Rome, terre d’escale pour réfugiés

À mi-chemin de l’Afrique et de l’Europe du Nord, un centre accueille des réfugiés en transit. Parmi eux, des ados affamés, déboussolés, mais confiants en l’avenir.

baobab-grand
Photo : Nurphoto/Rex Shutterstock/La Presse Canadienne

À Rome, pas facile de trouver le Baobab, un centre culturel converti en centre de transit. Il se niche dans une toute petite et bien nommée rue Sombre (via Cupa). Aucun panneau n’indique aux réfugiés arrivés de Sicile que, sous ce toit, ils pourront passer deux ou trois nuits avant de repartir vers le nord de l’Europe.

Les abords du Baobab ressemblent à un terrain de jeux. Des jeunes, des garçons originaires de la Corne de l’Afrique, tapent dans des ballons de basket et de volleyball. Les ballons font « pom, pom », comme partout ailleurs. Mais les joueurs sont parfaitement muets : aucun mot d’encouragement, éclat de rire ou juron ne s’échappe d’eux. Ils viennent de traverser le Sahara en camion et la Méditerranée en rafiot, au péril de leur vie. Ce ne sont pas des joueurs à proprement parler. Ce sont des survivants. On n’est pas au parc.

Au Baobab, ces réfugiés sont accueillis par des bénévoles italiens. Ces volontari, tantôt catholiques, tantôt d’extrême gauche, partagent une soif de faire un geste, de « faire quelque chose » face à la vague humaine qui déferle sur leur pays. Concrètement, ils distribuent les vêtements et aliments donnés par les gens du quartier — et de bien au-delà… « Le pape nous envoie de la nourriture par camions entiers, s’étonne une bénévole qui ne s’y attendait pas, mais le gouvernement, rien du tout ! »

Il est souvent question de nourriture au Baobab. Pas difficile de comprendre que ses « pensionnaires », souvent très minces, n’ont pas mangé à leur faim pendant leur long périple. Entre autres sur ce qu’ils appellent « la route de l’enfer », un tronçon en plein Sahara entre la ville d’Agadez (nord du Niger) et la frontière avec la Libye. Mais c’était encore pire sur la côte libyenne, alors qu’ils étaient aux mains de passeurs et de miliciens qui contrôlent les différents ports.

baobab2
Devant le nombre effarant de migrants d’âge mineur qui arrivent seuls en Italie, l’ONG Save the Children tente de répondre à leurs questions. Et à leurs angoisses. (Photo : Nurphoto/Rex Shutterstock/La Presse Canadienne)

« Ils nous traitent comme des esclaves », m’explique un Érythréen de 24 ans qui m’a demandé de taire son nom. « Ils nous disent qu’ils peuvent nous tuer, et je suis certain qu’ils disent la vérité. Ils sont armés. Ils font ce qu’ils veulent. Ils prennent les femmes de force. Je n’ai pas envie d’en parler. J’ai vu beaucoup de choses. »

Il est midi, l’heure de passer à table. Sauf qu’il n’y a pas de table. Dans la cuisine, des bénévoles — aujourd’hui, il s’agit d’un comédien et de deux étudiantes — mitonnent de la ratatouille et du riz.

Le repas est servi en plein air. Dans la cour, on a tendu une bâche, branché une vieille chaîne stéréo. Une chanson populaire érythréenne donne à la scène un faux air de colonie de vacances. La première de trois longues queues se forme. Place aux ados et même aux préados, puisque le plus jeune n’a que 11 ans… Aujourd’hui, le Baobab accueille 180 mineurs, des garçons dont les boucles ne doivent pas faire oublier qu’ils en ont vu de toutes les couleurs. Ces jeunes, en pleine croissance, seront servis avant les femmes et les hommes (au nombre de 130 et 229 respectivement). Les chiffres sont précisés sur une feuille qui traîne par là.

L’important et étonnant nombre de « mineurs non accompagnés » — ils ont moins de 18 ans — a poussé l’ONG britannique Save the Children à organiser des ateliers pour les informer sur leurs droits. Car ces jeunes échappent aux règlements de Dublin, qui stipulent qu’un demandeur d’asile doit demander le statut de réfugié dans le premier pays de l’Union européenne où il a mis les pieds. En clair : les enfants et adolescents ne peuvent se faire expulser de l’Union européenne ni même être renvoyés dans le premier pays d’accueil.

