Rigodons identitaires

Dans une petite ville du nord de l’Italie, Coccaglio, les autorités ont innové cette année au temps de la guignolée. Au lieu de cogner aux portes afin de recueillir des denrées pour les démunis, comme le veut la tradition, elles vérifient les droits de séjour de 400 de leurs concitoyens « visibles » qui ne sont pas d’origine européenne. L’opération a été affublée d’un joli nom de code : Noël blanc…

« Noël, ce n’est pas la fête de l’accueil et de l’hospitalité, a expliqué le conseiller Claudio Abiendi. C’est notre identité de chrétien européen. » Et vlan dans l’histoire et la catéchèse !

La Ligue du Nord, parti popu­liste auquel adhère Abiendi, est évidemment connue pour ses idées d’extrême droite. On ne fera pas de quelques extrémistes « une tendance ». Mais reste qu’il y a là une déclaration qui vaut la peine qu’on s’y arrête un peu. Après le Noël religieux et le Noël commerçant, voici venu le Noël comme objet identitaire…

Les identités ne sont pas mauvaises. Nous en avons tous. Elles sont multiples. Et nous les chérissons. On peut donc se dire un « ouvrier irlandais de Pointe-Saint-Charles » ou une « avocate francophone d’Outremont ». Les identités sont parfois de puissants outils de libération ou d’affirmation. Elles sont aussi changeantes. Et quelquefois destructrices, lorsqu’elles enferment l’autre dans ses plus étroites appartenances, comme le dit si bien l’écrivain Amin Maalouf. Il faut donc les manier avec précaution.

Fixer une « identité nationale », comme songe à le faire la France et comme certains politiciens québécois le voudraient, est une entreprise à haut risque, l’équivalent de manipuler de la nitroglycé­rine tout en faisant du patin à roulettes.

Le Québec a des problèmes plus pressants à régler – comme le montre notre « Guide de survie aux années 2010 » – que celui de définir son identité. Il est surtout possible de faire de nos identités des moteurs de développement sans nécessairement les définir.

Les Québécois le savent bien, eux qui, depuis l’entrée en vigueur de la loi 101, ont donné aux 11 peuples autochtones avec qui ils partagent leur territoire les leviers de leur affirmation culturelle et linguistique.

Le tiers de tous les autochtones du Canada qui parlent une langue amérindienne vivent au Québec ! Le tiers ! Et cela, en dépit du fait que les Premières Nations ne représentent que 1 % de la population québécoise, contre 3 % dans le reste du pays.

« On sent une nouvelle fierté chez les jeunes », raconte Serge Rock, du fort dynamique Réseau jeunesse des Pre­mières Nations. « Ça n’efface en rien les autres problèmes, mais ça donne confiance. »

Quand Chloé Sainte-Marie chante en innu, que Shauit Aster fait du reggae sur la Côte-Nord, que Samian trouve des complices pour son rap en algonquin, le grand quadrille des identités swingue les partenaires pas mal dans le fond de la boîte à bois ! Et c’est tant mieux. On peut se sentir innu aujourd’hui et être plus doué pour l’informatique que pour la chasse ! L’identité autochtone n’est pas une prison.

Certes, la langue française est au cœur de cette société qu’un peuple tente de faire grandir dans ce coin d’Amérique. Mais l’identité québécoise, c’est plus qu’une langue ! C’est le fruit de bien des métissages. La figer dans un moule « catholique-égalitaire-francophone » serait l’enfermer et l’affaiblir.

Au pays de Gilles Vigneault, on fête de plus en plus souvent Noël sur d’autres rythmes que ceux des rigodons. Les traditions changent, les identités se transforment. Une nouvelle civilisation émerge, qui n’a rien à envier à l’ancienne. Si la danse est enlevante, des gens de partout voudront s’y joindre. Et nul n’aura à les contraindre pour qu’ils en apprennent les pas.

Souhaitons-nous donc pour 2010 des « calleux de quadrilles » qui savent inclure tout le monde dans la danse, même les « gigueux» en turban sikh ou les athées qui ne vont plus à la messe de minuit !

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À LIRE

Les identités meurtrières, essai philosophique inspirant du grand écrivain Amin Maalouf, qui donne bien des clés pour assumer nos identités multiples tout en vivant au cœur d’une même société.

Le débat français sur l’identité en ligne

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