Réduire l’anxiété chez les ados et les enfants

Le stress et les troubles anxieux ne sont pas rares dans les classes du Québec. Comment dépister ces maux de façon efficace et offrir du soutien une fois le diagnostic posé ?

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

Peur d’échouer à l’examen, d’affronter le regard des autres, de l’avenir. Peur de mourir, parfois. Près du tiers des élèves du secondaire ont des symptômes d’anxiété modérés à sérieux, selon une étude menée auprès de 33 000 Québécois âgés de 12 à 25 ans en janvier dernier. C’est trois fois plus qu’avant la pandémie de COVID-19. Certains d’entre eux sont même submergés par la détresse, a constaté l’équipe de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, qui a réalisé l’enquête.

D’où l’importance d’enseigner aux ados et aux enfants comment apaiser ces angoisses, affirme Julie Lane, directrice du Centre RBC d’expertise universitaire en santé mentale de la même université. Avec son équipe, cette professeure de la Faculté d’éducation a conçu un programme de développement des compétences émotionnelles qui a fait ses preuves. Pour y arriver, elle a fait travailler main dans la main les milieux de l’éducation et de la santé.

Les niveaux d’anxiété records mesurés chez les jeunes cette année vous inquiètent-ils ?

Avant même la COVID-19, des enquêtes témoignaient d’une augmentation de leur anxiété, spécialement au secondaire. Plus ils avancent dans leur scolarité, plus elle est élevée. Cela dit, si tous les jeunes ont été déstabilisés pendant la pandémie, seuls certains ont été gravement touchés sur le plan de la santé mentale. Une étude faite auprès de 1 300 élèves du primaire l’automne dernier a montré qu’environ 15 % des enfants présentent un niveau d’anxiété jugé problématique.

L’approche idéale consiste donc à outiller l’ensemble des jeunes grâce à un programme de prévention. Et à offrir aux plus vulnérables des interventions particulières.

Le U.S. Preventive Services Task Force, un groupe d’experts indépendants, recommande aux médecins de procéder à un dépistage de l’anxiété chez tous les enfants de 8 à 18 ans. Le Québec devrait-il s’en inspirer ?

Tout le monde n’a pas accès à un médecin de famille. On peut aussi se demander si ce dernier connaît vraiment bien le jeune et quel suivi serait offert. Il peut recommander la consultation d’un psychologue, mais les listes d’attente sont très longues… Sans compter que les médecins québécois sont les champions canadiens de la prescription de médicaments. Cette approche engendrerait un risque de surprescription. La médication est utile dans certains cas. Mais lorsqu’il s’agit de la première stratégie proposée, cela donne l’impression au jeune qu’il n’a aucun pouvoir sur son état et ne peut acquérir aucune compétence pour composer avec le stress.

Si l’anxiété l’empêche de fonctionner, il est important de consulter. L’intervention doit cependant se faire par paliers : d’abord en prévention, par la promotion de la santé mentale pour tous, ensuite par une action ciblée auprès de ceux qui en ont besoin, et éventuellement en envisageant la médication.

Comment reconnaître les plus vulnérables ?

De nombreux professionnels — enseignants, psychoéducateurs, etc. — gravitent autour des jeunes. On gagne à les outiller pour qu’ils puissent repérer ceux qui ont besoin d’aide dès l’apparition des premiers symptômes. Le milieu scolaire est le meilleur endroit pour le faire, car c’est là que les jeunes passent le plus de temps.

Le programme Hors-piste a été créé en 2017, en collaboration avec trois écoles de l’Estrie. Depuis, il a été déployé dans près d’une centaine d’établissements secondaires au Québec. Il consiste à former le personnel pour qu’il offre des ateliers de sensibilisation aux élèves et détecte les symptômes de ceux qui ne vont pas bien. L’anxiété passe souvent inaperçue. Le jeune souffre en silence, sans que l’enseignant s’en rende compte. Ou il est très irritable et a un tempérament explosif. On note alors les problèmes de comportement, sans penser que cela cache autre chose. Si les acteurs scolaires n’interviennent pas de la bonne façon, ils risquent d’empirer la situation.

