Raconter les lieux par leur nom

Le géographe Henri Dorion a consacré sa vie à l’étude de la toponymie, au Québec et ailleurs dans le monde. Pour lui, comprendre pourquoi une ville ou une rivière porte son nom, c’est plonger au cœur de la mémoire collective de l’endroit.

Photo : Steve Bray / Getty Images

Pourquoi la ville de Paris s’appelle-t-elle Paris, pourquoi un secteur du lac Saint-Pierre est-il surnommé la « Petite Colombie », que s’est-il passé à la pointe du Mort sur l’île d’Anticosti ? Depuis 60 ans, le géographe Henri Dorion cherche les origines des toponymes, au Québec comme ailleurs dans le monde. Spécialiste des enjeux territoriaux, il a mené la première étude sur les frontières du Québec à la fin des années 1960, la commission Dorion. En plus d’enseigner à l’Université Laval pendant 30 ans, ce polyglotte nommé chevalier de l’Ordre national du Québec a présidé la Commission de toponymie du Québec et a été membre du Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques. Auteur de près de 40 ouvrages, il affirme écrire encore sept heures par jour, à 87 ans : « C’est une drôle de retraite ! » Il vient de publier Ce que cache le nom des lieux, aux Éditions MultiMondes.  

Portrait de M. Dorion : Université Laval

Pourquoi la toponymie est-elle une discipline importante ? À quoi ça sert ?

D’abord, elle a pour fonction d’identifier et d’orienter — c’est fondamental pour les déplacements et les communications. Une des missions des organismes de toponymie dans le monde est d’éliminer au maximum les doublons, car les conséquences peuvent être graves : imaginez qu’un feu de forêt se déclenche au lac Vert… Comment savoir lequel, il y en a 90 au Québec ! La toponymie sert aussi à préserver la mémoire collective, puisqu’un nom recèle des informations sur le passé de l’endroit, sur les gens qui y habitent, sur sa réputation. C’est un tremplin qui nous amène au-delà du nom lui-même. Par exemple, il existe au Québec de nombreuses rivières du Moulin où il n’y a pourtant pas de moulin en vue ; mais ça indique qu’il s’en trouvait un là jadis. À Québec, beaucoup de rues portent des noms d’animaux dans le secteur où il y avait autrefois un jardin zoologique. Ces noms témoignent de l’histoire de la ville.

Comment les géographes procèdent-ils pour découvrir les origines d’un nom ?  

Dans un premier temps, on consulte des documents, qui peuvent être aussi variés que des cartes, des romans, des chansons — il y a près de 30 noms de lieux de la Côte-Nord dans les chansons de Gilles Vigneault. Et puis on fait des enquêtes anthropologiques sur le terrain : on interroge les vieux résidants, on évalue la crédibilité des réponses et on les compare avec d’autres sources. Il existe souvent plusieurs noms pour un seul endroit — c’est notamment vrai pour les îles, chaque explorateur croyant être le premier à les découvrir ! La plupart du temps, on ne trouve pas l’origine exacte ; on émet surtout des hypothèses, même pour des endroits très connus. Par exemple, personne ne sait vraiment pourquoi Moscou s’appelle comme ça.

Est-ce que le Québec se distingue dans sa manière de baptiser des lieux ?

Nous utilisons beaucoup la numérotation des rues, une pratique commune aux deux Amériques. Sur ces terres nouvelles, les premiers administrateurs ont aménagé des villes en damier, et privilégié un système de rues et d’avenues numérotées pour s’y repérer. C’est inintéressant du point de vue de la mémoire collective, mais c’est commode. Par ailleurs, le Québec compte un taux élevé d’homonymes. Ça a généré des problèmes lors des fusions municipales, en 2002 : une même ville pouvait se retrouver avec quatre rues des Érables. À la Ville de Québec seulement, il a fallu revoir plus de 800 noms, afin d’assurer la sécurité collective. Sur le coup, les gens n’étaient pas contents. Mais ça a permis de rebaptiser des lieux de manière plus significative, car des comités de géographes et d’historiens s’en sont mêlés.

Reste-t-il beaucoup d’endroits au Québec qui n’ont pas encore été nommés ?

Oui, les lacs surtout ; il faut dire qu’il y en a un million ! Des centaines de milliers n’ont pas encore été baptisés et ne le seront peut-être jamais. Fait intéressant : les rivières sont beaucoup plus nombreuses à porter un nom, surtout dans les langues autochtones, parce que les Premières Nations s’en servaient énormément pour se déplacer. C’est le cas de la majorité alimentant le lac Saint-Jean : c’était leur réseau routier.

Vous affirmez qu’un génocide toponymique a eu lieu par rapport aux noms de lieux autochtones.

En effet, les Européens qui ont débarqué avaient le plus souvent tendance à rebaptiser des endroits déjà nommés par les Premières Nations — et c’est une perte, car leurs toponymes étaient très imagés. Feu le géographe Jean Poirier a calculé que 15 000 noms autochtones avaient été rayés de la carte. Par contre, la Commission de toponymie a entrepris un travail d’enquête pour retrouver ces noms disparus, et parfois les officialiser — ainsi, peu de gens parlent aujourd’hui de Fort Chimo pour désigner Kuujjuaq ou de Pointe-Bleue au sujet de la réserve amérindienne de Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. [NDLR : 2 000 toponymes du patrimoine autochtone et inuit ont été déposés à ce jour dans la Banque de noms de lieux du Québec.]

