Réfléchir, puis partir

Le tourisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui est l’une des plaies de notre civilisation. Pour rendre durable cette activité essentielle à l’humanité, il faut la sortir des sentiers battus.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

À voir les foules qui, en dépit d’une canicule insupportable, persistaient à visiter l’Acropole ou à parcourir les rues de Rome cet été, un mot me venait en tête : sous-marin.

Plus spécialement celui de l’entreprise OceanGate, dont l’implosion en juin dans les profondeurs de l’Atlantique a tué cinq personnes. L’appareil ne répondait pas aux normes de l’industrie, mais l’envie pour des touristes ultra-riches (250 000 dollars américains la plongée !) de se promener dans les vestiges du Titanic l’a emporté sur toute autre considération.

Le sous-marin nommé Titan symbolise parfaitement notre obstination à parcourir le monde sans tenir compte des conditions du réel. Pourquoi passer ses vacances dans des villes où l’on circule en suffoquant ? Pourquoi fréquenter des sites que l’on sait fragiles : le Mont-Saint-Michel, la Grande Barrière de corail, l’île de Pâques… Pourquoi partir en croisière sur des navires écrasants et polluants ?

La faute à « la liste », celle des lieux incontournables que dressent les guides de voyage ; celle que certains élaborent afin d’en voir le maximum avant de mourir.

Comment demander aux autres de ne pas monter dans le sous-marin qui fait rêver après l’avoir soi-même emprunté ? Chacun son tour, non ?

« Quand les gens vieillissent, ils ont tendance à renoncer à leurs rêves », se désolait d’ailleurs Hamish Harding, l’un des passagers du Titan. Visiblement une tare à ses yeux, alors que lui carburait aux défis grâce auxquels quelqu’un peut se démarquer. Mais ils sont de plus en plus difficiles à trouver : on fait maintenant la file comme au parc d’attractions pour escalader l’Everest !

Ce tourisme de cases à cocher devrait pourtant nous apparaître incongru en cette époque d’épuisement des ressources, naturelles comme humaines (les lieux touristiques sont aux premières loges de la pénurie de main-d’œuvre, et leurs infrastructures sont usées par l’afflux de visiteurs). Mais on est loin d’une telle situation. Comme le soulignait une propriétaire d’agence de voyages au quotidien La Presse, l’empreinte écologique ne fait toujours pas partie de l’équation pour les vacanciers. Et la raison ne pèse pas lourd face au désir d’évasion.

Je suis moi-même empêtrée dans mes contradictions. Je voyage peu en avion (une fois tous les cinq ans !), mais j’aime les longs trajets en voiture. Je pourfends les plateformes de location à court terme de type Airbnb, vu leur incidence sur la vitalité des quartiers, mais j’y ai eu recours pour la première fois dans une des villes où j’ai séjourné pendant mes trois mois en France, tant les tarifs des hôtels-appartements sont devenus faramineux.

À l’inverse, je me félicite d’avoir renoncé à une visite à la tour Eiffel, tellement l’état des lieux m’a scandalisée. Je l’ignorais, mais, depuis deux ans, il n’y a plus moyen de se balader librement entre les piliers de la tour : l’endroit est entouré de barrières et il faut faire longuement la queue pour franchir la guérite de sécurité. La foule est compressée et tout l’environnement s’en trouve dégradé. J’ai donc tourné les talons, préférant me remémorer mes visites d’il y a des décennies.

Mais comment passer son chemin quand on n’a pas emmagasiné de tels souvenirs ? Ou comment pourrais-je maintenant dire que le surfréquenté lac Louise, dans le parc national de Banff, ne m’a pas arraché de frissons ; que, si je devais m’y rendre à nouveau, j’éviterais l’enfilade de voitures qui y mène ? Encore me fallait-il l’avoir vu…

Bref, comment demander aux autres de ne pas monter dans le sous-marin qui fait rêver après l’avoir soi-même emprunté ? Chacun son tour, non ?

Eh bien non, puisque l’on connaît désormais les dangers de la promenade. C’est ce que le milieu du tourisme devra nous amener à accepter. Au-delà de la niche du tourisme responsable, il faut proposer à tous les voyageurs des dates, des circuits, des approches autres que les sentiers tracés afin que visiter demeure viable. Après tout, on trouve à Paris des points de vue sur la tour Eiffel aussi accrocheurs que la perspective qu’on en a en l’admirant par en dessous ! Et ce n’est pas un drame de ne pas avoir vu le Machu Picchu ou Venise en août.

Bien sûr, la manière radicale de réduire les maux du tourisme serait de rester chez soi. Mais aller ailleurs ouvre l’esprit, ce qui est aussi indispensable en ces temps de méfiance. Tout comme se voir dans l’œil de l’autre change la perception qu’on a de soi. J’ai en tête ces touristes américains assis à mes côtés dans le bus qui descendait l’avenue du Parc à Montréal par un après-midi de juillet. Calmes jusque-là, ils se sont tout à coup agités : « Look ! Look ! » Tout sourires, ils se montraient du doigt une partie de volleyball de plage au parc Jeanne-Mance, à la lisière du centre-ville. « What a cool city ! »

Ils avaient bien raison, et c’était bon de se le faire rappeler !

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Aux temps anciens, aller à 50 km de chez soit c’était partir en voyage. Puis, c’est devenu 300 km, puis 1000, puis 3000, puis 10000. Si on pouvait voyager dans l’espace, c’est toujours plus loin que nous voudrions aller, il n’y a pas de limites à ce désir. C’est vrai que les voyages ouvrent l’esprit pour certains, mais pas pour tous. Il n’y a jamais eu autant de voyages mais le monde ne semble pas aller beaucoup mieux. Il semble que le voyage le plus difficile à faire est celui de renoncer à notre hyperactivité pour se rencontrer soi-même et trouver beau ce qui se trouve à nos pieds. Vous savez, pour durer nous devons renoncer à de magnifiques choses que nous offre notre mode de vie. Mais, le renoncement ou l’esprit de sacrifice, ce n’est vraiment pas à la mode; je n’ai jamais vu qu’un livre à succès porte comme titre: « Renoncement et esprit de sacrifice, ces chemins à suivre vers votre bonheur. »

Finalement, si à notre réveil demain on apprend que 100 millions d’ours prévoient prendre l’avion dans la prochaine année pour prendre des vacances dans le sud et/ou visiter les beautés de notre planète, je ne suis vraiment pas certain que nous trouverions touchant et légitime les moyens qu’ils prennent pour se divertir et s’ouvrir l’esprit.

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