Relations sociales : comment retrouver notre spontanéité d’antan ?

Il n’y a pas de recette parfaite pour le retour à la « vie normale », et il est légitime de ne plus toujours savoir comment se comporter en présence de nos semblables, explique la professeure de psychologie Roxane de la Sablonnière. 

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Nous nous souvenons tous de cette époque bénie où se faire la bise, éternuer en public et s’entasser dans un ascenseur ou un autobus étaient des gestes banals. Or, à force d’entendre que l’Autre constituait une menace, plusieurs personnes sont devenues méfiantes, et moins spontanées dans leurs relations sociales.

Est-il possible d’effacer tout cela pour retrouver nos élans d’autrefois : enlacer nos proches sans arrière-pensée craintive ou aller vers un nouveau voisin pour lui serrer la main sans se demander s’il reculera de trois pas ? 

Personne ne sort totalement indemne d’une crise majeure comme celle que nous traversons encore aujourd’hui, mais il y a de l’espoir, nous dit Roxane de la Sablonnière, professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal.

Quelque chose semble s’être fissuré dans nos rapports sociaux depuis le début de la pandémie. Aurons-nous du mal à recoller les morceaux ?

Retrouver notre spontanéité d’antan, ça ne se fera pas du jour au lendemain, car nous avons pris de nouvelles habitudes. Voilà bientôt deux ans que nous sommes conditionnés à garder nos distances. Avant, avec des personnes que l’on connaissait — parfois même que l’on connaissait peu —, nous avions tendance à nous rapprocher physiquement. Pour que ce réflexe se réinstalle, il faudra du temps. Combien ? Difficile de le prédire, puisque la menace est toujours là, même si on en parle beaucoup moins dans les médias. Les mesures sanitaires se relâchent toujours un peu plus, mais on recense encore de nombreux cas de COVID-19, dont plusieurs nécessitant une hospitalisation. Avec l’arrivée de l’été et de la chaleur, un certain naturel reviendra au galop, mais pas à la même vitesse pour chacun : bien des gens seront rapidement passés à autre chose, d’autres seront plus craintifs pendant un moment, et certains resteront très anxieux. Au fond, chacun ira à son propre rythme, et c’est important de le respecter. 

Les règles sanitaires, comme celle concernant le port du masque, s’allègent et relèveront de plus en plus du gros bon sens de chacun. Craignez-vous une certaine confusion à ce sujet dans la population ?

Les êtres humains ont besoin de normes pour adopter les comportements adéquats : qu’est-ce qu’on peut faire, quand et comment peut-on le faire ? C’est d’autant plus vrai lorsque deux valeurs s’affrontent, comme quand se pose la question : « Est-ce qu’on va travailler si on souffre d’un gros rhume ou d’une grippe ? » La personne peut alors prioriser sa responsabilité professionnelle ou l’importance de protéger les autres. Dans plusieurs pays, on porte spontanément un couvre-visage quand on éprouve des problèmes respiratoires. J’ai vécu en Mongolie et au Kurdistan ; en hiver, à cause du froid et de la pollution, c’était dans l’ordre des choses. La responsabilité de porter le masque ou non dans de telles circonstances va beaucoup reposer sur les épaules des individus, mais je crois que le gouvernement doit tout de même émettre des recommandations claires et cohérentes pour que l’on comprenne bien ce qu’il faut faire. 

Comment réussir à nous épauler les uns les autres pour revenir à un mode de vie plus simple ?  

Lorsqu’une crise est circonscrite, beaucoup de ressources convergent vers la communauté concernée. C’est ce qui est arrivé à Lac-Mégantic en 2013, par exemple. Mais que faire quand tout le monde perd ses repères en même temps ? Avant la pandémie, si vous traversiez un deuil, vous pouviez trouver un psychologue ou bénéficier du soutien de votre entourage ; maintenant, les listes d’attente sont longues, et bien des gens ne peuvent pas aider parce qu’ils souffrent trop ou se sentent isolés. D’où l’importance d’élaborer des moyens de favoriser une véritable écoute et de susciter une réelle prise de conscience des difficultés que les autres peuvent traverser. Cela ne remplacera pas les psychiatres et les psychologues, mais lorsque surgira la prochaine crise — car il y en aura d’autres —, il faudra être mieux outillés, individuellement et collectivement. C’est l’un des buts du Projet InterCom, auquel je contribue.

En quoi consiste ce grand projet, et qu’avez-vous accompli jusqu’ici ?

Avec des collègues, des organismes communautaires et des partenaires financiers, nous avons conçu une vaste recherche destinée à trouver des manières concrètes d’aider les plus vulnérables, dont les jeunes, qui ont particulièrement souffert au cours de la pandémie. Grâce à la mobilisation de toute l’équipe, nous avons pu recruter près de 1 800 participants, notamment pour élaborer des conférences et des ateliers sur l’anxiété, la compassion et la diminution du stress. Nous leur avons permis de s’exprimer sur des sujets sensibles en lien avec la crise sanitaire, et d’élaborer des stratégies pour s’aider, certes, mais aussi pour aider leur communauté. Car si la pandémie nous a appris quelque chose, c’est que devant des maux collectifs, il faut des stratégies collectives.

La cohésion sociale fut l’un des thèmes dominants, donc nous avons aussi organisé des débats avec des  participants issus de milieux différents pour les aider à mieux comprendre le point de vue de l’autre au lieu de vouloir le convaincre à tout prix, à poser de bonnes questions et à être curieux et respectueux dans ce type d’échange. Par exemple, après avoir vulgarisé des données scientifiques, tous les participants pouvaient mieux comparer, et comprendre, leur propre expérience, et celle de leur entourage.

La cohésion est mise à mal à cause du phénomène des bulles, en particulier sur les réseaux sociaux, où des algorithmes puissants nous font rester dans des cercles familiaux ou amicaux très restreints. Plusieurs personnes se privent forcément d’une certaine diversité de gens, d’idées et de valeurs. L’être humain a tendance à aller vers des personnes qui lui ressemblent.

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