Votre livre fait la part belle aux surnoms que l’on accole à certains endroits. J’ai souri en apprenant que Salaberry-de-Valleyfield et Boucherville avaient toutes deux ambitionné de devenir la « Venise du Québec », et même du Canada… 

Rares sont les géographes qui s’intéressent aux sobriquets, alors que souvent ces derniers racontent encore plus de choses que les noms officiels sur les caractéristiques d’un lieu ou la manière dont l’imaginaire populaire le perçoit. Au fil du temps, j’en ai recueilli plus de 19 000. La plupart sont des références positives à d’autres lieux — on aime se comparer à plus grand que soi ! Mais il arrive qu’ils servent d’avertissement. Avant d’être réaménagée, la route 175, qui traverse le massif du lac Jacques-Cartier et conduit jusqu’au Saguenay, portait le titre de « boulevard des Coroners », en raison des nombreuses collisions qui y ont eu lieu. Le détroit des Fesses Serrées, sur la rivière aux Outardes, ainsi que la chute des Noyés à Port-Cartier, tous deux sur la Côte-Nord, invitent quant à eux les plaisanciers à la prudence.

Vous dites qu’un toponyme n’est jamais insignifiant, qu’il peut cacher bien des problèmes. Par exemple ?

Quand la République fédérative socialiste de Yougoslavie s’est démantelée, au début des années 1990, pour former plusieurs républiques indépendantes, rien n’a été simple. Entre autres dans la portion du territoire située au centre de la péninsule des Balkans, qui s’est octroyé le nom de Macédoine. Les Grecs ne l’ont pas pris — pour eux, ce toponyme leur appartenait puisqu’il référait à leur royaume depuis l’Antiquité. Je travaillais à l’ONU à l’époque, et je me souviens que les représentants grecs bondissaient de leur siège quand cette question était soulevée ! La chicane a eu toutes sortes de conséquences négatives, notamment à la frontière entre les deux pays. L’ONU a tenté de trouver des solutions, à mon sens fantaisistes — pendant un temps, la nouvelle république s’est appelée ARYM, pour Ancienne République yougoslave de Macédoine. Les noms de Macédoslavie puis de Vardarie ont aussi été sur la table. Finalement, les deux parties se sont entendues en 2019 sur Macédoine du Nord. En revanche, le statut du Kosovo, république voisine, n’est pas encore réglé, des pays membres des Nations unies refusant toujours de reconnaître cet État, et donc son toponyme.

De belles histoires cachées

ACRONYME RATÉ | Lors de discussions préalables à la Confédération du Canada, il a été question d’appeler le pays Tuponia, pour The United Provinces of North America. En français, ça aurait donné les Provinces unies de l’Amérique du Nord — soit Puan !

TRADUCTION ALÉATOIRE | Au Québec, on doit à des cartographes anglophones quelques adaptations plutôt comiques : l’île aux Coudres, baptisée ainsi par Jacques Cartier en 1535 parce que les arbustes qui s’y trouvaient ressemblaient à des coudriers, a déjà porté la traduction Elbow Island (l’île aux Coudes !) sur des cartes fédérales, tandis que le cap d’Espoir en Gaspésie s’est vu coiffé du toponyme Cape Despair.

DE L’AMBITION | Les Québécois ne font pas dans la modestie quand ils attribuent des sobriquets à des lieux. Ainsi le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, se faisait-il appeler le « Pittsburgh du Canada » au début du XXe siècle, en raison de son dynamisme industriel, tandis que Shawinigan était surnommée la « Niagara de l’Est », et même la « Ville lumière du Québec », du fait de son rôle de pionnière en production d’électricité. Encore aujourd’hui, l’artère Grande Allée est qualifiée de « Champs-Élysées de Québec » !

LA MÉNAGERIE | Le Québec a la carte géographique la plus zoologique du monde, selon Henri Dorion. Le castor donne son nom à plus de 500 lieux, mais le rongeur est talonné par la truite, le caribou, le canard, l’orignal, le lièvre, le renard, la perdrix, l’ours et le loup, tous très populaires en toponymie. L’Abitibi est plus exotique avec entre autres les lacs Alligator, du Chameau, du Zèbre et du Rhinocéros. 

POÉSIE TOPONYMIQUE | Au réservoir Caniapiscau, les noms de 101 des quelque 300 îles qui résultent de l’ennoyage du territoire avec la construction de deux barrages et le détournement des eaux de la rivière éponyme s’inspirent d’œuvres littéraires québécoises, et forment un véritable « poème géographique » appelé Le Jardin au Bout du Monde.

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Faut croire qu’à un certain moment nos ancêtres ont manqué d’imagination en nommant les noms de lieux à partir des saints du jour. C’est vraiment désolant de voir la panoplie de saints alors qu’avec un peu d’Imagination et de fraternité pour les nations autochtones, on pourrait nommer les lieux avec beaucoup d’originalité. Par exemple la rivière Saint-Charles pourrait fort bien retrouver son nom d’antan: Kabir Kouba. Je ne crois pas que le pape nous en voudrait…

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Nos ancètres ont manqué d’imagination…..! Pas sûr……C’est l’église qui gouvernait , alors elle donnait des noms de saints à beaucoup de lieu. A un certain moment , j’étais en beau maudit. J’aurais crée un enfer spécial pour l’invididu qui a nommé beaucoup trop de lieux avec des noms de saints,……….qui n’ont absolument aucun rapport avec la région donnée. …………St-Michel de Bellechasse , St-Charles , St-Gervais , St-Lazare , St-Camille……. en voulez-vous en vlà…..Aucun rapport avec l’histoire de ces lieux….Quelle bêtise. Quel abus de pouvoir. Prenez Rimouski , Trois-Pistoles , Beaumont , Gaspé , Anicosti , il y a une histoire derrière ces noms……Ainsi va la vie.

Et quand l’église a manqué de saints pour nommer toutes les municipalités l’astuce a été d’ajouter un de et un autre nom. On pouvait ainsi avoir une banque presque infini de noms de saints. Il doit y avoir des dizaines de St Jean de……….