Risque – La science et les politiques de la peur

Extrait du livre Risque – La science et les politiques de la peur de Dan Gardner. Avec l’aimable autorisation des éditions Logiques.

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Dans toute l’histoire de l’humanité, nul n’a joui d’une meilleure santé, d’un plus grand confort matériel et d’une plus longue espérance de vie. Et pourtant, nous sommes de plus en plus gagnés par la peur. Voilà un des grands paradoxes de notre époque.

Une grande part de ce que nous pensons et faisons en matière de risque n’a tout simplement aucun sens. Dans un rapport publié en 1990, deux chercheurs, George Loewenstein et Jane Mather, ont établi une comparaison entre le degré de préoccupation de certaines personnes au sujet de neuf sources de risque, dont le sida, la criminalité et le suicide chez les jeunes, et des mesures objectives de ces neuf sources de risque. Les résultats ne peuvent être qualifiés autrement que de variables à l’extrême. Dans certains cas, le degré de préoccupation s’accentuait et s’affaiblissait en même temps que le risque réel. Dans d’autres cas, par contre, le degré de préoccupation manifestait des « fluctuations prononcées » qui n’étaient aucunement liées à la gravité du risque véritable. « Il n’existe aucune relation dynamique généralement applicable entre la perception d’un risque et l’ampleur réelle de ce risque » : telle a été la conclusion polie des deux chercheurs. […]

En moyenne, 36 000 Américains meurent chaque année de la grippe et des complications qui s’ensuivent. L’obésité est responsable de la mort de quelque 100 000 personnes par année. Selon les Centres de lutte contre la maladie des États-Unis, « des centaines de milliers » de personnes meurent chaque année uniquement parce qu’elles n’ont pas accès aux « services de soins préventifs les plus efficaces qui sont disponibles ».

De tels risques ne sont ni nouveaux ni sinistrement prestigieux. Ils ne sont même pas terriblement complexes ni méconnus. D’énormes progrès concernant la santé humaine ont été accomplis, mais beaucoup plus pourrait être fait si nous déployions des moyens à l’efficacité avérée, dont les coûts seraient faibles par rapport aux bienfaits qui en résulteraient. Mais nous ne le faisons pas. Par contre, nous mobilisons des sommes gigantesques pour faire face au risque du terrorisme, c’est-à-dire un risque qui, sous quelque angle qu’il soit observé, n’est rien de plus qu’une petite souris à côté de l’éléphant que représentent les maladies courantes. Une si mauvaise répartition des ressources disponibles causera directement d’innombrables décès sans justification valable.

C’est ce qui se produit lorsque notre évaluation du risque se détraque : les conséquences en sont funestes.

Il est donc important de comprendre pourquoi notre perception du risque est si souvent erronée. Pourquoi craignons-nous un nombre croissant de risques relativement mineurs ? Pourquoi négligeons-nous si souvent des menaces plus graves ? Pourquoi avons-nous instauré une « culture de la peur » ?

Une partie de la réponse réside dans l’intérêt pécuniaire de quelques-uns. La peur fait vendre. La peur engendre des profits. Les innombrables entreprises et consultants offrant aux craintifs de les protéger contre la source de leurs craintes ne le savent que trop bien : leur chiffre d’affaires augmente avec la peur de leurs clients. C’est pourquoi des entreprises vendant des systèmes d’alarme résidentiels tentent d’effrayer des femmes âgées et des jeunes mères au moyen de campagnes publicitaires montrant des femmes âgées et des jeunes mères qui sont effrayées. Des fabricants de logiciels s’efforcent d’alarmer des parents en insistant sur la présence de pédophiles dans Internet. Des consultants en sécurité relatent des histoires de terreur et de mort qui ne peuvent être évitées, selon eux, que par l’attribution de contrats gouvernementaux toujours plus nombreux à des consultants en sécurité. La peur est un fantastique outil de marketing, ce qui explique qu’on le voit partout à l’oeuvre dès qu’on allume la télévision ou qu’on ouvre un journal.

