Pendant combien de temps va-t-on encore respecter les consignes ?

On constate pour l’instant peu de montées de lait contre les directives de santé publique, assure l’anthropologue Ève Dubé. Mais à long terme, les mesures coercitives ne fonctionnent pas. Et les autorités en sont bien conscientes.

Crédit : L'actualité

Depuis le début de la pandémie, l’anthropologue Ève Dubé, de l’Université Laval, surveille de près les réactions des Québécois aux directives de santé publique pour voir s’ils y adhèrent. Jusqu’à maintenant, ils ont été de bons soldats, observe-t-elle, mais la phase de déconfinement qui s’amorce aujourd’hui est « très délicate ».

Vous avez reçu en mars une subvention d’un demi-million de dollars du gouvernement fédéral pour évaluer à quel point les gens se conforment aux consignes des autorités dans la lutte contre la COVID-19. Pourquoi c’est important, et comment procédez-vous ?

Comme on n’a pas encore de vaccin, suivre les recommandations est notre seule protection, alors la direction de la santé publique doit comprendre ce qui fait que les citoyens adoptent ou pas les comportements de santé prescrits. Mon équipe de recherche évalue le degré d’adhésion aux consignes en analysant entre autres les réactions des internautes sur Twitter et sur les pages Facebook de différents médias, comme Radio-Canada et Le Journal de Montréal, mais aussi sur des sites de médias anglophones, puisqu’il s’agit d’une étude pancanadienne. On suit également de près l’évolution de rumeurs et de théories du complot, comme celle voulant que la technologie 5G ait un lien avec la pandémie, car elles peuvent créer de la confusion auprès de la population. Les discours en ligne ne sont pas forcément représentatifs des opinions de l’ensemble, mais ils peuvent servir de baromètre, en révélant des préoccupations et des questionnements qui circulent. Pour les autorités, c’est crucial d’être à l’écoute des communautés avec lesquelles elles veulent communiquer — ça leur permet ensuite d’ajuster leurs messages.

Qu’avez-vous découvert jusqu’à maintenant ?

Si on les compare aux autres Canadiens, les Québécois ont super bien répondu. Ils ont été parmi ceux qui se sont le moins déplacés lorsque les mesures de confinement ont été mises en place, par exemple. Horacio Arruda, le directeur national de la santé publique, est même devenu une figure de proue. Par ailleurs, cette forte adhésion des Québécois était observable avant la pandémie. Lors de l’épidémie de grippe H1N1, en 2009, le taux de vaccination dans la province avait été particulièrement élevé par rapport à l’ensemble du pays. Il faut dire que l’opinion publique avait été très marquée par la mort d’un jeune de 13 ans en pleine santé, à Toronto. Les gens craignaient aussi que les doses de vaccin s’épuisent vite, puisque tous ne le recevaient pas en même temps. Il y avait des groupes prioritaires et ça a créé un sentiment d’offre limitée.

Depuis quelque temps, ce soutien semble toutefois s’effriter au Québec — les critiques à l’égard du gouvernement Legault sont plus nombreuses dans les médias, par exemple. Observez-vous la même chose dans les discours en ligne ?

Oui, en effet. Il semble que les annonces liées au déconfinement, notamment l’ouverture des services de garde et des écoles, aient créé certaines incertitudes dans la population, à qui on parlait depuis des semaines des risques de propagation et de l’importance d’être prudent pour sauver des vies. Pour que les gens acceptent de se plier à des recommandations, il faut qu’ils aient confiance dans le porteur du message, que ce soit un médecin de famille qui nous dit d’arrêter de fumer ou le gouvernement qui nous dit de nous laver les mains. C’est un facteur clé de l’adhésion.

Alors que le déconfinement s’accélère, est-ce que cette baisse de confiance vous inquiète ? Est-ce que ça pourrait, par exemple, amener les Québécois à ne pas porter le masque, contrairement à ce que recommandent fortement les autorités, ou à laisser tomber la distanciation sociale ?

Pour l’instant, ça ne m’inquiète pas. Sur les réseaux sociaux, il y a somme toute peu de montées de lait contre les directives. Ce sont des mouvements marginaux qui n’ont pas d’influence. Mais c’est vrai qu’on entre dans une phase très délicate sur le plan de la communication des messages. Au début, les autorités ont misé sur la peur, qui est un moyen très puissant de changer les comportements. Et c’était justifié, vu la situation terrible dans les hôpitaux en Italie. Ça prenait un électrochoc pour que les gens se conforment. Mais avec le temps, cette stratégie perd de son efficacité. Ça a été étudié entre autres dans le cadre de campagnes contre le tabagisme : au bout d’un moment, les fumeurs ne voient plus les images de poumons noircis et les dents pourries sur les paquets de cigarettes. Ou alors ils choisissent l’image qui les choque le moins… Dans le cadre du déconfinement actuel, le gouvernement cherche à adopter un discours plus éducatif, axé sur le changement des habitudes des citoyens. Ce n’est pas évident à faire. Il faut rassurer les gens, afin qu’ils ne soient pas terrorisés à l’idée d’être en contact avec d’autres, tout en ne les rassurant pas trop non plus, car il faut rester alerte et conscient des risques ! La ligne est mince.

