Sale temps pour les directeurs

Imaginez un chef d’entreprise doté d’un budget lilliputien, qui ne peut choisir ses employés ni concrétiser ses idées sans d’abord les soumettre au vote d’un comité…

Photo: Yves Beaulieu
Photo: Yves Beaulieu

Imaginez un chef d’entreprise doté d’un budget lilliputien, qui ne peut choisir ses employés ni concrétiser ses idées sans d’abord les soumettre au vote d’un comité…

Mille six cents jeunes se ruent dans les couloirs, et les surveillants ne sont pas prêts. Les enseignants ont ouvert les portes 10 minutes avant la fin des classes: moyen de pression surprise en période de négociations syndicales. Le directeur de l’école Joseph-François-Perrault de Montréal (142e rang) interrompt la discussion, prend son walkie-talkie. « Tout le monde à son poste, je m’occupe du hall 2C. » Il disparaît en coup de vent… puis revient aussitôt à son bureau. « Suivez-moi, dit-il, nous ferons l’entrevue en marchant. »

Benoît Bussière, bel homme énergique de 51 ans, marche vite. Dans un brouhaha d’élèves colorés – blancs, noirs, bruns et jaunes -, il parle de son programme de prévention du décrochage, sa fierté. Une cinquantaine d’élèves en difficulté ont été transférés dans des locaux prêtés par la commission scolaire, juste au bout de la rue. Quatre enseignants les ont accompagnés. « C’est devenu une famille. Ces jeunes ont toute l’attention des enseignants et ne sont plus déconcentrés par les autres élèves », dit le directeur. Et leurs résultats se sont améliorés.

L’école de Benoît Bussière est au coeur de Saint-Michel, quartier montréalais pas très riche peuplé d’Haïtiens et de familles monoparentales, défiguré par le boulevard Métropolitain et les usines de vêtements. Des gangs de rue rôdent le soir dans le parc derrière l’école. Benoît Bussière a tout vu. Il y a deux ans, il a aidé trois élèves en fin de secondaire à se sortir d’un réseau de prostitution juvénile…

Benoît Bussière a de grandes responsabilités. Mais comme tous les directeurs d’école du réseau public, il a peu de pouvoirs. Imaginez un chef d’entreprise doté d’un budget lilliputien, qui ne peut choisir ses employés, qui ne peut non plus concrétiser ses idées sans d’abord les soumettre au vote d’un comité, et vous aurez un aperçu de la situation d’un directeur d’école. Quoi qu’il arrive, il est le grand responsable. « S’il y a un problème dans l’école, c’est lui qu’on blâme », dit Serge Morin, président de la Fédération québécoise des directeurs et directrices d’établissement d’enseignement (FQDE).

Les directeurs d’école sont des acrobates. Ils doivent jongler avec la commission scolaire, les enseignants, le syndicat, les parents, le ministère de l’Éducation. « Vous pourriez avoir d’excellents enseignants, mais si vous n’avez pas un bon directeur pour tout coordonner, l’école va mal fonctionner », dit Guy Pelletier, professeur de gestion de l’éducation à l’Université de Sherbrooke, qui a formé de nombreux directeurs ces 20 dernières années.

Pour assurer le succès de leurs initiatives, les directeurs doivent quelquefois faire des contorsions autour des règles… sans les enfreindre. Pour sa mini-école contre le décrochage, Benoît Bussière a reçu une subvention permettant l’embauche de quatre enseignants. Problème: les postes doivent être affichés à la commission scolaire. Ils iront, en priorité, aux premiers sur la liste d’ancienneté. « Nous sommes dans un milieu défavorisé. J’ai besoin de personnel particulier, mais je ne peux pas choisir », dit le directeur. Que faire? Être imaginatif. Faire passer des entrevues aux profs de l’école, choisir les quatre plus motivés – ceux qui aiment les petits durs – et les muter au programme anti-décrochage. Puis, ouvrir quatre postes dans l’école pour les remplacer. Et hop!

Un directeur n’a pas le choix. Il doit composer avec la liste d’ancienneté (la « liste de priorité »), sur laquelle sont inscrits tous les enseignants d’une commission scolaire en quête d’un poste permanent. L’emploi ira à celui qui a cumulé le plus d’heures de travail. Dans de rares cas, un directeur peut exiger une certaine compétence – une connaissance de la guitare pour une classe de guitare, cela va de soi. Mais il devra choisir le guitariste ayant le plus d’ancienneté. Pas le meilleur.

