Réussir dans la vie ou réussir sa vie ?

Constat : les femmes choisissent la qualité de vie plutôt que le pouvoir à tout prix. Surprise : un nombre grandissant d’hommes leur emboîtent le pas. Question : les employeurs comprendront-ils le message ?


(Photo de Marie-Reine Mattera)

« À la Ville de Montréal, de plus en plus d’hommes de 40 ans, cadres intermédiaires ou supérieurs, demandent des conditions particulières. En raison de leur paternité, oui, mais aussi parce qu’ils veulent du temps pour eux », raconte Nicole Boily, présidente du Conseil des Montréalaises, un comité consultatif sur les questions d’égalité des sexes créé par les autorités municipales en 2004.

Les hommes sont très ambitieux dans leur carrière, mais ils posent leurs conditions. Ce que les femmes n’osent pas faire ! « Ce sont eux qui risquent de faire changer la culture organisationnelle, croit Nicole Boily. Les femmes ont besoin qu’on facilite leur ambition. »

À la demande du Conseil, la chercheuse Isabelle Marchand a sondé plus de 700 cadres employés par la Ville, autant d’hommes que de femmes. Tous reconnaissent que la conciliation travail-famille et la disponibilité exigée des cadres freinent la montée des femmes.

Quatre des 10 recommandations soumises en juin dernier par le Conseil des Montréalaises pour favoriser l’ascension professionnelle des femmes cadres à la Ville portent donc sur la conciliation travail-famille. On suggère entre autres de compenser par une réserve de congés les heures supplémentaires des cadres, p our l’instant peu et mal comptabilisées, de tenir compte de la conciliation dans le parcours de carrière, d’accompagner la relève féminine, encore très fragile.

Le Conseil recommande aussi la mise sur pied de comités de sélection paritaires et un élargissement des critères de promotion, de façon à reconnaître l’existence d’un « style de leadership propre aux femmes » (qui inclurait, selon les chercheurs, une relation affective et non simplement utilitaire entre gestionnaire et employés, ainsi que la recherche d’une vision commune, au-delà des objectifs personnels).

L’étude confirme que des stéréotypes persistent quant à la compétence de gestionnaires des femmes : « 64 % des répondantes perçoivent clairement de la discrimination envers les femmes… ce dont sont conscients 38 % des hommes », dit Nicole Boily, présidente du Conseil.

Comme dans l’entreprise privée, de nombreux patrons de la Ville sont favorables à la parité, en théorie, mais évoquent « l’émotivité », la « moindre disponibilité » des femmes. « Et pourtant, poursuit la présidente, quand nous relevons les bonnes pratiques existantes — entre autres, les travaux de la Commission sur le plafond de verre mise en place en 1995 par le gouvernement des États-Unis —, nous voyons ce que de grandes entreprises américaines ont déjà compris : la mixité des cadres supérieurs augmente la productivité et l’efficience des organisations. »

L’exemple de la Ville de Montréal permet de mieux comprendre pourquoi deux tiers des répondantes au sondage CROP-L’actualitéBazzo.tv rétorquent par un non assourdissant à la question : « Aimeriez-vous un jour devenir cadre ou grand patron ? » À peine 6 % ne croient pas avoir les compétences nécessaires, 14 % admettent travailler pour gagner leur vie, point à la ligne. Plus du tiers (34 %) d’entre elles se disent « contentes de [leur] situation actuelle ». Mais la plupart des « refuseniks » (45 %) disent que le rythme de vie d’une patronne est incompatible avec une bonne qualité de vie.

Diane Wilhelmy, qui fut entre autres sous-ministre et déléguée du Québec à New York, a souvent échoué dans le recrutement de femmes pour des postes importants. Elle n’oubliera jamais « cette fille qui avait devant elle une carrière extraordinaire, mais qui pleurait dans mon bureau, en disant : “Je veux des enfants, je n’arriverai jamais à tout faire !” »

Car c’est bien la conciliation famille-travail qui continue de faire défaut, les quelques aménagements consentis par les employeurs n’ayant pas encore changé la donne. Rosette Côté, ex-présidente de la Commission de l’équité salariale, aujourd’hui formatrice en matière d’équité, critique une « société qui valorise extrêmement la maternité, mais tolère une organisation du travail encore allergique aux besoins des parents ». Une patronne est sous haute surveillance et le vit bien à deux conditions, dit-elle : « Un chum qui en fait autant qu’elle et des enfants qui fonctionnent bien… Sinon, c’est impossible. Les femmes qui progressent sont soutenues par leur conjoint. Les autres réduisent d’elles-mêmes leurs ambitions. »