Bien entendu, les entreprises privées et les consultants ne sont pas les seuls marchands de peur. Des dirigeants politiques évoquent diverses menaces, dénoncent leurs opposants pour leur incompétence ou leur mollesse envers ces menaces et promettent de tuer le grand méchant loup si nous agissons intelligemment et votons pour eux. Des fonctionnaires exigent constamment des budgets accrus. Des scientifiques émargeant au budget de l’État appliquent la règle bien connue selon laquelle « qui dit problème dit financement ». Des organisations non gouvernementales et des militants savent bien que leur influence est directement proportionnelle à l’ampleur de leur présence dans les médias et que la meilleure façon d’accentuer cette présence consiste à raconter des histoires effrayantes qui attirent les journalistes comme des vautours vers un cadavre.

Les médias aussi connaissent la valeur de la peur. Comme ils cherchent tous à engranger des profits et qu’ils sont de plus en plus nombreux à envahir le marché de l’information, la concurrence pour les yeux et les oreilles des consommateurs d’information ne cesse de s’intensifier. Il s’ensuit inévitablement que les médias font davantage appel à la peur pour protéger leurs parts de marché décroissantes, puisque l’évocation d’un péril mortel – « Un reportage que vous ne devez absolument pas manquer ! » – demeure un excellent moyen d’attirer l’attention de ces consommateurs d’information.

Mais l’explication ne s’arrête pas là, loin s’en faut. […]

Il y a une quarantaine d’années, les scientifiques savaient peu de choses sur la façon dont les êtres humains perçoivent les risques, distinguent les risques graves des risques insignifiants et décident d’agir en présence d’un risque. C’est dans les années 1960 que des pionniers comme Paul Slovic, qui enseigne aujourd’hui à l’université de l’Oregon, ont entrepris d’examiner ces questions. Ils ont alors fait des découvertes saisissantes qui ont donné naissance, dans les décennies suivantes, à un nouveau champ de recherche scientifique. Les travaux effectués dans ce nouveau champ de recherche ont eu d’énormes répercussions dans de nombreux autres domaines. Ainsi, en 2002, Daniel Kahneman, psychologue et un des principaux chercheurs en la matière, a reçu le prix Nobel en sciences économiques, bien qu’il n’ait jamais suivi un seul cours d’économie…

Les psychologues ont établi qu’une très vieille notion était juste. Tout cerveau humain dispose non pas d’un seul, mais de deux systèmes de pensée, qu’on a nommés « premier système » et « deuxième système ». Les Grecs anciens, qui ont formulé une telle conception de la pensée humaine un peu avant les scientifiques modernes, ont personnifié ces deux systèmes sous les traits des dieux Dionysos et Apollon. Nous les connaissons mieux aujourd’hui sous les noms d’« émotions » et de « raison ».

Le deuxième système est la raison. Il agit lentement. Il examine les faits. Il cogite et réfléchit. Lorsque la raison prend une décision, il est facile pour l’individu de l’exprimer en mots et de l’expliquer.

Le premier système, les émotions, est complètement différent. Son fonctionnement, contrairement à celui de la raison, échappe à la conscience et est rapide comme l’éclair. Les émotions sont la source de jugements instantanés qu’on ressent sous la forme d’un pressentiment, d’une intuition ou encore d’un malaise, d’un souci ou d’une crainte. Une décision issue des émotions est difficile ou même impossible à expliquer en mots. On ne sait pas pourquoi on éprouve l’émotion du moment ; on l’éprouve, c’est tout.

Si le fonctionnement du premier système est aussi rapide, c’est parce qu’il s’appuie sur des règles empiriques et des réactions automatiques profondément ancrées. Supposons que vous vous apprêtiez à faire une promenade à Los Angeles vers midi. Vous pourriez vous demander : « Quel est le risque ? Est-ce sécuritaire ? » Immédiatement, votre cerveau va tenter de retrouver des cas de personnes ayant été agressées, volées ou tuées dans des circonstances similaires. S’il trouve facilement un ou plusieurs cas semblables, le premier système va sonner l’alerte : « C’est très risqué ! Sois craintif ! » Et vous le serez. Vous ne saurez pas pourquoi vous le serez, parce que le fonctionnement du premier système échappe à la conscience. Vous éprouverez simplement le sentiment désagréable qu’il est dangereux d’aller faire une promenade, sentiment que vous auriez de la difficulté à expliquer à autrui.