Cette formule n’est pas là pour rien, dit Yves Parenteau, attaché de presse de l’Alliance des professeurs de Montréal, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). « C’est le résultat de plusieurs années de négociations pour éviter l’arbitraire dans la sélection des enseignants et faire en sorte qu’on ne choisisse pas une connaissance ou la candidate qui a la jupe la plus courte. »

Reste que cette liste de priorité cause des maux de tête aux directeurs, dit Serge Morin, le président de la FQDE, qui a été pendant 22 ans à la barre d’écoles secondaires à Trois-Rivières et à Sainte-Geneviève-de-Batiscan. Dans certaines commissions scolaires, un professeur permanent peut choisir chaque année son école et « tasser » un enseignant ayant moins d’ancienneté. « Ça crée un effet domino. Le prof de maths délogé va en déloger un plus jeune, et ainsi de suite, dit-il. C’est néfaste pour la stabilité de l’école et ça devient ingérable pour le directeur. »

L’autre casse-tête des directeurs, c’est la gestion du budget. Là, ils doivent faire des miracles. Benoît Bussière reçoit chaque année 450 000 dollars de la commission scolaire de Montréal pour tout payer, hormis les salaires et le chauffage du bâtiment. Après les petits travaux de réparation, la peinture et les imprévus, il reste 200 000 dollars pour acheter des livres, des logiciels, de l’équipement sportif, améliorer le laboratoire de chimie, financer les sorties éducatives. C’est peu. « Uniquement pour notre programme de musique, nous aurions besoin de 500 000 dollars, dit Benoît Bussière. Nous fournissons les instruments, c’est cher. Nous n’avons même pas d’auditorium. Il faut louer une salle chaque fois que l’on présente un concert! »

Les budgets des établissements varient énormément d’une commission scolaire à l’autre, dit Serge Morin. « Pour deux écoles similaires de 500 élèves, on peut avoir un budget de 30 000 dollars ou de 1,5 million. » Explication: certaines commissions scolaires ont remis l’enveloppe salariale entre les mains des directeurs. Au final, il ne reste pas plus d’argent (les salaires sont déterminés par la convention collective), mais le directeur peut être plus créatif, dit Serge Morin. « Il peut, par exemple, décider de créer un poste de concierge de deux jours par semaine plutôt qu’un à temps plein, et utiliser le reste de l’argent pour acheter des livres. »

Gérer l’argent et le personnel enseignant n’est pas tout. « Une grande partie du travail est de s’occuper d’une série de petites choses imprévues: l’absence d’un élève, un père qui vient se plaindre d’un enseignant, un cas de taxage dans la cour d’école, les toilettes qui se bouchent… », dit le professeur de gestion de l’éducation Guy Pelletier.

Alain Rayes est devenu à 30 ans directeur de l’école polyvalente La Samare (environ 1 000 élèves), à Plessisville, dans les Bois-Francs. Il ne s’attendait pas à vivre autant d’urgences au quotidien. « C’est normal de ne pas pouvoir ouvrir un seul dossier dans une journée tellement on est occupé », dit ce directeur, qui, il y a deux ans, est passé au primaire.

À 17 h, la journée n’est pas toujours terminée. « Les directeurs sont les représentants de l’école. Ils doivent se montrer aux rencontres de parents et aux matchs de basketball interscolaires le samedi matin », dit Serge Morin.

C’est le soir, environ une fois par mois, au cours des réunions du conseil d’établissement, que sont prises les grandes décisions concernant l’école. Autour de la table siègent plus ou moins 12 personnes: une majorité de parents – élus lors d’une assemblée annuelle -, des enseignants, des employés de soutien et deux élèves de 4e ou 5e secondaire. Le pouvoir se trouve entre leurs mains. Doit-on repeindre le gymnase ou remplacer les vieux ordinateurs? Accorder plus de temps de classe à l’anglais ou aux mathématiques? On passe au vote. Même une visite au musée doit obtenir l’approbation du conseil. Un seul membre n’a pas le droit de vote: le directeur. Il fait des propositions, c’est tout.

