Responsable… et profitable!

Pour encourager entreprises, politiciens et citoyens du monde entier à partager les meilleures pratiques, la Ville de Lille organise chaque année une grande fête de l’« économie responsable ». Une belle récolte d’idées !


 

Dans la ville, le dessin d’une planète bleue sortant d’une cheminée d’usine est partout. Avec un slogan typiquement français : « Think is good, act is better » (penser, c’est bien ; agir, c’est mieux). Pendant trois jours, Lille, tout au nord de la France, célèbre l’économie responsable en accueillant une drôle de rencontre : le World Forum Lille — c’est son nom — veut changer les mentalités en réunissant experts internationaux, industriels et grand public autour d’exemples concrets d’entreprises qui voient plus loin que les profits immédiats.

Par une belle fin de semaine d’octobre, environ 3 000 personnes participent à la rencontre. J’y croiserai notamment quatre professionnels du Québec invités par l’Office franco-québécois pour la jeunesse. « La formule est géniale », estime Maggy Hinse, conseillère en environnement pour la Ville de Salaberry-de-Valleyfield, émue par le discours d’ouverture prononcé par l’écologiste kényane Wangari Maathai, Prix Nobel de la paix en 2004. « Au Québec, on entend souvent parler des mêmes choses, alors qu’il y a beaucoup à apprendre de ce qui se fait ailleurs », croit Marc Belley, consultant en écoconseil à Montréal. Les deux repartiront plus motivés que jamais, avec en poche quelques idées…

Lille, capitale régionale de 1,2 million d’habitants, est une ville moderne, dynamique et colorée, à une heure de Paris en TGV, 20 minutes de Bruxelles, une heure 20 de Londres… et bien loin de la caricature du film à succès Bienvenue chez les Ch’tis. Le forum se tient au Nouveau Siècle, étrange bâtiment du centre-ville qui abrite à la fois l’auditorium de l’orchestre symphonique, des salles de conférences… et des HLM. Pendant qu’au sous-sol des jeunes font une peinture murale, d’autres discutent de droit avec le Sénégalais Bakary Kanté, un des pontes du Programme des Nations unies pour l’environnement. À l’étage, dans la salle Québec, 300 personnes écoutent, bouche bée, le Brésilien Leontino Balbo, patron de la société Native. Il explique comment il a abandonné il y a 20 ans les méthodes de culture intensive pour devenir le leader mondial du sucre bio… tout en produisant 20 % de plus de canne à sucre par hectare que ses concurrents non bio et en hébergeant dans les boisés autour de ses champs plus d’espèces menacées que les parcs nationaux voisins !

À la question d’un agriculteur qui s’étonne qu’en France les cultures bio n’atteignent pas la moitié des rendements habituels, Leontino Balbo répond : « Si on se contente de remplacer les produits chimiques par leurs équivalents biologiques, ça ne marche pas. Il faut analyser l’environnement et mettre à contribution les processus naturels pour y arriver. » Un travail de fourmi : pour limiter le compactage du sol, les chercheurs de Native ont même inventé un système qui dégonfle automatiquement les pneus lorsque les camions entrent dans les champs ! Leçon numéro un : ne pas avoir peur d’innover.

Dans l’auditorium, deux hommes racontent sans fard leurs débuts dans l’économie responsable. Depuis quatre ans, Bagoré Bathily dirige la Laiterie du Berger, première coopérative du Sénégal, qui récolte le lait produit par les nomades pour fabriquer du yogourt et le vendre dans les supermarchés des villes. Son rêve, c’était de soigner les animaux. « Mais quand je suis rentré au Sénégal, après mes études en Belgique, je me suis aperçu qu’aucun des éleveurs ne pouvait se payer un vétérinaire ! Alors je me suis demandé comment les enrichir », raconte-t-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. « J’ai eu une inspiration : dans mon pays, 90 % du lait est importé, alors qu’il y a trois millions de zébus ! » Aidé par des organismes internationaux, Bagoré Bathily a organisé un réseau de collecte auprès des Peuls et leur a permis d’améliorer nettement leur niveau de vie, tout en concurrençant les marques étrangères avec ses bas coûts de production et en misant sur le patriotisme pour sa publicité.

Emmanuel Marchant, l’autre conférencier, travaille justement pour Danone. Lui aussi a un bon coup à rapporter. Depuis 2006, la multinationale a ouvert au Bangladesh une petite usine qui fabrique des yogourts enrichis en nutriments et vendus à un prix très modique, dans un pays où la moitié de la population souffre de malnutrition. L’usine est gérée localement et tous ses profits sont réinvestis sur place.