Dans cet exemple, le premier système a appliqué une règle empirique simple : si un ou des exemples d’un événement peuvent être facilement trouvés, alors cet événement doit être fréquent. Les psychologues donnent à une telle démarche le nom d’« heuristique de la disponibilité ».

De toute évidence, le premier système est à la fois remarquable et imparfait. Il est remarquable parce que les règles empiriques simples qu’il utilise lui permettent d’évaluer une situation et de formuler un jugement en un instant, ce qui est justement nécessaire lorsqu’on voit une ombre bouger dans une ruelle et qu’on n’a pas sous la main les plus récentes statistiques sur la criminalité. Mais le premier système est aussi imparfait parce que l’application de ces mêmes règles empiriques peut aboutir à des conclusions irrationnelles.

Vous venez peut-être de regarder le bulletin de nouvelles de début de soirée, où vous avez peut-être vu un reportage troublant sur une personne comme vous qui a été agressée dans un quartier tranquille de Dallas vers midi cette journée-là. Ce crime-là peut s’être produit dans une autre ville, dans des circonstances très inhabituelles ou même bizarres – soit les caractéristiques mêmes qui expliquent sa diffusion au bulletin de nouvelles national. Il se pourrait bien que, si vous y réfléchissez un peu, si vous faites appel au deuxième système, vous constatiez que ce cas-là ne vous révèle pas grand-chose sur la probabilité que vous soyez agressé vous-même, probabilité qui, selon les statistiques, est extraordinairement faible. Mais rien de tout cela ne compte. Tout ce que le premier système sait, c’est que l’exemple a été trouvé facilement. À partir de ce seul fait, il en conclut que le risque est élevé et il déclenche l’alarme, de sorte que vous devenez craintif alors que vous ne devriez vraiment pas l’être.

Des scientifiques ont découvert que cette règle de l’exemple n’est qu’une seule des nombreuses règles et réactions automatiques sur lesquelles s’appuie le premier système. Ces règles et réactions fonctionnent souvent de manière prévisible et efficace. Mais elles donnent aussi parfois des résultats insensés. Prenons le cas des expressions « 1 % » et « 1 sur 100 », qui signifient exactement la même chose. Pourtant, Paul Slovic a découvert que le premier système amène des personnes à croire qu’un risque est beaucoup plus élevé lorsqu’on leur dit que ce risque est de « 1 sur 100 » que lorsqu’on leur dit qu’il est de « 1 % ».

Le problème, c’est que le premier système n’a pas été mis au point pour être utilisé dans notre monde actuel. Pendant presque toute l’histoire de notre espèce et des espèces qui l’ont précédée, nos ancêtres ont vécu en petits groupes nomades qui pratiquaient la chasse et la cueillette pour se nourrir. C’est pendant cette longue période de l’histoire que s’est façonné le premier système. Puisqu’il a pris forme dans un tel contexte, il y fonctionne très bien.

Aujourd’hui, cependant, très peu d’êtres humains passent leurs journées à chasser l’antilope et à éviter le lion. Nous vivons dans un monde complètement transformé par la technologie, un monde où les risques se mesurent en microns et en parties par million, et nous sommes bombardés par des images et des informations en provenance de toute la planète.

Imaginez un chasseur de l’âge de pierre qui, un soir, s’endort à la lueur de son feu de camp. Lorsqu’il ouvre les yeux le lendemain matin, il est couché sur le trottoir à Times Square, New York. Ahuri et confus, son premier système tente de donner un sens au monde qu’il perçoit autour de lui. Voilà qui serait difficile dans toutes circonstances. Des erreurs seraient inévitables.

Mais les véritables difficultés vont surgir au moment où ce réfugié préhistorique va rencontrer les marchands de peur.