Révolution psychédélique, prise 2

Préparez-vous : dans l’Ouest canadien, des patients dépressifs sont traités avec des champignons magiques. Et ça s’en vient ici. En fait, c’est déjà là, écrit notre chroniqueur David Desjardins.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Préparez-vous pour la prochaine grosse affaire : ça a commencé dans l’Ouest canadien, où non seulement des patients dépressifs sont traités avec des champignons magiques, mais où cette drogue est aussi vendue plus ou moins librement. Et ça s’en vient ici. En fait, c’est déjà là.

Faites sonner le téléavertisseur du Dr Carmant et dites à Gérard Deltell de repasser ses habits de deuil. La panique morale des bien-pensants peut débuter, comme elle l’a fait lors de la légalisation du cannabis. On attend toujours le désastre, aussi ponctuel que Godot.

Je dis ça, mais ne comptez pas trop sur nos bons médecins-politiciens pour sauver la jeunesse du péril fongique, puisque le ver est dans le champi.

Il est plus facile actuellement d’obtenir cette drogue en ligne que d’y acheter un robot culinaire pour se concocter des smoothies orange-curcuma. Pas de rupture dans la chaîne d’approvisionnement, dans ce cas-ci. Suffit de trouver un fournisseur ayant pignon sur le Web, d’effectuer un virement et hop ! les champignons ou autres produits à base de psilocybine (l’agent psychoactif desdits champignons) arrivent à votre porte quelques jours plus tard. Livrés par Postes Canada.

Tout cela est prohibé. Mais depuis que j’ai acheté du cannabis dans une machine distributrice (cinq dollars pour un joint et un briquet) à Vancouver, plusieurs mois avant la légalisation, plus rien ne m’étonne concernant le laxisme des autorités. Dans une ville rongée par les opioïdes, la police a d’autres chats à fouetter. Ou peut-être que, comme pour le cannabis, il s’agit plus d’une tendance sociale qui donne une idée de l’avenir, pas si lointain quand on considère la décriminalisation de la possession de petites quantités de drogues dures dans ce coin du pays.

Ne faire qu’un avec l’univers, avoir l’impression de renaître, parler aux morts : autant de phénomènes qui, à première vue, relèvent plus du chamanisme que de la science.

Pourquoi la psilocybine ? Pourquoi maintenant ?

C’est beaucoup la faute à la science, qui connaît une renaissance en matière de recherche sur les drogues psychédéliques (principalement la psilocybine, la MDMA et le LSD). Utilisées dans le cadre d’une thérapie supervisée, elles permettent d’atteindre un niveau de conscience qui fait que les patients ont le sentiment de planer hors de leur esprit et reviennent chargés de conclusions parfois mystiques.

Ne faire qu’un avec l’univers, avoir l’impression de renaître, parler aux morts : autant de phénomènes qui, à première vue, relèvent plus du chamanisme que de la science.

On attend encore les résultats des essais cliniques. Mais déjà, des professionnels de la santé peuvent (dans des cas bien précis et encadrés) traiter un patient avec de la psilocybine en passant par le Programme d’accès spécial de Santé Canada. 

N’allez cependant pas ingérer des quantités folles d’hallucinogènes sans supervision thérapeutique. Les moments de terreur sont fréquents lors d’un trip de cette ampleur. L’ingestion de puissantes doses nécessite une préparation et un accompagnement pour éviter le pire : un épisode psychotique.

Dans son livre How to Change Your Mind, le journaliste Michael Pollan expérimente ces drogues et fait le bilan de la recherche en cours, y compris des théories concernant les mécanismes du cerveau induits par ces substances qui soulagent les âmes en peine. Il se peut, par exemple, que ce que vous prenez pour une connexion avec l’univers ne soit en fait que le résultat de la suppression des activités dans la même partie de votre cerveau qui est en cause lors de la méditation profonde. Soudainement, votre imagination est totalement libre et de nouveaux liens se font dans votre esprit qui n’est plus paralysé par la peur, par l’égo.

D’un autre côté, il y a tout plein d’utilisateurs récréatifs qui trouvent aussi leur compte dans les hallucinogènes, seuls ou entre amis. D’où la popularité de ces drogues sur le marché gris.

En ingérant de plus petites quantités, on ne se détache pas entièrement de la réalité, mais on a la possibilité d’accéder à un état d’émerveillement devant tout ce que notre cerveau, devenu hyper-efficace, traite comme de simples données. Une certaine distorsion des sens permet de renouer avec la beauté primitive de notre environnement, ainsi qu’avec nos émotions.

Presque 70 ans après Les portes de la perception, d’Aldous Huxley, 55 ans après le choc contreculturel du LSD asséné par Timothy Leary et ses disciples, les hallucinogènes tentent de reprendre leur place parmi les solutions à la stupeur d’une société engoncée dans un cul-de-sac spirituel.

Car il s’agit de rituels autant que de drogues. De manières de sortir des ornières de sa pensée habituelle pour voir le monde sous un jour différent, avec enthousiasme. Comme l’engouement pour le tarot, l’astrologie et autres relents de la vague hippie, ces drogues font partie d’un mouvement de fond. Ce n’est pas une affaire d’évasion ou un truc pour s’abrutir.

Au contraire. Leur popularité vient du fait qu’elles permettent de trouver et de (re)donner du sens aux choses, à la vie.

Or, avons-nous déjà vécu une époque qui en manque aussi cruellement ?

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