La motivation des gens à respecter les consignes, comme la distanciation de deux mètres entre les personnes, ne va-t-elle pas finir par s’essouffler, par lassitude ?

Oui, et ça fait sans doute partie des raisons pour lesquelles le gouvernement Legault assouplit les règles en ce moment, par exemple en permettant depuis le vendredi 22 mai des rassemblements extérieurs de trois familles, avec un maximum de 10 personnes. Il est bien connu que les mesures coercitives ne fonctionnent pas à long terme — les gens se mettent à tricher. Les autorités en sont conscientes. Il s’agit alors pour elles d’évaluer l’ensemble des comportements et de déterminer ce qui est trop risqué et ce qui peut être toléré.

Observez-vous sur les réseaux sociaux que le relâchement prend de l’ampleur au Québec ?

En ce moment, les discours sont très polarisés. D’un côté, il y a ceux qui ont très peur du déconfinement. Ça peut être parce qu’ils ont le sentiment d’être à risque. Dans d’autres de mes études, j’ai constaté que plus une personne estimait qu’attraper la grippe était dangereux pour sa santé, plus elle était encline à se faire vacciner contre l’influenza chaque année. La peur de tomber malade rend les gens plus obéissants aux messages de santé publique. Donc, sur les réseaux sociaux, il y a ceux qui voudraient que toutes les mesures de protection adoptées depuis mars soient maintenues, et qui jugent sévèrement ceux qui sont favorables à des normes plus flexibles. Et à l’autre extrême, il y a des gens plus désinvoltes qui leur répondent : « La pandémie est derrière nous, arrêtez de capoter. » Il faudrait un juste milieu. C’était important de donner un peu d’air à la population, surtout si une deuxième vague d’éclosion doit frapper le Québec. Avant de revenir à des mesures plus musclées, comme le confinement, mieux vaut permettre aux gens de retrouver une vie un peu plus normale pendant un bout de temps.

À part le sentiment d’être à risque d’attraper la maladie, quels autres facteurs incitent les gens à adopter des comportements de santé ?

La perception qu’on a de l’efficacité des mesures est importante. Si on croit que ça protège vraiment, se laver les mains ou encore porter un masque, alors on va le faire. Même si on a chaud au visage et que ça pique. Ensuite, les comportements des autres ont un poids énorme. Si autour de nous tout le monde porte le masque, c’est un fort encouragement. La pression sociale est un moteur très important d’adhésion à des normes.

Quel serait le moyen le plus efficace d’inciter les Québécois à continuer de respecter les consignes, malgré la tentation de tout relâcher avec la belle saison qui commence ? 

Pour que les gens adoptent des comportements de manière durable, il faut leur donner le sentiment qu’ils ont du pouvoir sur ce qui se passe. Qu’en portant le masque, disons, ils contribuent à se protéger et à protéger les autres. C’est important parce que lorsqu’on se sent impuissant face à une situation, soit on risque de devenir craintif au point de ne plus vouloir sortir de chez soi, soit on se dit : « Tant pis, à la grâce de Dieu » et on se met à faire n’importe quoi. Par contre, comme société, il faut donner les moyens à tout le monde d’avoir ce sentiment de pouvoir. En s’assurant, par exemple, que tous ont accès à des masques pas chers et en en distribuant aux plus vulnérables. Il ne faut placer personne dans l’impossibilité de se conformer à la norme sociale.

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L’expression populiste « montée de lait » n’a pas sa place dans la langue française. Et encore moins dans un magazine de votre qualité. Ceci dit bravo pour votre excellent travail.

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Votre montée de lait envers cette expression fièrement québécoise relève de l’enculage de mouche.

