Sacré dépanneur !

Du petit commerce du coin au complexe multiservice des autoroutes, le dépanneur fait officiellement partie du paysage québécois depuis les années 1970. Et il a toute une histoire, comme le raconte Judith Lussier dans le livre Sacré dépanneur ! (éditions Héliotrope).

Sacré dépanneur !
Photo : Dominique Lafond


Un pionnier

En 1970, une nouvelle loi sur les heures d’ouverture crée la notion de « marchand artisan ». Contrairement aux épiceries de plus de trois employés, ce dernier peut demeurer en activité les soirs et fins de semaine. Paul-Émile Maheu, sur la photo, décide de faire le saut. Son fils Gaëtan se souvient très bien d’avoir vu son père et quelques collègues remuer leurs méninges pour trouver un nom à leur nouvelle vocation : « dépanneur ».

Un 6/49 avec ça ?

Les dépanneurs ont vu le jour tout juste après la création de Loto-Québec, en 1969. Ces petits commerces ouverts tard allaient devenir l’endroit idéal pour s’adonner aux jeux de hasard avec la bénédiction de l’État. En 1992, la valideuse va même devenir un puissant élément de tractation. Gérald Tremblay, alors ministre de l’Industrie et du Commerce, promet 3 000 appareils de plus aux dépanneurs pour leur permettre de faire face à la concurrence des grandes surfaces, qu’on autorise désormais à rester ouvertes plus tard.

Monsieur Chen, Beauceron d’adoption

Lorsqu’il est arrivé à Saint-Georges-de-Beauce, il y a 30 ans, monsieur Chen était « pas mal le seul asiatique de la région ». Les Beaucerons ont fini par adopter ce Malgache qu’ils appellent affectueusement leur « Chinois ». En plus d’être l’instigateur des courses de bateau-dragon de Saint-Georges, monsieur Chen donne des cours de cuisine chinoise aux gens de la région. On trouve quelques recettes sur son site :  https://www.chen.qc.ca/.


La tabagie

Comme « dépanneur », le mot « tabagie » a un sens unique au Québec : il s’agit d’un petit commerce spécialisé dans la vente de tabac et d’accessoires pour fumeurs qui ne vend pas d’alcool.

La tabagie J.E. Giguère, dans le Vieux-Québec, est une véritable institution. La plaque honorifique qui lui a été remise par le maire Labeaume et la permission spéciale qu’elle a obtenue de continuer à montrer les produits du tabac en sont des preuves incontestables.

Dépanneur des faits divers

Dans tout dépanneur qui se respecte, une caméra de surveillance surplombe la caisse. Vulnérable, le dépanneur est près de trois fois plus susceptible qu’une banque d’être la cible d’attaques à main armée, selon Statistique Canada. Le dénouement est parfois tragique : une caissière poignardée à 70 reprises, une bande d’adolescents qui abat froidement le propriétaire d’un minuscule établissement ou un commis qui riposte à coups de machette

Le « gars du dep »

Qu’il s’appelle Bill Khan ou Martin, étudiant en chimie, on finit par s’attacher à ce personnage du quotidien avec qui on discute de la météo ou des exploits des Canadiens. « Nos gérants et gérantes sont devenus les curés du nouveau millénaire, a déjà déclaré le président de Couche-Tard, Alain Bouchard. Ils sont parfois la seule oreille du jour de certaines personnes et préviennent même des drames. Ils pourraient écrire des livres sur les états d’âme de nos clients. » 

De la bière, svp !

Ses nombreuses affiches de bière, parfois écrites à la main, son walk-in réfrigéré et ses heures d’ouverture calquées sur celles auxquelles il est permis de vendre de l’alcool confirment que le dépanneur est le point de ravitaillement privilégié des Québécois. 

Si on peut aujourd’hui acheter une caisse de 24 au dep du coin, c’est en grande partie grâce à l’ancien syndicat des travailleurs de la bière. À la suite de la création de la Commission des liqueurs, en 1921, l’association se bat pour que le gouvernement Taschereau retire le champagne des pauvres de la réglementation touchant les boissons alcoolisées. Par après, c’est Duplessis qui défendra le droit exclusif des épiciers de vendre de la bière.

Marc-André Caron, conteur

L’expérience de Marc-André Caron comme commis de dépanneur a été déterminante. Non seulement a-t-il épousé la fille du patron, mais il s’est en plus inspiré de son expérience pour créer les Contes du dépanneur, une série d’histoires qu’il a trimbalées jusqu’en France. 

Le triporteur : dépannage extrême

La livraison à vélo dans un pays enseveli sous la neige au moins trois mois par année est une autre particularité étonnante du dépanneur. Plusieurs raisons motivent les gens à se faire livrer de menus articles dans un rayon d’un kilomètre. « Ça peut être l’âge, le froid, la maladie, une partie de hockey ou parce que les gens sont trop saouls », plaisante Jehad, un propriétaire de dépanneur. 

Au p’tit restaurant du coin

Avant le dépanneur, c’est au « p’tit restaurant du coin » qu’on allait pour acheter bonbons et cigarettes. On peut encore observer cet hybride de l’alimentation au dépanneur Le Pick-up, rue Waverly, à Montréal. L’une des propriétaires, Bernadette Houde, connaît bien l’histoire. « Avant, tous les deps étaient comme ça. Ici, c’est juste resté de même. On peut garder un frigo à bière dans un resto à cause des droits acquis. » 

Le dépanneur iconographique

Pour Philippe Lamarre, du studio de design Toxa, les dépanneurs sont un véritable emblème au Québec. « Avec la guerre d’image que se livrent Coca-Cola et Pepsi depuis des années, les pancartes commanditées des dépanneurs ont fini par colorer le paysage », explique celui qui a décidé de recenser le graphisme vernaculaire de Montréal grâce à la bourse Phyllis-Lambert Design Montréal. 

Le dépanneur ethnique

Les dépanneurs colorent à coup sûr le paysage urbain. On croise par-ci par-là des noms venus de loin : Marché Thaneigai, Dépanneur Zi Yuan, etc. Ce petit commerce est privilégié comme voie d’entrée au Québec, car il est relativement facile à acquérir. Il permet, grâce à un petit capital, d’être accepté à titre d’« immigrant investisseur ». Plusieurs Coréens sont ainsi arrivés au Canada en 1986, motivés par un programme d’aide aux investisseurs étrangers. En 24 mois, ils devaient acheter un commerce et y embaucher un Québécois.