Resurrección à Sainte-Clotilde-de-Beauce

Les régions du Québec se dépeuplent? Un petit village de Beauce a réussi à freiner l’hémorragie grâce à l’immigration. On a même rouvert l’école primaire!

¿Dónde está Santa Clotilde, por favor?

À leur arrivée au Québec, de plus en plus de réfugiés colombiens cherchent le petit village de Sainte-Clotilde-de-Beauce, dont ils ont parfois entendu parler… avant même d’atterrir à Dorval! C’est que, depuis l’an dernier, une quarantaine de leurs compatriotes s’y sont établis, après avoir fui leur pays, miné par la violence et l’insécurité. Tous ont trouvé un emploi stable, une école accueillante pour leurs enfants et, surtout, la tranquilidad dont ils rêvaient.

"C’est moi la coupable et j’en suis fière!" dit Eva López, 43 ans, qui a fondé, en 2003, l’organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI). Cette énergique Colombienne, boucles noires et éclats de rire communicatifs, s’occupe du recrutement et de l’installation des réfugiés à Sainte-Clotilde. Mariée à un Québécois éleveur de bisons dans la région, elle vit à Thetford Mines (à 32 km à l’ouest de Sainte-Clotilde) depuis 13 ans et se démène depuis 5 ans pour attirer des familles d’immigrants en milieu rural en leur procurant travail et logement.

Son histoire – et celle de Sainte-Clotilde – a fait l’objet d’un reportage diffusé du nord au sud de l’Amérique sur le réseau espagnol de la chaîne CNN. De quoi faire une publicité d’enfer à l’endroit.

Au Canada depuis quelques mois, les réfugiés colombiens de Sainte-Clotilde avaient d’abord tenté leur chance ailleurs au Québec ou en Ontario. Mais faute de voir leurs compétences et leurs diplômes reconnus – certains étaient agronomes, avocats, comptables ou directeurs de banque -, ils étaient sans emploi. "Quand je les ai rencontrés, ils étaient découragés, raconte Eva López avec son accent hispano-québécois. Ils avaient tout laissé derrière eux, ne parlaient pas le français et dépendaient de l’aide sociale. Aujourd’hui, grâce au travail, ils ont retrouvé l’espoir." Et cela, précise-t-elle, même si ce travail est humble et exigeant, la plupart ayant été embauchés comme ouvriers dans les usines locales.

Sainte-Clotilde aussi s’est remise à espérer. Alors que ses jeunes la désertaient et que sa population vieillissait, les immigrants colombiens ont fait grimper le nombre d’habitants de près de 10% d’un coup, soit de 587 à 630 âmes. Tout un événement pour cette paroisse très soudée, née en 1922, qui n’avait guère vu d’étrangers jusque-là. Méconnu des Québécois eux-mêmes en dépit de son vieux pont couvert et de son décor bucolique, le village ne figure même pas dans le guide touristique officiel de la région Chaudière-Appalaches.

L’endroit n’en est pas moins réputé pour ses entreprises florissantes, surtout spécialisées dans les matériaux composites pour pièces de camions, motoneiges et bateaux de plaisance. "Nous offrons 850 emplois, soit trois fois plus qu’il y a de personnes actives au village", dit le maire, Jacques Lussier, 64 ans, crinière argentée et collier de barbe blanche. "Pour nous, l’immigration est une solution d’avenir. Mais nous voulons des familles: des vieux, on en a assez! Notre objectif est de résoudre la pénurie de main-d’oeuvre et de sauver notre école."

Clotildois d’adoption, propriétaire d’une ferme dans un rang de la municipalité depuis 26 ans, Jacques Lussier a été professeur, puis doyen de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval. Il gère son village avec audace et efficacité. En 2003, c’est grâce à lui que la commission scolaire de l’Amiante a rouvert l’école primaire de Sainte-Clotilde, qu’elle avait fermée pendant un an, faute d’un nombre suffisant d’élèves. "On a fait tant de bruit que la commission scolaire a signé un contrat de trois ans avec nous, explique-t-il. La municipalité doit contribuer à l’entretien des locaux, déneiger la cour et fournir l’eau potable; elle s’est aussi engagée à augmenter la population de l’école."

Située derrière l’église, l’école primaire Saint-Nom-de-Marie occupe un bâtiment de briques jaunes, construit au début des années 1960, qui abrite aussi la modeste bibliothèque et le café Internet du village, de même que le minuscule bureau du maire. La vue depuis les classes est grandiose, embrassant les forêts et les prés vallonnés où paissent des vaches bien grasses. Si 150 gamins animaient autrefois cette école de leurs cris, ils ne sont plus que 32 aujourd’hui, répartis dans deux classes mixtes: ceux de 1re et de 2e année dans l’une, ceux de 3e et de 4e dans l’autre. Les élèves de 5e et de 6e vont à l’école dans un village voisin, East Broughton.