M. Saucier,
L’Actualité (ou l’auteure du texte) n’a fait que rapporter les propos d’Ève Dubé, textuellement….
Bonne journée!
C. Martin

La seule raison qu’y fait que le monde en général suivent les consignent c’est qu’ils ont peur de la répression. Disons que $1500 le premier échelon c’a fait cher pour quelqu’un au salaire minimum! Les gens ne sont pas idiots non plus. Quand on voit que la grande majorité des mortalités sont dans les CHSLD et chez les gens en mauvaise santé de 60 ans et plus. Au lieu de confiner tout le monde, on aurait peut-être du confiné les gens les plus a risque et laisser les autres vaqué a leurs occupations comme l’on fait d’autres pays développés. Quand on regarde notre « score » avec les mesures drastiques qui ont été prises, je ne suis pas certains que ne pas avoir été confiné aurait vraiment changé les statistiques de facon importante. Parce qu’avec le score qu’on a confiné…. imaginez-vous maintenant dé-confiné…. De plus certaines directives de dé-confinement me laisse perplexe, comment peut-on dire aux grands-parents qu’ils peuvent gardé toute la journée mais pas rester a souper!? Ou, pas plus de 10 personnes chez vous que tu connais, parents, amis etc.. et foutre tout le monde comme du bétail dans le métro… Faudrait peut-etre arreté de prendre tout le monde pour des idiots… masques dangereux a masques quasi obligatoires…. chloroquines est un poison… parlez aux militaires qui ont servit dans des zones ou la malaria est présente, on en a tous pris pendant plus de six mois….pourtant nous sommes vivants… Trop de contradictions. Et que dire de nos médias de mer… pour foutre la panique et la peur ils sont des champions.

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La ‘promesse’ ou certitude d’une 2e vague n’a-t-elle pas une influence sur notre comportement ? Autrement dit, à quoi bon être docile 1 ou 2 ans étant donné que le virus reviendra de toute façon ?
Est-ce une pensée susceptible d’influencer notre comportement ?

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De fait, la peur ne saurait demeurer indéfiniment le meilleur guide ou la meilleure soupape de comportement à moyen ou long termes.

Hier pouvait-on lire, ailleurs, qu’il faudrait « arrêter d’avoir peur » !

« Arrêter d’avoir peur » ? Est-ce possible ? Si oui, comment ? Peut-être au moyen de la plus grande force ne connaissant pas la peur?

Incidemment, la dame y exhortant ainsi, aussi véhémentement, la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle, travaille à quelque chose semblant providentiel en l’occurrence, s’appelant « Les mystères de l’amour ».

Il y a une trentaine d’années, la ‘devise’ québécoise n’était pas « tiens-toi à distance », mais « l’amour, ça se protège ». Vraiment? Depuis quand?

Car il n’est rien se ‘protégeant’ moins que l’amour. Ne dit-on pas d’ailleurs que l’amour est plus fort que la police ou que la mort ?

L’amour est prêt à tout. Pour tout, pour tou.te.s.

Loin de se préserver, il se découvre et s’expose.

Ah, voilà, en disant ce mot (s’expose), aperçoit-on où gît la confusion.
C’est le sexe, la sexualité, la génitalité qui « se protègent », s’abritent.
L’amour, lui, opère à découvert, à nu. Inarmé. Sans raison, sans sens.
L’amour ne calcule ni ne pense. Dépense seulement. Dépourvu d’égo-
centrisme.

Dépourvu de peur? On ne peut plus. Amour ne craint rien ni personne.

«L’amour parfait bannit toute crainte»… Là est le mystère de l’amour.

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Je ne sais pas où vous étiez pendant le Gand Confinement, mais dans mon coin les règles n’étaient pas suivies et les déplacements entre régions étaient monnaie courante surtout les fins de semaine alors que les villégiateurs venaient se délasser dans leurs chalets, leur condos, leurs AirB&B ainsi que dans nos rues. Les voisins recevaient des parents et amis comme si de rien n’était et il n’y avait pas une règle qui n’était pas transgressée allègrement. Pourtant, le nombre d’infections a continué à diminuer avec le temps.

On dit « qui trop embrasse, mal étreint » et c’est un peu ce qui s’est passé car la préoccupation des autorités était plus au sujet de la capacité réduite des hôpitaux (causée par l’austérité) pour traiter les malades que la maladie elle-même. Comme ils avaient été négligents en ne se préparant pas face à une pandémie annoncée, ils ont utilisé une manœuvre de diversion en faisant peur au monde. Alors, il faut maintenant vivre avec cette peur qu’ils ont nourri ad nauseam. C’est la province au Canada qui a le plus mal réagi face à la pandémie en imposant des mesures extrêmes, avec des barrages routiers de police en prime, et où la pandémie a fait le plus de ravages. On sait pourquoi : en particulier les mouroirs qu’on a négligé pendant des décennies.

Maintenant, il faut rétropédaler et ce n’est pas évident pour ceux qu’on a terrorisé et ça explique un peu pourquoi on y va à la pièce. Ça explique aussi pourquoi les gens ne sont pas si « dociles » que le laisse entendre le gouvernement et Mme Proulx car à force de nous infantiliser, on finit par voir le jupon dépasser.

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Ils ne peuvent pas étirer la sauce encore bien longtemps on voit bien que l on c est fait fourrer les gouvernements et oms on abuser de notre bonne volonté mais c est terminée c est l heure des compte

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