Révolution tranquille au Vatican

Humble, drôle, frugal, décontracté : le pape François dépoussière la papauté et ébouriffe la Curie avec son modernisme et son respect pour les pauvres. Une petite révolution serait-elle en train de se jouer au Vatican ? 

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Photo : Franco Origlia / Getty Images

C’est mercredi, jour d’audience générale sur la place Saint-Pierre. La foule est muette. Pour l’instant. Mais quand François salue les pèlerins hispanophones dans leur langue, les Latinos ronronnent de plaisir. Et lorsqu’il cite nommément les Mexicains puis ses compatriotes argentins, ils se lâchent. Des cris de joie jaillissent. Des trompettes de mariachis retentissent.

Après Benoît XVI — ce « ministre de l’idéologie » qui a guerroyé contre la théologie de la libération et le « sécularisme agressif », cet austère professeur reclus dans les palais du Vatican —, François est un drôle d’oiseau.

Sa liberté de ton ne cesse d’étonner. Lorsqu’il aborde l’homosexualité, il s’interroge : « Qui suis-je pour […] juger ? » Lorsqu’il se prononce sur la mondialisation, il dénonce la « tyrannie » de « l’argent roi ». Lorsque des pèlerins lui demandent sa bénédiction, il réplique que c’est à eux de le bénir.

Son humour confine à l’espièglerie. Parmi des enfants, il a mis un nez de clown. Il a même tenu leurs ballons gonflés à l’hélium. Ces gestes déconcertent, peut-être surtout sur le Vieux Continent. « Sa décontraction n’est pas dans les mœurs européennes », explique Sébastien Maillard, correspondant à Rome du quotidien français La Croix.

Depuis son élection, en mars 2013, le premier pape originaire d’Amérique s’est employé à dépoussiérer la papauté. Les chaussures rouges, la croix pectorale en or massif, la Mercedes-Benz, c’est fini. Aux somptueux appartements pontificaux, François préfère la Maison Sainte-Marthe, une résidence qui jouxte la basilique Saint-Pierre. Le 17 décembre, il y a fêté son 77e anniversaire, avec des clochards et leur chien. Le contraste avec Benoît XVI est saisissant : la meilleure façon d’assister à la messe privée que celui-ci célébrait était, selon un observateur qui préfère taire son nom, de faire un généreux don à l’Église…

Avec pour nom François, lequel renvoie à saint François d’Assise, le pape pouvait-il faire autrement ? « Ce nom est lourd de sens, dit le père Federico Lombardi, porte-parole du Saint-Siège. Qu’il l’ait choisi, c’était pour moi une grande surprise, et c’est très révélateur de sa conception de la papauté. On comprend tout de suite qu’il gardera les pauvres à l’esprit. » Pour que cela soit parfaitement clair, le Saint-Père déclare qu’il veut « une Église pauvre pour les pauvres ».

LE PAPE EN CHIFFRES

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Mon premier reportage sur le Vatican remonte à 1991. Depuis lors, j’y suis régulièrement retourné pour L’actualité. Jamais mes interlocuteurs romains ne m’ont semblé aussi enthousiasmés par le « patron ». Tous m’ont dit que cette papauté pourrait déboucher sur de vrais changements. Mais lesquels ? « C’est une révolution de la proximité », soutient le vaticaniste Jean-Louis de La Vaissière, auteur de l’ouvrage De Benoît à François : Une révolution tranquille (Le Passeur). « Le pape n’a pas peur de se retrousser les manches, d’aller au contact de tous, y compris de ses “adversaires”. »

Le Saint-Père rappelle une évidence : le message de l’Église ne peut être réduit aux seuls sujets litigieux, comme l’ordination des femmes, le mariage des prêtres ou l’avortement. Qui plus est, il sait communiquer. En mars 2013, lorsqu’il a lavé les pieds d’une douzaine de détenus, dont ceux d’une jeune musulmane, les photos ont fait le tour de la planète. Faut-il rappeler que Benoît XVI avait provoqué des émeutes dans le monde musulman en prononçant un discours sur la violence et l’islam, en 2006 ?

On aurait tort de voir chez François un simple pro des relations publiques. Le cardinal québécois Marc Ouellet, considéré comme un conservateur, a parlé d’un « grand tournant dans l’histoire de l’Église » lors d’une interview à Radio Vatican.

Le souverain pontife insiste sur la joie. Ce mot revient à 90 reprises (!) dans sa première exhortation apostolique, texte qu’on pourrait assimiler à un « discours du Trône ». C’est pourtant un secret de Polichinelle que, dans l’Argentine des années 1970, celui qui portait alors le nom de père Jorge Bergoglio était sévère, voire autoritaire. Surtout avec les jésuites tentés par le marxisme.

