Salut, Ron !

Pour prendre le pouls de la planète hockey, personne ne peut rivaliser avec Ron Fournier, cet ancien arbitre devenu animateur-vedette. Notre journaliste l’avait rencontré à l’automne 2007.

Ron Fournier ouvre en trombe la lourde porte de son studio, dépose beigne, café, coupures de journaux et s’empresse de griffonner quelques notes. Bonsoir les sportifs, l’émission phare de CKAC en soirée, commence bientôt et il n’a toujours pas préparé sa présentation d’ouverture… Il y a quelques minutes, il ignorait encore quel sujet il aborderait ! « J’aurais pu vous parler de tennis ou de Tiger Woods, lance-t-il d’un ton théâtral aux auditeurs du réseau Corus. Mais de quoi avez-vous jasé en famille en fin de semaine ? De quoi parliez-vous ce matin en arrivant au bureau ? »

Comme tous les soirs ou presque, cette tribune téléphonique sera donc consacrée au Canadien de Montréal. Plus précisément à l’« affaire Daniel Brière », du nom de ce joueur-vedette qui a fait enrager les partisans du Canadien en refusant de jouer à Montréal malgré une offre faramineuse.

L’été n’est pas terminé, le camp d’entraînement du club n’a pas encore commencé, mais ça n’empêche pas les auditeurs de se précipiter sur leur téléphone, engorgeant instantanément la douzaine de lignes du studio tout neuf, Place Bonaventure, à Montréal. « Ron, c’est le confesseur du peuple. C’est très rare que ça tombe à plat avec lui », dit Claude St-Denis, l’homme-orchestre de 22 ans qui réalise l’émission, répond aux appels et assure la mise en ondes tout en effectuant, à la demande de l’animateur, des recherches dans l’ordinateur, coincé près de sa large console.

Si le hockey est une religion au Québec, Ron Fournier, 58 ans, est sans doute l’un de ses prédicateurs les plus populaires. Ses envolées oratoires allument quotidiennement des feux de broussailles chez les amateurs de sport. Bonsoir les sportifs est écoutée par plus de 300 000 partisans du CH partout au Québec, un exploit pour la radio dans cette case horaire ingrate (de 20 h 30 à 23 h 30). Les soirs de match, la fébrilité atteint son comble : tous veulent savoir ce que le « prophète » — surnom que l’animateur Paul Arcand lui a donné — a pensé de la performance (ou contre-performance) des Glorieux.

« La sainte Flanelle va-t-elle “faire les séries” ? » « Devrait-on congédier son directeur général ? » Ron, comme l’appellent affectueusement ses auditeurs, orchestre depuis 20 ans de véritables séances de défoulement collectif. Mais il est aussi, même si le Canadien se garde de l’admettre, un allié du club. « La passion qui se vit au Québec pour le Canadien, on ne la doit pas à ses performances des dernières années », lançait récemment sur les ondes un de ses auditeurs. « C’est vous, les médias, qui l’avez créée. Et toi, Ron, je te vois comme le capitaine de cette équipe de médias. »

Grand, les épaules carrées, il soigne son apparence et se comporte au micro comme s’il était sur scène. Tour à tour souriant, moqueur, rieur, offusqué, contrarié ou espiègle, il gesticule comme si les auditeurs étaient massés dans son studio. À ceux qui l’interpellent par un « Salut, mon Ron, comment ça va ? », il répond immanquablement « Pas pire, pas pire, pas pire », expression qui est devenue sa marque distinctive. Champion incontesté de la rhétorique de « gérant d’estrade », il n’est jamais à court d’idées pour enflammer les amateurs de hockey, désespérément en manque de victoires. Quand il n’a plus de mots, il n’hésite pas à… chanter, pour le grand plaisir de ceux qui l’écoutent (l’un d’eux, disc-jockey de métier, a fait divers montages de ses envolées et les a gravés sur CD). « J’adore le chant, dit l’animateur. Quand Pavarotti est mort, j’ai chanté de l’opéra du matin au soir. »

Même s’il prête facilement flanc à la caricature, il refuse net qu’on parle de lui comme d’un personnage. « Je n’en suis pas un, dit-il. Je ne suis pas différent dans mon studio de ce que je suis dans la réalité. » Mais combien de commentateurs sportifs peuvent se vanter d’avoir inspiré une chanson à succès du très populaire groupe Les Cowboys Fringants ? Grâce à « Salut mon Ron », un des titres de l’album Break syndical, qui s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires, des milliers de jeunes scandent son nom dans les salles de spectacle du Québec.

« Ron, c’est notre Don Cherry [célèbre commentateur de hockey de la CBC], en moins fou et en plus civilisé », dit Mario Brisebois, journaliste sportif au Journal de Montréal. Cherry et Fournier ont tous deux travaillé de longues années dans la Ligue nationale de hockey (LNH) — le premier à titre d’entraîneur-chef, l’autre à titre d’arbitre (il a mis fin à sa carrière en 1987).