À en croire le maire, les petits Colombiens assureront la survie de l’école. À condition qu’ils restent. Pour l’instant, seules 2 familles sur 12 n’ont pu s’acclimater et sont reparties à la fin de l’année scolaire, retirant du coup six jeunes inscrits dans les classes du primaire. Quinze enfants originaires de la Colombie sont néanmoins toujours là: deux fréquentent les deux garderies familiales du village, huit sont au primaire et cinq au secondaire, à Thetford Mines.

Juan David Pineda, 10 ans, est en 4e année. Expert en grimaces et en pitreries, il s’est rapidement fait des amis dans sa nouvelle école. Arrivé à Sainte-Clotilde en octobre 2004 avec ses parents et sa petite soeur de deux ans et demi, il se débrouille sans problème avec le parler local. "C’est moi le seul qui parle bien le français à la maison, dit-il avec un accent chantant. Mes parents ne comprennent pas tout: il faut que je traduise pour eux!"

À l’école, le petit garçon joue aussi les interprètes pour son camarade Sebastian Marulanda-Lara, neuf ans, arrivé au printemps. "Juan David m’aide beaucoup", dit leur enseignante, Cathy Rodrigue, une pétillante brune en pantalon kaki, qui fait régulièrement appel à lui pour expliquer à Sebastian les exercices à faire en classe. "Sebastian progresse rapidement, mais il a encore de la difficulté. Il est un peu gêné de parler le français", précise-t-elle. Une assistante la seconde deux fois par semaine auprès des élèves immigrants.

Tous ont suivi des cours intensifs de français à leur arrivée. C’est Paulette Pomerleau, enseignante retraitée, qui s’est attelée à la tâche. "J’ai enseigné ici pendant 36 ans et demi. Alors, quand on est venu me chercher pour enseigner notre langue aux petits nouveaux, j’ai dit oui! raconte l’élégante dame de 65 ans. La plupart avaient hâte d’intégrer la classe ordinaire et se forçaient pour apprendre le plus vite possible."

Les adultes ont aussi suivi des cours de français à leur arrivée et ils pourront s’inscrire à un nouveau programme de 11 semaines cet automne, grâce au soutien du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec. "Ces cours sont donnés le soir ou la fin de semaine, en fonction de l’horaire des travailleurs, explique Eva López. Et les gens n’ont pas à se déplacer: la formation se déroule ici, à l’école ou au sous-sol de l’église."

Ce programme devrait être prolongé en 2006, car le village compte accueillir bientôt de nouveaux immigrants. Comme en témoignent les affiches "Nous embauchons" placardées devant les usines, il reste beaucoup de postes à pourvoir à Sainte-Clotilde. "Les entreprises ont du mal à recruter, car les Québécois ne veulent pas nécessairement de ces emplois, qui sont très durs, observe Eva López. Or, les immigrants veulent travailler. Même s’ils ont fait des études, ils préfèrent se contenter d’un poste en usine plutôt que de l’aide sociale. C’est seulement ainsi qu’ils prendront leur place et évolueront dans la société."

Victor Jaramillo et Marcela Salazar sont de ceux-là. Tous deux dans la quarantaine, ils ont radicalement changé de vie. Arrivés avec leurs deux filles à Sainte-Clotilde en mars, après quelques mois difficiles à Hamilton, en Ontario, ils ont immédiatement été embauchés chez René Matériaux Composites, la plus importante entreprise du village (500 employés).

Ancien ingénieur civil à Medellín, la deuxième ville de Colombie, Victor est aujourd’hui conducteur de presse. Tandis que son épouse, autrefois propriétaire d’une parfumerie, est affectée au ponçage des pièces de camions. Un boulot pénible, dans le bruit incessant des machines et la poussière, qui macule son nez et ses joues.

"Ce n’est pas facile, mais je me suis vite adaptée", dit Marcela, petite femme discrète au sourire lumineux. "L’important, pour moi, c’est de travailler: je ne voulais pas vivre de la charité", poursuit-elle en émaillant son espagnol de mots français. Elle avoue tout de même que la Colombie lui manque souvent. Son mari, un solide gaillard à la poignée de main chaleureuse, ne veut voir que le bon côté des choses. "Ici, nous sommes en sécurité. Les niñas sont heureuses et elles reçoivent une très bonne éducation à l’école."

