Remède de cheval pour la GRC

Elle est l’un des symboles les plus forts du Canada à l’étranger. Mais son étoile ne cesse de pâlir au pays après une succession de scandales et de bavures. Le sénateur libéral Colin Kenny propose un traitement-choc.

Remède de cheval pour la GRC
Photo : Darryl Dyck/PC

La Gendarmerie royale du Canada vit une crise sans précédent. Depuis des années, cette force – qui assure les services de police municipale dans près de 200 villes du pays, de police provinciale partout sauf au Québec et en Ontario, et de police fédérale – subit les contrecoups d’une série de bavures hautement médiatisées.

Robert Pickton a éliminé presque sous son nez des dizaines de prostituées à Vancouver durant les années 1990 et 2000. L’État a dû dédommager Maher Arar à la suite d’erreurs de la GRC et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) commises en 2002. Puis est survenue, en 2005, la pire perte pour la GRC en plus de 100 ans : quatre de ses policiers sont morts en Alberta en tentant d’arrêter un homme caché dans une grange. En 2007, quatre agents ont utilisé un pistolet électrique pour tenter de maîtriser Robert Dziekanski, un voyageur polonais perdu dans les dédales administratifs de l’aéroport de Vancouver, qui est mort pendant l’affrontement.

Il y a quelques mois, c’était le grand patron de la GRC, le commissaire William Elliott, un civil nommé il y a trois ans par le premier ministre Harper pour rétablir la réputation de cette force de police, qui se retrouvait au cœur de la controverse : des officiers d’expérience ont déposé une plainte officielle contre lui auprès des pouvoirs publics l’été dernier. Bien qu’il ait obtenu l’appui du gouvernement durant cette tentative de mutinerie, William Elliott vient d’annoncer qu’il se retirera de ses fonctions cet été.

Le sénateur libéral Colin Kenny a analysé la GRC en profondeur en tant que membre du comité du Sénat sur la sécurité nationale. Il suggère de mettre de côté les gâchis des dernières années et de se concentrer sur deux grands axes de réforme : une hausse du financement et une plus grande indépendance à l’égard du gouvernement.

Longtemps président du comité, le sénateur Kenny est allé à la rencontre de policiers partout dans le pays et demeure en contact avec des membres de la GRC de tous les grades. Comme bien des policiers, il attend avec impatience les réformes qui ont été recommandées depuis une décennie par diverses commissions d’enquête. La GRC, dit-il, pourra alors se concentrer sur la mission fondamentale que lui dicte sa devise : Maintiens le droit. L’actualité a rencontré Colin Kenny dans ses bureaux, à Ottawa.

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Photo : Tom Hanson / PC

 

La GRC a un côté mythique. Pourtant, quand les gens en parlent, il est souvent question de controverses…

Colin Kenny : Pour bien comprendre la GRC, il faut revenir à sa création, en 1873, et voir la façon dont elle a accompli son travail dans l’Ouest. Les Canadiens savent que la GRC a eu beaucoup plus de succès pour ce qui est de maintenir l’ordre social que les forces américaines dans le Far West. Les Américains ont opté pour la force, alors que la GRC a choisi une autre approche, plus pacifique et beaucoup moins sanguinaire, surtout en ce qui a trait aux relations avec les autochtones. Aujourd’hui, l’organisation est de plus en plus à l’avant-garde. On peut dire qu’elle a encore le respect des Canadiens. Et elle constitue toujours un symbole du Canada partout dans le monde.

C’est un fait qu’une centaine de missions réussies n’obtiendront jamais autant de publicité et d’attention qu’une poignée de cafouillages. Ce qui est fascinant, c’est que malgré les cas que vous mentionnez, la GRC réussit à maintenir un important niveau de popularité au sein de la population. Mais c’est évident qu’elle n’est pas parfaite et qu’elle se goure à l’occasion.

Les cafouillages représentent-ils des problèmes systémiques ?

La GRC est une force policière unique. Selon les provinces, elle effectue du travail aux niveaux municipal, provincial et fédéral. Cela fait énormément de territoire à couvrir, ce qui augmente nécessairement les risques de problèmes. C’est certain que si quelqu’un meurt à cause des actions de quatre policiers armés d’un Taser et qu’une caméra capte la scène, ça va causer toute une controverse et attirer beaucoup d’atten­tion. Un tel incident va tellement à l’encontre des attentes des Canadiens et de la tradition de la GRC qu’il devient incontournable pour les médias. Cela fait partie des responsabilités et du fardeau d’être un membre de la GRC.

Il est question depuis des années de réformes de cette force policière, de changements. Quel est le principal problème auquel elle doit faire face ?

Le problème fondamental est lié à des questions d’intégrité et de transparence. Les Canadiens veulent une force policière capable d’expliquer ce qu’elle a fait et pourquoi. Ils veulent aussi une force policière en laquelle ils peuvent avoir confiance, qui agira de façon raisonnable et juste. Nous sommes encore plus outrés lorsque ce symbole ne semble pas se comporter de façon raisonnable et juste. En gros, les Canadiens veulent que les « polices montées » agissent avec honneur. C’est pour cela que nous sommes si déçus quand le contraire arrive.

La réponse du gouvernement Harper aux controverses a été de nommer William Elliott comme commissaire, en 2007. Comment avez-vous accueilli l’arrivée de ce premier civil à la tête de l’organisation ?