Ceux qui, par miracle, n’avaient encore jamais entendu parler du « phénomène » Fournier pourront difficilement y échapper cet hiver. Souvent courtisé par des réseaux de télé, Ron Fournier a récemment cédé aux avances de TVA. L’ex-arbitre tient désormais une chronique à Salut, bonjour ! — qui surpasse ses concurrents dans le créneau du matin —, à la chaîne d’information continue LCN, ainsi qu’au journal télévisé de 22 h, animé par Sophie Thibault. « Il va se faire un nouveau public », dit la chef d’antenne, qui s’y connaît peu en hockey et qui n’avait jamais entendu parler de Ron Fournier.

L’engouement pour le Canadien (voir « La nouvelle fièvre du hockey », 1er déc. 2006) ne se dément pas, au contraire, et fait saliver les médias, principalement les réseaux de télévision. Radio-Canada a ouvert les hostilités en recrutant Michel Villeneuve, chroniqueur-vedette à l’ultra-populaire émission de débat 110 % , à TQS, pour qu’il anime La zone, l’émission quotidienne consacrée aux sports de la SRC. TQS a répliqué en avançant 110 % de 15 minutes (à 22 h 45), afin de prendre Radio-Canada de vitesse. « Il y a une guerre du sport entre les grandes chaînes et Ron est notre soldat », dit Sophie Thibault, de TVA, dont le journal télévisé attire près d’un demi-million de téléspectateurs par soir.

Pour permettre à l’animateur d’apparaître en direct à TVA sans interrompre sa tribune radiophonique, on installe une caméra dans son studio de CKAC. Cette expérience, une première du genre au Québec, s’inspire du simulcast (diffusion simultanée), pratique populaire chez les commentateurs sportifs américains et canadiens-anglais.

Ce soir-là, sa chronique comme son émission portent sur l’« affaire Daniel Brière ». « Le petit bébé a manqué la chance de sa vie, martèle-t-il. T’es québécois, francophone, et tu ne veux pas jouer pour le grand club, tu refuses la chance de transporter l’équipe et de devenir un héros ? C’est i-nac-cep-table. In-com-pré-hen-sible ! »

S’il s’amuse à attiser la colère qui couve souvent contre le Canadien, Ron Fournier n’hésite pas à se transformer en pompier quand le ton monte. Il ne s’emporte jamais contre des auditeurs. « Je veux parler au peuple, dit-il. Pas au-dessus du peuple. »

Il admet avoir parfois dépassé les bornes. Il montre, sur un mur de son petit bureau sans fenêtre, adjacent à son studio de CKAC, une photo de Bob Gainey et de sa fille, emportée en mer il y a moins d’un an. Pendant la débâcle du Canadien, l’hiver dernier, il s’en est vertement pris au directeur général du club. « J’ai été dur avec lui. Trop, peut-être. Mais je respecte l’homme. »

Dès son jeune âge, dans le quartier ouvrier de Montréal où il a grandi avec son frère et sa sœur (son père travaillait pour l’entreprise d’asphaltage Beaver Asphalt), Ron Fournier se plaisait sous les feux des projecteurs. « Au baseball, il jouait comme il parle : il en beurrait épais ! » dit Ron Sabetta, un ami d’enfance qui a été receveur dans la même équipe. « Il regardait souvent la foule dans les gradins en replaçant sa ceinture. Je lui lançais la balle pour le réveiller », raconte-t-il en riant.

Parmi les témoins des frasques de Ron Fournier figurait nul autre que… Maurice Richard ! Président de l’association locale de baseball et père de deux coéquipiers du jeune Ron Fournier (Maurice « junior » et Normand), la « légende du hockey » assistait à presque toutes les parties des Braves d’Ahuntsic. « Après les matchs, on allait souvent jouer dans la piscine des Richard, rue Péloquin, raconte Ron Sabetta. Quand on faisait trop de bruit, Maurice nous faisait comprendre par un simple regard qu’il était temps de partir. »

L’hiver, Ron Fournier troque son gant de troisième-but contre une mitaine de gardien de but. Talentueux, il est repêché par les Rangers de Drummondville, dans ce qui correspondait à l’époque à la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Il doit toutefois céder sa place devant le but à Michel Plasse, bientôt choisi au tout premier rang du repêchage de la LNH. Ron Fournier, lui, est ignoré par la LNH, mais il ne renonce pas pour autant à l’idée d’y évoluer un jour. Quitte à devenir arbitre !