À l’origine de l’initiative, une rencontre entre le Prix Nobel Muhammad Yunus — champion du microcrédit que l’on surnomme « le banquier des pauvres » — et Franck Riboud, grand patron de Danone. « On ne fait pas de la charité : on agrandit notre clientèle potentielle en améliorant les conditions de vie à long terme. C’est un nouveau modèle d’entreprise, qu’on n’aurait pu mettre sur pied seuls et qu’on espère maintenant multiplier dans le monde », raconte Emmanuel Marchant, qui dirige Danone.communities. Cette société d’investissement à capital variable a permis de financer l’usine avec l’argent des actionnaires de Danone, de ses employés et de quiconque veut y investir. Une idée folle me traverse l’esprit : une usine sans but lucratif de viande de phoque Maple Leaf à Iqaluit ! Leçon numéro deux : parler au patron.

Un autre orateur, Denis Tardit, peine à capter l’attention du public. Directeur pour la France de Syngenta Agro, géant des pesticides, il commence par préciser que l’entreprise fabrique des médicaments pour les plantes. Personne n’est dupe. « Greenwashing », entend-on murmurer ici et là. Autrement dit, on repeint la réalité en vert. Les Européens semblent exceller dans cette opération de communication, selon Marc Belley, qui a abordé la question avec les consultants qu’il a rencontrés en speed meeting. Le forum lui-même n’est pas un modèle en matière d’écomanifestation, avec ses gobelets jetables qui ont fait sursauter le consultant québécois. Mais même en Europe, les discours creux passent de plus en plus mal, surtout auprès des jeunes. Leçon numéro trois : de l’action, pas des intentions.

Illustration avec Patrick Collignon, directeur pour l’Europe de la Division camions de Volvo. Quand ses patrons suédois lui ont demandé de concevoir une usine n’émettant pas de gaz à effet de serre, le Belge les a d’abord pris pour des fous. « Il nous a fallu un an pour nous faire à l’idée et tout repenser. Ensuite, tout est allé très vite », raconte-t-il. Avec ses trois grandes éoliennes, ses marais pour épurer l’eau, sa centrale à la biomasse et ses panneaux solaires sur les toits, l’usine de Gand, inaugurée en décembre 2007, est devenue la première usine carboneutre de toute l’industrie automobile. Et les 10 millions d’euros qui y ont été investis devraient être rentabilisés d’ici quelques mois.

Tout au long des conférences, la même idée revient : pour être responsables, les entreprises doivent repenser ce que les Français appellent leur « business model », leur modèle d’affaires. Autrement dit, « ne pas se contenter de devancer les normes environnementales ou d’investir dans leur milieu, mais changer l’essence même de leurs affaires pour transformer l’économie dans son ensemble », comme l’explique Alex Markevich, vice-président du groupe de réflexion américain Rocky Mountain Institute. Exemple éclairant avec le géant Philips, qui, de producteur d’ampoules électriques, est en train de devenir conseiller en éclairage, compensant ainsi la diminution des ventes attribuable à la longévité des ampoules fluocompactes et des diodes électroluminescentes. « On veut gagner de l’argent en faisant économiser de l’énergie aux autres plutôt qu’en vendant des ampoules », dit Joël Karecki. Le directeur de Philips France est tout fier de présenter le premier immeuble commercial au monde entièrement éclairé par des diodes électroluminescentes, inauguré en juin sur les Champs-Élysées. Des pistes pour économiser l’énergie sans ruiner Hydro-Québec…

Mot de la fin à Philippe Vasseur, à l’origine du World Forum. Ancien journaliste économique, ministre de l’Agriculture sous Chirac puis directeur de banque, ce Ch’ti qui milite en costume-cravate est aujourd’hui convaincu que de profonds changements sont nécessaires pour éviter que les crises actuelles n’empirent. Son rêve : faire de Lille le Davos de l’économie responsable. « Si chacun d’entre nous, quelle que soit la position qu’il occupe dans la société, se montrait plus soucieux du bien commun, nous n’aurions connu aucune des crises qui se sont succédé en 2008 », rappelle-t-il en conclusion du forum, avant de donner rendez-vous au public en 2009 pour parler de finance solidaire. Applaudissements nourris. Le thème, choisi depuis longtemps, sera certainement toujours d’actualité dans un an…

Trois leçons sont à retenir du World Forum : ne pas avoir peur d’innover ; parler au patron ; aller au-delà des intentions et passer à l’action !

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