C’est ce que tentent de leur expliquer Marta Cupelli, une juriste de Save the Children, et une équipe de médiateurs culturels qui parlent les principales langues de la Corne de l’Afrique. Qu’est-ce que l’asile ? Comment demander le statut de réfugié quand on a moins de 18 ans ? Comment obtenir de l’aide ? « On parle beaucoup de l’Europe, explique Me Cupelli. Ils disent : je veux aller en Suède ! Mais ils n’ont aucune idée d’où cela se trouve. »

Ce qui la trouble, c’est de devoir répondre à une question que les jeunes lui posent avec candeur sur l’Europe : « Dans quels pays y a-t-il des droits de la personne ? » Comme si c’était la toute première préoccupation d’un adolescent. « Je ne sais pas quoi leur répondre, avoue Me Cupelli. Je sais bien que les pays européens protègent les droits de la personne, mais je sais aussi qu’ils le font d’abord et avant tout pour leurs propres citoyens. Quand on est étranger, ce n’est pas toujours vrai. Pour moi, c’est une question très embêtante. »

baobab3
Étrange de voir des jeunes taper sur un ballon sans échanger un mot… Ces Africains ont traversé le Sahara en camion et la Méditerranée en rafiot au péril de leur vie. Et se refont un peu de forces à Rome, en attendant la suite. (Photo : Nurphoto/Rex Shutterstock/La Presse Canadienne)

Au mur du Baobab sont accrochées des cartes de l’Europe où sont tracés à l’encre rouge des itinéraires pour parvenir aux villes européennes — Berlin, Stockholm, Londres — où beaucoup veulent aller. Les villes où ils espèrent refaire leur vie. Certains devront composer avec les séquelles très lourdes du voyage. Près de 40 % des demandeurs d’asile souffrent de dépression, selon une étude du Conseil italien des réfugiés. D’autres souffrent du syndrome de stress post-traumatique.

Au Baobab, une équipe de psychologues et de médiateurs culturels de Médecins Sans Frontières (MSF) tentent de fournir un service d’écoute. Les questions les plus banales prennent ici des proportions insoupçonnables. Il faut un certain aplomb, pour ne pas dire du culot, pour dire « ça va ? » à des gens qui se sentent parfois coupables d’avoir survécu, alors que tant d’autres sont morts. C’est pourtant la question qu’espère leur poser l’équipe de MSF.

À Rome, les réfugiés ne font que passer. Pas le temps d’entamer une thérapie. Mais Lilian Pizzi, psychologue de MSF sensible aux dimensions politiques des guerres et dictatures qui condamnent tant de gens à s’exiler, se contenterait de savoir que les réfugiés qu’elle côtoie au Baobab prendront goût à la parole. « Notre objectif est de leur faire comprendre qu’ils ont le droit de témoigner », dit-elle.

Pas toujours facile. Un survivant lui a dit que la Libye était « une machine à voyager dans le temps pour les Noirs », ajoutant qu’il avait été traité comme un esclave : « J’ai subi ce que nos ancêtres ont subi. » Un autre lui a confié qu’il avait dû, en pleine mer, écarter un cadavre qui flottait devant lui — d’un geste banal, anodin, qui l’a changé à tout jamais. « C’est comme si tu perdais ton humanité, lui a-t-il avoué, comme si quelque chose se refroidissait à l’intérieur de toi. »

Mais n’allez pas dire à Lilian Pizzi, qui s’estime chanceuse de travailler avec des réfugiés, que ce sont des victimes… « Travailler avec des réfugiés, cela veut dire travailler avec des gens très forts et très courageux, dit-elle, des gens qui ont compris le sens de la vie, la valeur de la vie, parce qu’ils risquent la leur tous les jours. »

Les commentaires sont fermés.

J’aimerais inscrire ma soeur Lise Gagnon à votre infolettre quotidienne.
Je lui envoie plusieurs articles toujours passionnants par courriel.
J’aimerais lui faire une surprise.
Son adresse courriel: [email protected].
Pouvez-vous me confirmer que c’est fait?
Merci beaucoup.
C’est un plaisir de lire vos articles.

Bonjour,
L’adresse courriel de votre soeur a bien été ajoutée à notre infolettre.
Bien à vous,
L’équipe de L’actualité