« Un jour, à 19 ans, j’ai appelé le responsable des loisirs de la Ville de Montréal pour demander comment je pouvais devenir arbitre, se rappelle Ron Fournier. Il m’a dit que mes deux premiers matchs à ce titre avaient lieu le lendemain matin, dès 7 h 30, au parc Jarry ! » Ainsi a démarré sa carrière d’arbitre. Au début des années 1970, il faisait son entrée dans les rangs professionnels, sillonnant l’Amérique du Nord pour le compte de diverses ligues. La LNH ne lui ouvrira ses portes qu’en 1979, après sa fusion avec l’Association mondiale de hockey (AMH).

« C’était un excellent arbitre, coloré, flamboyant, très apprécié des joueurs et des entraîneurs », raconte Jacques Demers, qui l’a bien connu dans l’AMH, puis dans la LNH à l’époque où il pilotait les Nordiques de Québec. « Il n’hésitait pas à reconnaître ses erreurs pendant un match, ce qui est très rare de la part d’un arbitre. »

En 1987, après une carrière mouvementée dans la LNH, Ron Fournier démissionne, à quelques jours du début des séries éliminatoires. Ses proches soutiennent qu’il a été poussé vers la sortie. Jacques Demers, lui, accuse les dirigeants de la LNH d’avoir voulu se débarrasser de Ron parce qu’il était québécois et que son style d’arbitrage ne leur plaisait pas. « Ils ne le trouvaient pas assez sérieux, parce qu’il osait avoir du plaisir et rire avec les joueurs. Mais ça ne l’empêchait pas d’être respecté, au contraire. » Ron Fournier, encore secoué quand il se remémore les événements qui ont mené à son départ, admet s’être souvent brouillé avec ses patrons. « J’étais trop émotif à leurs yeux, ça m’a nui. »

Michel Tremblay, directeur des sports à CJMS (station de radio aujourd’hui fusionnée avec CKAC), a alors tenté de le convaincre de donner sur les ondes sa version des faits. « Il a refusé, mais j’ai été frappé par sa couleur, son dynamisme, et j’ai tout de suite senti qu’il ferait un bon show de radio ! » Michel Tremblay rêvait justement de créer une tribune téléphonique de fin de soirée…

Quelques mois plus tard, à l’âge de 37 ans, l’ex-arbitre entreprenait sa nouvelle carrière. Il se souviendra toujours de sa première émission. « Je n’avais reçu qu’un seul appel : celui de mon frère, qui avait pitié de moi. » Il décide donc de mettre à profit son large réseau de relations dans la LNH pour obtenir des entrevues et des nouvelles exclusives, et ainsi favoriser la popularité de son émission.

Encore aujourd’hui, l’animateur effectue une quarantaine d’appels par jour. « Avoir été arbitre me donne un avantage : je connais presque tout le monde dans la Ligue. » Il sort d’un tiroir de son bureau deux vieux cahiers noircis de noms et de numéros de téléphone. Il en ouvre un au hasard. À la page des « C », on lit : Ronald Corey, Guy Carbonneau…

« J’aurais aussi pu devenir agent de joueurs ou directeur général », dit Ron Fournier, pensif. Non pas qu’il regrette son choix de carrière. Passionné de voyages, de golf et de raquette, il pourrait, à 58 ans, prendre sa retraite et passer plus de temps en compagnie de sa conjointe des 15 dernières années, Chantale Beaudin, ex-animatrice à MétéoMédia. Mais l’engouement renouvelé pour le hockey au Québec et le changement de vocation de CKAC, désormais spécialisée en sports, lui donnent envie de prolonger sa carrière. Il vient de signer un nouveau contrat de trois ans avec Corus. Son salaire, confidentiel, se rapproche davantage de celui des arbitres de la LNH (ils touchent entre 136 000 et 290 000 dollars) que de celui des joueurs professionnels (salaire moyen : près de deux millions).

Ron Fournier sera donc sur les ondes pour célébrer le centenaire du Canadien, en 2009. Il aura certainement son mot à dire là-dessus. Mais que le Canadien gagne ou non la coupe Stanley, ça ne l’empêchera pas de dormir. « Moi, j’ai le bon bout du bâton en maudit. Contrairement aux directeurs généraux, quand je rentre chez moi le soir [il a une maison à Saint-Lambert et une autre à Saint-Sauveur], je passe à autre chose. Il n’y a pas seulement le Canadien dans la vie ! »

Le père des arbitres de la LNH

Les arbitres québécois de la Ligue nationale de hockey forment une petite famille, et Ron Fournier en est considéré comme le père. Non seulement il a été, avec Denis Morel, l’un des premiers Québécois à évoluer comme arbitre dans la LNH, mais il a aussi créé sa propre école d’arbitrage, installée à Sainte-Agathe, puis à Laval. « Cette école a poussé la LNH à s’intéresser au Québec », dit Pierre Champoux, juge de lignes dans la Ligue. Ancien élève de Fournier, il a ensuite été professeur, pendant 15 étés. La plupart des arbitres et juges de lignes québécois de la LNH (ils sont actuellement 9 sur 75) ont fréquenté cette école, fermée il y a deux ans.