Aux yeux de mon comité sénatorial, William Elliott a fait un travail désastreux lorsqu’il était responsable de la sécurité des ports et des aéroports au ministère des Transports du Canada, de 2000 à 2003. Il manquait de transparence et n’avait pas réagi de façon à combler toutes les lacunes révélées par les événements du 11 septembre 2001. Selon moi, sa nomination en tant que commissaire de la GRC, en 2007, a été une grave erreur. Le gouvernement a choisi la mauvaise solution aux problèmes de la GRC, sans réfléchir aux conséquences de ses actes. C’est comme si on nommait un fonctionnaire pour gérer L’actualité ou un hôpital. Il lui faut diriger des gens hautement qualifiés – qui sont régis par des lois et des codes très stricts – sans en avoir l’expérience. Le gouvernement, s’il voulait sélectionner quelqu’un de l’extérieur, aurait dû le recruter au sein d’une police provinciale ou municipale.

Il y a eu l’été dernier une tentative de mutinerie, lorsque des officiers d’expérience ont déposé auprès du sous-ministre de la Sécurité publique une plainte contre le commissaire Elliott, affirmant que ce dernier était colérique et manquait de respect envers ses officiers. Le gouvernement a-t-il bien géré cette crise ?

Non. Le premier ministre se sentait personnellement remis en cause, car William Elliott est celui qu’il a choisi pour réformer la GRC. Stephen Harper n’a pas voulu bouger, car il aurait dû admettre qu’il avait fait le mauvais choix. Il a donc mis en place un processus bidon pour étudier les plaintes des officiers.

Le commissaire Elliott a-t-il apporté des changements au sein de la GRC au cours de ses trois premières années en poste ?

Il n’a rien apporté de nouveau, parce qu’il ne connaissait pas le passé de l’orga­nisation. Il se targue d’être à l’origine de certaines mesures, mais elles étaient déjà prévues. Il a instauré une nouvelle politique concernant les renforts, mais ce n’était pas révolutionnaire. C’est évident que les policiers aiment avoir des renforts lorsqu’ils sont en plein milieu d’une intervention.

Le gouvernement conservateur a adopté un programme politique très lié aux questions de sécurité publique. A-t-il pris des mesures pour aider la GRC ?

Non, et j’en suis outré. La GRC est un symbole canadien, une force qui unit tous les corps policiers du pays grâce à une série d’ententes de coopération. Les criminels et les terroristes ne se pré­occupent pas des frontières et des domaines de compétence, contrairement aux forces policières municipales et provinciales. La GRC offre un service essentiel grâce à sa présence nationale. En particulier, nous devons bien surveiller nos frontières si nous voulons maintenir des relations commerciales saines avec les Américains.

Vous dites que la GRC devrait être plus indépendante du gouvernement et devrait rendre des comptes à un conseil d’administration plutôt qu’à un ministre. Pourquoi ?

Le conseil d’administration serait composé de personnes ayant de l’expérience en gestion de grandes organisations complexes, mais n’aurait aucune responsabilité quant aux opérations policières. Le commissaire de la GRC peut se sentir très seul à l’occasion, et il pourrait s’appuyer sur ces personnes. Cela éloignerait aussi la GRC du ministre de la Sécurité publique. Aucun Canadien ne veut que sa force policière nationale soit un agent du gouvernement. Un point c’est tout.

Vous revendiquez aussi une augmentation du budget de la GRC, qui est actuellement d’environ 2,9 milliards de dollars par année.

Notre comité sénatorial en est venu à la conclusion que la GRC aurait besoin de quelque 5 000 policiers de plus au cours de la prochaine décennie. On en compte actuellement environ 17 000 [NDLR : dont 1 200 au Québec], donc on parle d’une augmentation de presque 33 %. Cela permettrait à la GRC d’avoir plus d’agents dans les localités éloignées, par exemple, et de mieux protéger les frontières aquatiques, en collaboration avec les Américains. C’est très important, entre autres pour limiter la contrebande. Dans bien des domaines, comme les enquêtes liées au terrorisme, il y a tout simplement un manque d’effectifs.

La GRC a-t-elle appris de ses erreurs ou est-ce que les mêmes problèmes se répètent ?

Il y a des améliorations. Je ne crois pas que nous serons témoins d’un autre incident lié à un Taser semblable à l’affaire Dziekanski. Il y a 10 ans, les Taser n’existaient pas. Dans 10 ans, il existera d’autres outils et techniques, et la GRC prendra le temps de se familiariser avec eux. Il est déraisonnable d’escompter que notre force policière évolue beaucoup plus rapidement que la société, surtout qu’on s’attend à ce qu’elle en soit le meilleur reflet possible. Il serait inacceptable de s’attendre à ce que la GRC ne commette plus jamais d’erreurs.

William Elliott a annoncé son départ au cours des mois qui viennent. Quel devrait être le profil du prochain commissaire de la GRC ?

La nomination d’un civil a constitué un échec. Donc, avant tout, il faudra que le prochain commissaire ait servi au sein de la GRC dans un poste de haute direction durant sa carrière. De plus, il devra faire preuve d’un engagement clair en faveur de la transparence, c’est-à-dire admettre les erreurs lorsqu’elles se produisent et donner l’occasion au public, par l’intermédiaire des médias, de prendre connaissance des solutions envisagées et d’ensuite les évaluer. Ce sera la seule façon de reconquérir la confiance de la population.