Hantées par une image du pouvoir aussi menaçante, les femmes se sentiraient-elles vaincues d’avance ? Pour la sociologue Francine Descarries, le sondage révèle plutôt la prédominance d’un modèle féminin marqué par des valeurs traditionnelles. « Les femmes se conforment à ce que la société continue d’attendre d’elles et voient ces postes de cadres incompatibles avec leur qualité de mère, à laquelle elles donnent la priorité. » Autrement dit, elles constatent les contraintes du système (inégalités salariales à postes et compétences égales, difficultés à concilier maternité et travail, plafond de verre, règles du jeu masculines), mais elles les ont si bien intériorisées qu’elles trouvent normal de s’y adapter. Pour résumer, dit la sociologue : « Nous travaillons, oui, mais sans prendre la place des hommes, sans nuire à notre qualité de vie et à nos relations personnelles. »

Plutôt qu’un manque d’ambition, les femmes traînent un manque de confiance en elles, « un problème dans notre bagage génétique », dit Diane Wilhelmy. Alors que les hommes ont tendance à surévaluer leurs compétences, les femmes souffrent souvent du syndrome de l’imposteur.

« J’ai commencé chez Desjardins par un emploi d’été ; j’ouvrais le courrier », raconte Liliane Laverdière, première vice-présidente, région de l’Est, de la Fédération des caisses populaires. « Et très vite, à 19 ans, on m’a offert un poste de gestionnaire. J’ai répondu : “Est-ce que vous me parlez à moi ? Vous vous trompez sûrement !” La promotion suivante, je l’ai refusée trois fois ! La confiance, ça peut venir lentement… »

Plusieurs échelons gravis, quelques diplômes, trois enfants et un divorce plus tard, elle évoque — comme 42 % des répondantes au sondage — le besoin d’être utile : « Ce qui m’a poussée, ce n’était pas tant de faire carrière que de donner un sens à ce que je faisais. Et puis, la sécurité financière : seule chef de famille, je voulais avoir les moyens de bien faire instruire mes garçons. »

Les femmes comme elles, pour l’instant noyées dans une mer d’hommes, se sentiront moins seules dans quelques années. Car le sondage confirme de profonds changements de valeurs dans la société québécoise.

D’abord, les jeunes femmes hésitent moins à prendre les devants et à demander leur part. Avec les diplômées universitaires et les femmes déjà cadres, 30 % des 18-34 ans répondent oui à la question de CROP relative aux postes de pouvoir. L’effet de cohorte, comme disent les démographes, ne fera pas fondre automatiquement le plafond de verre, mais…

Ensuite, les différences entre les sexes s’atténuent sensiblement, devant le travail comme le pouvoir. Tels les cadres masculins de la Ville de Montréal, de plus en plus de jeunes pères refusent les semaines de 70 heures et protègent leur vie privée. C’est ce que le sociologue Daniel Mercure, de l’Université Laval, a constaté : la famille et la vie de couple sont les valeurs les plus importantes pour 77 % des Québécois… et 94 % des parents de 25-44 ans ! À peine 13 % placent le travail en tête de liste ! Citant d’autres sondages maison, Maïalène Wilkins, de CROP, confirme que, tous sexes confondus, 92 % des Québécois sont satisfaits de leur travail, et les deux tiers y voient une source d’épanouissement plutôt qu’une source de revenus !

Liliane Laverdière le constate auprès de ses trois fils : leur rapport au travail sera plus équilibré. Elle note la popularité des congés parentaux parmi les jeunes pères qui l’entourent. « Ils l’assument autrement, mais très bien. Nous, les femmes, qui sommes tellement perfectionnistes, pourrions peut-être apprendre d’eux, faire les choses avec plus de légèreté et de plaisir ? Lors de ma dernière promotion, mon plus jeune fils m’a dit : “Maman, arrête de penser que tu es la personne qui doit voir à tout. T’es un membre de la famille, tu as droit à tes projets et à tes rêves, et on va t’aider.” »