« Le pouvoir que j’ai, c’est celui que me donne le conseil d’établissement », dit Benoît Bussière. Lorsqu’il monte un dossier, comme son programme de prévention du décrochage, il élabore sa stratégie. « Avant de me pointer là, je dois gagner l’appui du personnel. Ensuite, il me reste à convaincre les parents », dit-il.

Mais l’harmonie ne règne pas toujours au sein des conseils. « Dans certains cas, le directeur arrive à la réunion avec, en poche, une entente avec les enseignants et demande aux parents d’approuver ça les yeux fermés », dit la présidente de la Fédération des comités de parents, Diane Miron. Il y a aussi des parents « à problèmes » qui siègent au conseil, dit l’expert Guy Pelletier. « Certains sont là afin de représenter leur propre enfant plutôt que de chercher des solutions pour l’école. »

Avec tout ça, on peut se demander qui est intéressé par le travail de directeur. Des enseignants en début de carrière, surtout, dit Claude Bernier, directeur des ressources humaines à la commission scolaire de la Riveraine, à Nicolet. Un enseignant avec 25 années d’expérience ne gagnerait que 2 000 dollars de plus (71 000 plutôt que 69 000 en moyenne) en devenant directeur adjoint… avec moins de vacances! « C’est une très légère augmentation de salaire pour une très grande augmentation du temps de travail. Il faut des gens qui veulent changer les choses et qui ont beaucoup d’énergie. »

Pour devenir directeur, il faut avoir le goût des jeux politiques, dit Benoît Bussière. Car le métier a dû s’adapter à la nouvelle tendance en gestion scolaire: l’école communautaire. « Avant, nous étions des administrateurs qui appliquaient les directives de la commission scolaire. Aujourd’hui, il faut faire la promotion de l’école dans le quartier, consulter les parents, sceller des alliances avec les groupes communautaires », dit-il.

C’est une entente avec la Maison d’Haïti, organisme d’aide aux Haïtiens de Montréal, qui a amené Jean-Yves Sylvestre, un colosse noir, à l’intérieur des murs de l’école Joseph-François-Perrault. « Nous avions des problèmes de communication avec les élèves haïtiens », dit le directeur. Le travailleur communautaire a gagné leur confiance. « Il connaît les jeunes à l’extérieur de l’école, il peut agir le soir, dans le parc. Il est nos yeux et nos oreilles. »

De l’imagination, il en faut pour faire avancer les choses dans une maison d’enseignement. « Nous n’avons pas toujours les coudées franches, dit Benoît Bussière. Mais pendant les cinq ans où les jeunes sont avec nous, nous pouvons participer à leur développement. Et ça, c’est grisant! »

DES IDÉES, DES SOLUTIONS

Décentraliser les conventions collectives

Pourquoi ne pas laisser aux écoles le soin de négocier certaines clauses du contrat de travail? Salaires et avantages sociaux resteraient liés à l’ancienneté, mais chaque école pourrait établir des critères d’embauche adaptés à sa population. Une école en milieu défavorisé, par exemple, pourrait sélectionner des candidats qui savent s’y prendre avec les élèves difficiles. Elle retiendrait ses enseignants plus longtemps et pourrait investir dans leur perfectionnement.

Repenser le rôle des commissions scolaires

Conseil d’établissement et commission scolaire: a-t-on besoin de deux structures démocratiques entre le ministère de l’Éducation et l’école? D’autant plus que le taux de participation aux élections scolaires atteint à peine 9%. Le gouvernement pourrait transférer directement les milliards de dollars de l’éducation dans les coffres des conseils d’établissement, où siègent des parents élus par les autres parents. L’école aurait le contrôle sur ses grosses dépenses (un parc, une patinoire, une bibliothèque…) et les assemblées de parents seraient plus courues. La commission scolaire, elle, verrait son budget réduit à celui de la taxe scolaire, assez pour gérer les autobus jaunes et les immeubles.

Mieux former les directeurs

Quatre ans d’études universitaires et 700 heures de stage: voilà ce qu’il faut pour devenir enseignant. Le futur directeur, lui, n’a qu’à s’engager à étudier un an en cours du soir. Les programmes offerts par les universités ne se valent pas tous. Certains sont axés sur la théorie pédagogique, d’autres sont plus pratiques. Un programme uniforme avec des stages, comme celui des enseignants, préparerait mieux les jeunes directeurs à affronter les réalités de l’école.

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