Est-ce réaliste d’imposer cette responsabilité aux enseignants, déjà débordés ?

L’ensemble de l’équipe-école est formé à faire la différence entre le stress et l’anxiété, et à déceler les signes de cette dernière. Mais l’animation des ateliers auprès des jeunes est confiée à des volontaires, qui reçoivent une formation particulière. Dans certaines écoles, ce sont les titulaires de classe ; ailleurs, l’enseignant de musique ou le psychoéducateur.

Le volet Exploration vise la prévention universelle. Il est offert à tous les élèves, sur les heures de classe. En 1re et 2e secondaire, 10 ateliers de 45 à 75 minutes abordent la régulation des émotions, la pression sociale, l’estime de soi, la gestion des conflits interpersonnels… De la 3e à la 5e secondaire, des activités spéciales, telles que des sorties en nature, sont organisées.

Le volet Expédition s’adresse pour sa part aux élèves plus fragiles. Les animateurs les repèrent durant les ateliers du premier volet. Des questionnaires aident aussi à cibler ceux qui bénéficieraient d’un suivi plus intensif. Ces ateliers sont donnés en dehors des heures de classe, à de petits groupes de huit. Ils sont coanimés par un professionnel de l’école et un psychologue ou un travailleur social venant d’un CLSC ou d’un autre établissement du CISSS ou du CIUSSS de la région.

En offrant ce suivi à l’école plutôt que dans le bureau d’un médecin ou d’un psychologue, on évite la stigmatisation et les tabous entourant la santé mentale. Les jeunes apprécient l’intervention de groupe ; ils voient qu’ils ne sont pas seuls à ressentir ces malaises.

« Il est primordial d’intervenir auprès des parents également, car ils sont souvent anxieux eux aussi. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre ! »

Et ça fonctionne ?

Nous avons demandé aux élèves de 16 écoles de répondre à des questionnaires avant et après leur participation. Nous avons noté une diminution importante des symptômes de l’anxiété généralisée et du trouble obsessionnel-compulsif, de l’anxiété liée aux examens ainsi que de la phobie sociale. Les jeunes disent aussi avoir moins peur du jugement des autres, être moins négatifs et moins perfectionnistes. Mieux, ce sont les élèves présentant le plus de facteurs de risque lors du prétest qui bénéficient le plus des ateliers.

Chaque année, nous implantons le programme dans de nouvelles écoles, l’évaluons et le réajustons. Nous nous assurons ainsi qu’il est arrimé à la réalité des différents milieux et qu’il sera pérennisé, contrairement à d’autres programmes de ce type. Beaucoup d’organismes en offrent, mais ils n’ont pas toujours fait l’objet d’une évaluation rigoureuse.

Par ailleurs, il est primordial d’intervenir auprès des parents également, car ils sont souvent anxieux eux aussi. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre ! Ils maintiennent parfois leur enfant dans sa zone de confort et ses stratégies d’évitement [pour tenter de faire disparaître l’anxiété], même s’ils sont bien intentionnés. Des ateliers leur sont donc destinés.

Les enfants plus jeunes pourraient-ils profiter de cette approche ?

L’année dernière, nous avons élaboré un programme Hors-piste préscolaire et primaire, qui a suscité beaucoup d’engouement. Une centaine d’écoles ont mis en place sa première version, qui sera elle aussi évaluée et bonifiée au fil des ans.

Notre objectif, c’est l’acquisition des compétences psychosociales de la prématernelle jusqu’à l’université. Et le Québec est vraiment en retard. L’Organisation mondiale de la santé le demandait il y a plus de 30 ans… Le taux de suicide élevé et les problèmes de santé mentale, bien qu’ils soient multifactoriels, ne sont pas étrangers au fait que la population n’a pas appris à composer avec les difficultés de la vie et la pression d’une société de performance.

En aidant les jeunes à acquérir les outils nécessaires pendant qu’ils sont encore à l’école, nous espérons prévenir bon nombre de problèmes de santé mentale, tout au long de leur vie.

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