Assises auprès de leurs parents dans le salon – la famille loue un modeste appartement au coeur du village -, les "niñas" confirment. "J’ai beaucoup d’amis ici. Ils viennent me chercher, on va au parc, on placote, on joue au soccer", dit Camila, 12 ans, grands yeux noirs et queue-de-cheval assortie, qui vient d’entrer en 6e année. "J’aimerais rester ici tout le temps!" Sa cadette, Paulina, 6 ans, une coquine au sourire enjôleur, aime aussi la vie à Sainte-Clotilde, même s’il y a dans sa classe un "garçon très tannant" qui la taquine sur son accent…

Si quelques petits Colombiens ont été victimes de moqueries à l’école – parce que leur lunch "puait" ou qu’ils ne parlaient pas bien le français -, les choses n’ont pas eu le temps de s’envenimer. "Je suis intervenue plusieurs fois pour faire comprendre aux enfants nos différences culturelles, dit Eva López. Et pour leur expliquer que les réfugiés risquaient la mort en Colombie et qu’ils ont souvent dû s’enfuir en n’emportant qu’une seule valise." Aujourd’hui, ça va bien mieux, ajoute-t-elle. "Les enfants de Sainte-Clotilde montrent une ouverture d’esprit incroyable: ils n’ont plus de frontières dans leurs têtes."

Chez les adultes aussi, il y a eu des réticences. Quelques villageois se plaignent de leurs voisins envahissants qui font jouer de la musique latino très fort jusque tard dans la nuit, d’autres chuchotent que les immigrants sont des profiteurs, des "voleurs de jobs"… Mais globalement, la plupart des Clotildois se réjouissent de ce sang neuf apporté à leur collectivité, et certains sont ravis de pratiquer leur espagnol. Sainte-Clotilde est d’ailleurs l’un des rares villages du Québec à accueillir ses visiteurs par un panneau trilingue: "Bienvenue, Welcome, Bienvenido".

"L’accueil des immigrants a mobilisé le village entier, se félicite Jacques Lussier. Tout le monde s’est impliqué pour qu’ils se sentent bien et aient le goût de rester." À leur arrivée, une grande réception a été donnée par la municipalité au sous-sol de l’église, avec un banquet qui a réuni quelque 400 personnes, député provincial et préfet compris.

Du restaurant au salon de coiffure en passant par le marchand d’arbres de Noël et le dépanneur, tous les commerçants du village ont participé au carnet de bienvenue offert par la municipalité à chaque famille d’immigrants et comportant des chèques-cadeaux d’une valeur de 800 dollars. Tandis qu’une collecte de vêtements d’hiver, vaisselle, meubles et appareils électroménagers a été organisée par la fabrique, sous la houlette de soeur Micheline Poulain, l’animatrice de la pastorale. Comme l’école et les entreprises, l’église bénéficie de l’arrivée des immigrants, qui ont fait grimper son taux de fréquentation dominicale. Et une fois par mois, un prêtre vient dire une messe en espagnol.

"Sainte-Clotilde est un village modèle, dit Eva López. Toutes les régions du Québec devraient s’en inspirer." L’infatigable militante sait cependant qu’il reste quelques problèmes à régler pour que l’intégration des immigrants soit vraiment réussie. D’abord, il faudra leur donner accès à la propriété. La construction de nouvelles maisons fait partie des priorités du maire Lussier, qui se présente pour un troisième mandat en novembre. Il se bat aussi pour permettre aux nouveaux arrivants d’obtenir un emprunt bancaire qui tienne compte de leur niveau de vie avant leur arrivée au pays.

Autre condition indispensable pour garder les immigrants à Sainte-Clotilde: leur permettre de décrocher des postes plus gratifiants. "Il y a un grand gaspillage de talents et de connaissances, dit Eva López. Je pousse les employeurs locaux à prendre le plus possible en considération l’expérience des immigrants afin de leur offrir un poste plus adapté à leurs compétences et à leurs diplômes."

René Matériaux Composites, qui emploie une trentaine de Colombiens, n’est pas contre. Soucieuse de les intégrer au mieux, cette société a fait traduire en espagnol son recueil de politiques internes de même que les manuels d’instructions de certains appareils. "Nous souhaitons que nos employés immigrants puissent évoluer chez nous, dit Marco Vachon, directeur des ressources humaines. Tout dépend de leur intérêt et des possibilités d’avancement au sein de l’entreprise."

Certains ont déjà obtenu des promotions. C’est le cas de Francisco Mejía, 31 ans. Embauché comme ouvrier à l’assemblage des pièces, le jeune homme est rapidement devenu conducteur de robot classeur – hausse de salaire de 30% à la clé. "Il était technicien en informatique en Colombie et comprenait bien la logique de l’appareil, dit Marco Vachon. Ce poste correspond mieux à ses capacités."

Francisco Mejía travaille avec son épouse, Catherine Duque, 27 ans, employée à la finition des pièces. Ni les émanations des produits chimiques, ni le vacarme des machines, ni la poussière ne semblent les déranger. Parents d’un petit garçon de 7 ans, déjà amateur de hockey, ils sont intarissables sur leur bonheur de vivre au Québec, même s’ils ont connu des journées d’hiver à -45°C. "Nous sommes très bien intégrés ici", dit Francisco, qui s’exprime dans un excellent français. "On va à la pêche, on joue aux quilles et on a deux autos: on est vraiment des Québécois!"