’abandonne pas le pays. Si l’armée se retire complètement, est-ce que ça aura changé les choses à long terme ? J’en doute… Mais je suis convaincue de ceci : ça prend des gens pour aller dans les terres de misère. Ça prend des témoins, des journalistes, des humanitaires. Et des militaires, oui, parce qu’ils peuvent changer les choses. Enfin, je l’espère.

Caporal Kègle

Je ne peux pas donner d’opinions personnelles. D’autres peuvent remettre en question le choix de notre gouvernement. Comme vous, les journalistes. Pas moi. Ce n’est pas mon rôle. Je suis allé servir mon régiment, mon pays. C’est ma fierté. Et pour servir, il faut avoir confiance.

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