« Ce pape a une personnalité assez austère, constate Jean-Louis de La Vaissière. Il est pénétré des souffrances du monde. Avec les gens simples, il change d’attitude. Avec les enfants, par exemple, il est très chaleureux. Mais avec les chefs d’État, c’est un sourire de commande. »

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Jusqu’où ira François ? Lorsqu’il s’agit de réformer l’Église, les défis ne manquent pas. Réussira-t-il à ébranler la curie, la « fonction publique » vaticane, réfractaire au changement ? Cette dernière joue un rôle important, surtout depuis Jean-Paul II, souvent absent de Rome, longtemps malade. Le pape a nommé un groupe de huit cardinaux pour l’aider à réformer cette administration, qu’il a qualifiée d’« intendance ». En clair : elle est là pour servir l’Église, et non l’inverse. Les membres de la curie redoutent les bouleversements annoncés, explique un laïc italien : « Ils sont en train de virer fous. Mais au moins, ils recommencent à travailler ! »

« On sent que François vient du bout du monde, estime Sébastien Maillard, et qu’il a souffert de devoir tout soumettre à une curie qui est loin du terrain. » Et si près de l’Italie ! Car des religieux italiens y sont influents. Pour combien de temps ? On les dit sur le déclin. Un seul des 12 nouveaux cardinaux dont on a annoncé la « création » en janvier est italien. Il n’est pas inutile de rappeler que la conférence épiscopale italienne a publié un communiqué dans lequel elle s’est réjouie, dès l’apparition de la fumée blanche, de l’élection… de l’archevêque de Milan, le cardinal Angelo Scola. Une telle bévue révèle à quel point le choix d’un pape non européen, le premier depuis le VIIIe siècle, lui semblait inconcevable.

Ce vent de réforme souffle aussi sur l’influente Congrégation pour les évêques, que dirige Marc Ouellet, un proche de Benoît XVI. François a mis neuf mois à le confirmer dans ses fonctions, mais cinq autres cardinaux ont été remerciés, notamment l’Américain Raymond Leo Burke, âgé de 65 ans. Celui-ci s’était déjà fait remarquer pour sa garde-robe digne d’un « prince de l’Église », si on se fie à de récentes photos et à une vidéo.

Le cardinal Burke a en outre fait la guerre à l’avortement dans son pays — et aux politiciens démocrates qui y sont favorables. François croit que l’Église parle trop de ce sujet. Le mot « avortement » apparaît une seule fois dans son exhortation apostolique, publiée en novembre. Et encore, c’est pour regretter que l’Église ait, dit-il, « peu fait » pour accompagner les femmes enceintes qui se trouvent dans « des situations très dures ».

Une autre initiative papale pourrait avoir des répercussions plus immédiates. Le prochain synode sur la famille se prononcera, en 2015, sur des situations matrimoniales que l’Église considère comme « difficiles ». Les divorcés qui se sont remariés civilement peuvent-ils être autorisés à communier ? Les enfants dont les parents sont gais peuvent-ils être baptisés ? Les évêques s’appuieront — il s’agit encore là d’une première — sur les résultats d’un questionnaire auquel les catholiques sont invités à répondre.

À Rome, on s’attend à un déblocage, d’autant plus que François a baptisé un enfant dont les parents ne sont pas mariés religieusement. Il a aussi critiqué les prêtres qui refusent de baptiser les enfants dont les mères sont célibataires, soulignant que la communion était « un remède, pas une récompense ».

Les plus conservateurs ont rouspété : si la communion n’est pas une « récompense », à quoi sert la confession ? Ils reprochent au nouveau pape son « relativisme », dont Benoît XVI avait fait son cheval de bataille. Et ils goûtent peu de le voir insister sur la mission — à leurs yeux « simplement » — pastorale de l’Église. Ce qui sous-entend que François négligerait la doctrine.

Le pape donne néanmoins l’impression de vouloir associer les traditionalistes à son projet. À l’audience générale du 18 décembre, il a souhaité la bienvenue à des légionnaires du Christ, une congrégation tombée en disgrâce quand certains de ses membres et d’autres témoins ont révélé que son fondateur, le père Marcial Maciel, décédé en 2008, était un prédateur sexuel.

Des femmes ont elles aussi des réserves à l’égard de François. Dans la foulée de ses prédécesseurs, le pape a dit qu’il ne voulait pas d’elles comme prêtres ni comme cardinales. Il n’y a pas de raison théologique, cependant, pour qu’une laïque ou une religieuse ne soit pas nommée à la tête d’un organisme de la curie, comme le Conseil pontifical pour la famille. « Pourquoi les postes de direction sont-ils tous occupés par des hommes ? » s’interroge une observatrice.

Les obstacles sont surtout culturels. L’Osservatore romano a publié, le 2 octobre dernier, un article élogieux sur une religieuse qui, pourtant docteure en théologie, travaille dans les cuisines d’un séminaire romain !

De vrais bouleversements pourraient, malgré tout, marquer cette papauté. Il n’a pas échappé aux spécialistes que le premier théologien que le pape a cité sur la place Saint-Pierre est le cardinal allemand Walter Kasper, qui a maintes fois croisé le fer avec le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI. Ce dernier, plus conservateur, s’inscrit dans la lignée de saint Augustin ; le cardinal Kasper, plus progressiste, dans celle de saint Thomas d’Aquin. Aussi bien dire que, du point de vue théologique, un monde les sépare, surtout lorsqu’il est question de la société. L’Église doit-elle y chercher des signes de la présence de Dieu (comme l’enseignait saint Thomas d’Aquin) ? Ou doit-elle s’en protéger (comme le pensait saint Augustin) ? Selon le père Gerard Whelan, professeur à l’Université grégorienne, il ne fait aucun doute que « les faits et gestes du pape François rappellent la théologie du cardinal Kasper ». À ses yeux, cela pourrait avoir de « profondes conséquences ».

Un prêtre québécois qui habite Rome porte un regard plus pragmatique sur les transformations actuelles. Elles lui rappellent une interview que Mgr Maurice Couture, alors archevêque de Québec, m’avait accordée en 1991. « Je n’ai jamais oublié sa réponse à la dernière question, confie-t-il. Il expliquait que l’Église survivrait à condition de redevenir humble. C’est ce qu’on commence à voir avec François. »

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