Remerciements (et grognements) à l’intention de la créatrice de Harry Potter

Lettre à J. K. Rowling

Très chère Joanne,

Je me permets de vous écrire en français et de le faire comme si nous étions de vieux amis.

En français, car je vous sais francophile (vous avez étudié et travaillé en français, et vos livres sont truffés de clins d’œil à la France). Amicalement, car je vous côtoie depuis 4 000 pages. Hermione, l’amie studieuse et débrouillarde de Harry, est, dites-vous, votre clone. Nous avons donc passé ensemble sept années cruciales, une par volume. Je dis « nous », je veux dire vous, Harry, Ron et les 325 millions de personnes qui ont acheté vos livres.

C’est Gordon Brown, le premier ministre britannique, qui l’a le mieux résumé. Vous avez, a-t-il dit, « fait davantage pour la lecture que n’importe quelle autre personne vivante de l’Histoire ». Il précise « vivante », faisant, je suppose, une exception pour les auteurs du Nouveau Testament et du Coran.

Vous avez initié des dizaines de millions d’enfants de 7 à 17 ans à la lecture, à contre-courant des iPod, jeux vidéo, clavardages et VRAK.TV, ce qui relève de l’exploit. Mais vous l’avez fait par étapes, presque chaque nouveau livre étant plus long que le précédent, plus complexe, plus lourd de sens. Un jour que ma fille — huit ans — lisait le quatrième tome (984 pages) au parc, une mère se mit à me regarder, l’air perplexe. Nous nous sommes demandé à quel âge nous avions osé nous attaquer à un ouvrage aussi imposant. Pas avant la fin de l’adolescence, c’est sûr. Vous avez donc, chère Joanne, désinhibé les jeunes lecteurs. Dédramatisé le livre, petit ou grand. S’ils ont lu tout ça, ils liront encore et encore.

Mais il n’y a pas que le muscle du lecteur que vous ayez fait travailler. Vous avez inculqué le goût de se perdre dans une grande aventure, une saga complexe comme la vie, d’en discuter, d’échafauder des hypothèses, de débattre ensuite pour savoir si le film était meilleur que le livre. Vous avez surtout communiqué des valeurs, bonnes pour une vie entière. Vos personnages sont jeunes, un peu fantasques, mais loyaux, persévérants, débrouillards, altruistes. Leur rapport à l’autorité est complexe. Ils respectent le vieux sage, qui leur transmet — eh oui ! — connaissances et compétences, mais apprennent que l’autorité peut se tromper et qu’il existe de justes rébellions. Il y a un important développement sur le racisme, aussi, sur la cohabitation des différences, sur la force de l’amour.

Évidemment, tout n’est pas parfait dans cette saga. D’abord, je ne suis pas le seul à avoir noté que le quatrième tome aurait pu tenir en 50 pages. Les suppôts du sorcier diabolique, Voldemort, veulent entraîner Harry près de leur chef. Vous avez inventé plusieurs trucs magiques pour faire voyager. Il aurait suffi que le personnage se faisant passer pour un ami de Harry le prenne par l’épaule et le fasse « transplaner », dès la page 10, à l’endroit voulu. Il lui fait subir à la place une série d’épreuves risquées pour arriver au même résultat.

Puis, il y a le dernier tome. On s’attend à un suspense haletant (Voldemort terrorise l’Angleterre), mais nos héros errent et se disputent de longs mois avant de se mettre à la besogne. Et pour une série où le dernier acte, dites-vous, a été conçu avant l’écriture des sept volumes, il est navrant que la clé de la victoire du bien (tout tient à l’autorité qu’un sorcier peut avoir sur une baguette magique ravie à un autre sorcier) soit introduite au dernier tome, plutôt que d’avoir semé des indices avant.

Mais surtout, chère Joanne, je suis au regret de vous informer que Harry est mort. Non pas à la fin, comme le voulait le suspense que vous avez laissé planer. Il est mort au troisième tome. En effet, racontez-vous, Harry est alors attaqué près du lac par les lugubres « détraqueurs », qui lui aspirent l’âme et sont sur le point de le tuer. In extremis, un inconnu use de magie pour le sauver. Harry croit avoir reconnu en lui son défunt père. Plus tard, un enchantement permet à Harry de revenir trois heures dans le passé. Voulant voir son père, il se rend au lac et se voit victime des « détraqueurs ». Il attend. Mais personne ne vient. C’est lui-même qui utilise le sortilège qui le sauvera. Joanne, Joanne, Joanne… N’y avait-il personne chez votre éditeur, un lecteur d’Asimov ou de Philip K. Dick, pour vous dire que c’est impossible ? Une personne morte ne peut pas revenir dans le temps pour se sauver. Pour une raison que les théoriciens du voyage dans le temps expliquent en ces termes un peu techniques : elle est morte ! Mais je le promets, ce détail restera entre nous. Je ne le révélerai pas aux 325 millions d’admirateurs de Harry et de Hermione.

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