Rire à la française

Foisonnant, grinçant, offensant, voire raciste : l’humour français explore des zones où aucun Québécois n’oserait s’aventurer. Explications.

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Bambi (Samuel Djian) et Younes (Arbouja). Leur spectacle L’Arabe et le Juif déborde de clichés et de stéréotypes ethniques. – Photo : Foc Kan/WireImage/Getty Images

Un Arabe et un Juif sont dans un bateau… Non, deux jeunes Français, Younes et Bambi, l’un musulman, l’autre juif, sont sur une scène. Celle du Comedy Club, un petit théâtre parisien. Le titre du spectacle est on ne peut plus clair : L’Arabe et le Juif.

Comme on pourrait s’y attendre, ça déborde de clichés. Younes (Younes Arbouja) interrompt Bambi (Samuel Djian) quand celui-ci s’incline devant un mur des Lamentations imaginaire. « Tu pries dans la mauvaise direction, lui explique-t-il. Wall Street, c’est par là ! »

Loin de se laisser démonter, Bambi repousse Younes : « Tu pues de la gueule ! Tu fais le ramadan toute l’année ? »

Pour beaucoup de Français, ces blagues sont « limites ». Elles perpétuent des stéréotypes ethniques et rappellent que la France se trompe si elle pense assimiler ses immigrants : elle est composée, entre autres, de minorités visibles, ce qui saute aux yeux de n’importe quel passager du métro parisien, mais échappe aux démographes, puisque l’État refuse de recueillir des statistiques sur la religion ou les minorités ethniques.

Il n’empêche. Le public du Comedy Club, une centaine de personnes, ne boude pas son plaisir.

L’humour français carbure depuis longtemps aux flagrantes inégalités sociales, que le premier ministre, Manuel Valls, a déjà comparées à l’« apartheid ». Dans certaines banlieues, il n’est pas rare que le taux de chômage soit deux fois supérieur à la moyenne nationale de 10 %.

Ce sont justement des humoristes issus de la banlieue qui redéfinissent le rire, tournant le dos à un « humour de centre-ville », propre à des journaux comme Charlie Hebdo et Le Canard enchaîné. « Un humour de lettrés, même encanaillés, un humour qui suppose la lecture quotidienne d’un journal national, la connaissance des nuances et des biographies du microcosme politique parisien, déclarait l’écrivain français Dalibor Frioux dans le journal Libération du 19 janvier. L’autre humour, celui des quartiers dits sensibles, est un humour de compagnons de galère, de démerde, de bande de jeunes potes, celui des nombreux one-man-show de comiques d’origine maghrébine dont Jamel [Debbouze] est le prototype. »

À partir des années 1990, Jamel Debbouze, Gad Elmaleh et le duo comique Omar et Fred, notamment, jouent un rôle de précurseurs. Ils font de l’humour « une arme politique », prennent plaisir à souligner les ratés du modèle français, selon Nelly Quemener, auteure du Pouvoir de l’humour (Armand Colin, 2014). « Le stand-up en France souligne les stéréotypes pour mieux les dénoncer », explique-t-elle. Leurs flèches empoisonnées, inspirées des one-liners à l’américaine, font hurler, souvent de rire.omar-fred

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Le duo Omar et Fred (en haut) et Gad Elmaleh font de l’humour une arme politique. – Photos : Abaca/La Presse Canadienne et Mark Mainz/Getty Images

Au cours des dernières années, une multitude de clones sont montés sur les planches. À preuve, plus de 1 480 spectacles solos sont proposés en ce moment par la billetterie en ligne francebillet.com. Mais ils ne sont pas toujours aussi drôles, pas toujours aussi percutants. « En s’imposant, notamment à la télévision, [le stand-up] a perdu de sa force politique », soutient Nelly Quemener.

Ces comiques ne font pas rire tout le monde. Le philosophe Alain Finkielkraut trouve cet humour « sinistre ». Le dramaturge Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point, à Paris, est moins sévère. Beaucoup de ces clowns, bouffons et fous du roi, craint-il, ne sont que des « ricaneurs ». Il estime néanmoins qu’ils atteignent parfois leurs cibles. « L’humour a tendance à ridiculiser les haines, dit-il. Ce serait pire si les humoristes se mettaient la tête dans le sable et écrivaient des répliques comme : “La bonne a laissé tomber le fer sur le chat. Ha, ha, ha !” »

Ces amuseurs publics, qui ont fait main basse sur la télévision privée, n’empêcheront pas l’humour « de centre-ville » de prospérer, y compris dans Charlie Hebdo, qui reste controversé — et pas seulement dans le monde musulman, puisque le New York Times a refusé de publier sa couverture où figurait une caricature du Prophète. La liberté d’expression, dont ce journal satirique est le symbole, est une « valeur essentielle », insiste le président, François Hollande.

Essentielle, mais pas absolue. La liberté d’expression connaît, en France, deux limites importantes : l’« incitation à la haine » (à l’égard de personnes en raison de leurs origines, leur religion ou leur orientation sexuelle) et l’« apologie du terrorisme » (définie par une loi antiterrorisme votée en novembre).

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L’humoriste et acteur Jamel Debbouze – Photo : WireImage/Getty Images

Le comédien et militant Dieudonné M’bala M’bala en sait quelque chose : il a été arrêté pour « apologie du terrorisme » après avoir écrit sur Facebook : « Je me sens Charlie Coulibaly. » On y a vu une allusion à Amedy Coulibaly, le « terroriste » qui a tué une policière martiniquaise et quatre otages dans un supermarché casher avant d’être abattu par la police. S’il est reconnu coupable, Dieudonné pourrait être condamné à sept ans de prison et à une amende de 100 000 euros (140 000 dollars).

Certains seraient-ils plus libres de donner leur avis que d’autres ?

Au Comedy Club, Younes et Bambi ne sont pas loin de le penser…

Younes se plaint que la loi protège mieux les juifs français contre l’antisémitisme que les musulmans français contre l’islamophobie. C’est un peu normal, dit Bambi sur un ton trop emprunté pour être sincère : « Il y a des associations [juives], il y a des gens qui se sont battus pour cela… »

Younes reste perplexe : pourquoi la minorité d’origine arabe ne jouirait-elle pas des mêmes droits ? Et Bambi de rétorquer que déblatérer contre les musulmans fait partie de… la liberté d’expression.

De toute évidence, le gouvernement cherche à faire taire Dieudonné, lequel a fondé (avec Alain Soral) un parti d’extrême droite, Réconciliation nationale.

Les procureurs doivent désormais convaincre la Cour que Dieudonné a bel et bien rendu hommage à Coulibaly et à ses crimes. « Sur le plan politique, le gouvernement veut manifestement lui casser les reins et lui faire rengorger ses provocations, explique David Chilstein, professeur de droit à la Sorbonne. Mais il n’est pas certain que cette stratégie soit payante, d’autant que, sur le plan judiciaire, la condamnation ne peut être tenue pour acquise. »

L’Arabe et le Juif : deux poids, deux mesures lors-qu’il est question de liberté d’expression ? Rien n’est moins sûr. Un journaliste réputé, Philippe Tesson, fait actuellement l’objet d’une enquête pour incitation à la haine après s’être interrogé dans une interview diffusée sur Europe 1 le 13 janvier : « Ce ne sont pas les musulmans qui amènent la merde en France aujourd’hui ? »

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